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Imagine... Jacques Chambon

Interview effectuée par Richard Comballot .

Richard COMBALLOT

Bifrost N°26, avril 2002

          Bifrost : Tu es né en 1942. Si nous mettons en avant ce premier élément, c'est pour t'amener à parler de ton enfance, l'enfance étant la période de la vie où tout se met en place, se structure, s'organise...

          Jacques Chambon : Je ne vais pas vous faire le coup d'Amélie Nothomb et de son roman Métaphysique des tubes, dans lequel elle prétend que ses souvenirs remontent pratiquement à sa naissance, voire à sa période intra-utérine. Mes premiers souvenirs à moi remontent à mes quatre, cinq ans. Je me vois arriver avec mes parents, instituteurs, dans une petite école d'un village de Corrèze : Salon-la-Tour. Mon enfance a été heureuse, et il est vraisemblable que la première chose que j'écrirai dès que je vais jouir de quelque liberté aura à voir avec elle, même si ce type d'inspiration n'est guère original. Spontanément, j'ai envie d'intituler ce texte Malheur d'une enfance heureuse parce que j'en garde une nostalgie extraordinaire. Il y avait un cadre absolument formidable de campagne, de braves gens, un décor fait de bocages et de ruisseaux, où on allait à la pêche avec les copains — avec ou sans ligne... Et aussi l'univers de l'école. J'y ai vécu dans une atmosphère de mystère proche de celle du Grand Meaulnes. Mes parents, qui étaient de grands lecteurs — et le sont toujours — , avaient une bibliothèque fournie et il y a eu très tôt chez moi un va-et-vient perpétuel entre les livres et l'environnement. Je veux dire que je peuplais l'environnement de mes lectures et inversement. En ce qui concerne l'environnement en question, mon problème, en tant que fils d'instituteur, était que je n'avais pas d'aventures, notamment l'aventure consistant à aller à l'école, alors que certains élèves, pour la plupart fils de paysans, faisaient cinq ou six kilomètres à pied pour venir en classe et, bien entendu, autant pour revenir chez eux — je te parle d'un temps où il n'y avait pas de ramassage scolaire ! Je n'avais pour ma part qu'un étage à descendre ! J'ai donc fini par obtenir de mes parents de pouvoir, aux beaux jours, raccompagner mes copains chez eux à vélo, le vélo ne servant qu'à mon retour. C'était alors des traversées de forêts, de chemins dont on ne savait pas trop où ils menaient, parfois jusqu'à des heures tardives, et là c'était l'aventure... A l'époque des foins, donc à la fin de l'année scolaire, j'allais aussi aider mes copains. C'était la grande fête : le jeu principal consistait à trouver dans quelles rigoles les paysans mettaient au frais les bouteilles de vin ou de cidre et on finissait la journée copieusement bourrés. En ce qui concerne la bibliothèque familiale, elle était très éclectique. Si bien que mes premières « vraies » lectures ne convenaient peut-être pas à un gamin de huit, neuf ans : Les Asiates de Jean Hougron, une série romanesque et torride sur les Français en Indochine ; Les Chants de Maldoror, que j'avais trouvés fascinants bien que n'y comprenant pas grand-chose ; Edgar Poe... Mais il y a eu aussi l'incontournable Jules Verne... J'avais une certaine facilité de lecture et tout a donc commencé par une découverte anarchique de la bibliothèque parentale, mais très vite avec une préférence pour les textes se rapprochant du fantastique. Mon enfance a donc été extrêmement classique, mais dominée par des émotions très sensuelles et un contact très proche avec la nature. Il faut à ce sujet que je rende hommage à mes parents car ils m'ont laissé une grande liberté, aussi bien en ce qui concernait les sorties — parfois, je restais dîner chez un paysan jusqu'à des onze heures du soir et il fallait que ma mère joue du sifflet à roulette au dernier étage de l'école, où l'on habitait, pour me rappeler à l'ordre — qu'en ce qui concernait la culture... Mon père avait décidé d'initier les gens du pays au cinéma et de transformer la salle des fêtes, qui n'était guère utilisée que pour des spectacles d'école ou des remises de médailles, en salle de cinéma. Il avait trouvé je ne sais comment un budget pour acheter un écran, un projecteur 16 mm, et toutes les semaines, le samedi soir, il y avait la séance. Il allait à vélo chercher les films à l'arrêt de l'autobus Tulle-Limoges et j'ai vu comme ça un tas de films de Renoir, L'Assassin habite au 21, les grands classiques des années 30 et 40... Je revois très bien les paysans du coin déposer femmes et enfants devant la « salle des fêtes », puis aller au bistrot du coin taper le carton en buvant des canons... Le cinéma ne motivait pas beaucoup les hommes, ce qui énervait beaucoup le paternel ! Je pourrais te raconter mille anecdotes sur cette ambiance « Cinéma Paradiso »... Bref, j'étais déjà, à une petite échelle, dans un univers culturel, mais populaire, sans rien d'intello, et petit à petit, a émergé de tout cela un goût pour l'imaginaire.

          B. : Quel genre d'enfant étais-tu ?

          J. C. : Bien qu'adorant les livres, je n'étais pas du tout introverti. Plutôt turbulent, j'organisais des « aventures » (foutre la trouille aux filles, aller emmerder un type que l'on considérait comme un vieux salaud, aller mater la fille de la bouchère — elle avait des doudounes incroyables — quand elle prenait un bain de soleil dans son jardin ; ce genre de conneries), ce qui faisait le souci de mon père quand ça lui revenait aux oreilles. Lorsqu'il y avait un coup fourré, il menait son enquête et constatait que j'étais souvent à l'origine de la chose — alors que j'étais censé, comme il disait, « donner l'exemple » ! J'aimais bien entraîner les copains dans diverses polissonneries, mais je les faisais lire aussi, je leur prêtais des bouquins, on en discutait et on s'inventait nous-mêmes des histoires. J'étais le meilleur en rédaction mais mon père m'avait mis au parfum : il ne me mettrait jamais la meilleure note parce qu'on considérerait cela comme du favoritisme. J'étais donc régulièrement deuxième ou troisième... ce qui me faisait profondément chier et doit expliquer pourquoi, en retour, je ne manquais pas une occasion de mener la vie dure à mon instituteur de père.

          B. : Tu as évoqué Edgar Poe et Jules Verne. Au-delà, quels furent tes premiers chocs littéraires ?

          J. C. : L'Île au trésor de Stevenson, Croc-Blanc et L'Appel de la forêt de Jack London, les bouquins de James Oliver Curwood... J'adorais ces grands hivers américains — les miens, quoique souvent copieusement enneigés, me paraissaient étriqués ; ça manquait de loups, de grizzlis et de trappeurs ! Un Poe que je ne connaissais pas et qu'un pion m'avait fait lire quand je suis entré en Sixième : Arthur Gordon Pym. Puis, à l'époque des classiques imposés par le lycée, j'allais chercher du côté des « seconds rayons », et c'est ainsi que je me souviens d'avoir découvert des auteurs comme Pierre Mac Orlan, Francis Carco. Ma grande découverte, en Seconde, fut James Hadley Chase ; la grande claque ! Pendant deux ans, je n'ai lu pratiquement que ça, tout ce qui était disponible de l'auteur, et j'ai enchaîné sur d'autres « Série Noire », Peter Cheney, Carter Brown, David Goodis, les grands noms de l'époque... Après, je suis passé à Hemingway, Faulkner... Je lisais beaucoup, d'autant que j'étais interne et assez régulièrement collé pour indiscipline. J'avais donc des plages de lecture assez conséquentes. Ça a été comme ça jusqu'au Bac. Ensuite, j'ai préparé le concours d'entrée à l'Ecole Normale Supérieure, pendant deux ans, et j'ai rencontré à ce moment-là un garçon très introverti, secret, mais formidablement cultivé qui m'a fait découvrir tous les auteurs fantastiques du XIXe. A part Poe, je n'en connaissais aucun : Barbey d'Aurevilly, Villiers de l'Isle Adam... Du côté du fantastique, la boucle était en train d'être bouclée. En ce qui concerne la S-F, je l'avais découverte avec passion, vers quatorze, quinze ans, mais en BD, avec Météor, dont j'attendais avec impatience la sortie du numéro suivant. En littérature, je ne l'ai découverte que plus tard, au début de mes études universitaires, avec Je suis une légende de Richard Matheson. Cela tombait bien que je découvre la S-F avec ce roman-ci parce qu'il y avait une articulation évidente par rapport à mes lectures habituelles et une thématique avec laquelle j'étais à l'aise. Ce fut un grand choc ! Cela étant, j'avais d'autres passions : les filles et le rugby, auxquels je consacrais beaucoup de temps. Les lectures « obligées » me pesaient ; heureusement, j'ai eu un prof de français formidable qui m'a remotivé vis-à-vis de la littérature classique... Je n'ai pas été reçu au concours et n'ai pas insisté ; j'ai terminé mes études à la Fac de Lettres de Clermont-Ferrand et passé l'Agrégation en 1967. Entrée dans la vie active. Professeur de lettres. A la veille de 1968 ! Mais auparavant, pendant mes études à Clermont, j'avais fait la connaissance de Jean-Pierre Fontana et de son fanzine, Mercury. On s'est rencontrés autour d'intérêts communs pour la S-F et le fantastique, et c'est ainsi que j'ai écrit mes premiers papiers pour lui. Dont un sur Les Aventures de Jodelle, l'album BD de Peellaert. Là-dessus, je reçois une lettre de Dorémieux, à qui Fontana envoyait ses Mercury, me demandant s'il pouvait ressortir mon papier dans Fiction, Jacques Goimard, alors le grand critique de Fiction, n'ayant pu remettre le sien. Je n'en revenais pas ! Il l'a donc publié et m'a demandé si je voulais continuer à lui fournir de la copie. C'est ainsi que j'ai commencé à écrire des critiques et quelques fictions nulles. Je conserve d'excellents souvenirs de cette époque. Fontana, grand amateur de cinéma-bis, se faisait un peu de gratte comme projectionniste, et même programmateur, dans un cinéma où il passait un tas de trucs pas possibles dans le domaine de l'horreur, du péplum — car il était très branché cinéma italien. C'est autour de cette passion qu'il a créé le Festival de Clermont-Ferrand et le Grand Prix de la S-F devenu, depuis, le Grand Prix de l'Imaginaire... De mon côté, j'ai enseigné deux ans en France puis je suis parti en Angleterre, en 1969, au titre de coopérant militaire — civil, en fait — puisque je n'avais pas encore fait mon service. A partir de là, tout s'est passé par correspondance avec Fontana, on s'est perdu de vue, on s'est retrouvés, comme dans la chanson de Jules et Jim...

          B. : L'Angleterre de 1969 et du « Swinging London », ça a dû être une transition brutale ? !

          J. C. : Certes ! J'étais prof au Lycée français de Londres et j'ai voulu profiter de ce séjour pour rencontrer ceux dont on commençait à parler un peu en France : Moorcock, Sladek et les gens de New Worlds. Avec Moorcock, on parlait peu de S-F et de fantasy, on parlait surtout de ses lectures. Il adorait la littérature française d'après-guerre, notamment Sartre et Camus. On parlait musique, tendances... « Ailleurs et Demain » venait de démarrer, j'avais lu Dune dès sa sortie en France, j'écrivais de temps en temps un papier pour Fiction et j'en ai profité pour apprendre l'anglais. J'avais certes fait de l'anglais, comme tout le monde, durant mes études, mais une fois débarqué à Londres, je me suis retrouvé incapable de communiquer et de comprendre quoi que ce soit à ce que l'on me disait. Les choses se sont passées assez vite avec la télé et quelques lectures. Et c'est là que je découvre Harlan Ellison dans une anthologie américaine ! J'en parle à Dorémieux, qui connaissait ses textes, en avait déjà publié quelques-uns, mais considérait bon nombre d'entre eux comme intraduisibles. Je me suis donc improvisé traducteur, un peu par bravade... et ça a fonctionné ! Dorémieux m'a félicité, a publié un ou deux textes d'Ellison dans mes traductions — dont je me suis rendu compte récemment qu'elles n'étaient pas si bonnes que ça — , et à partir de là, il a commencé à me proposer des traductions de textes extrêmement difficiles, notamment pour ses anthologies Casterman. Il s'agissait à chaque fois d'un défi et cela me plaisait bien. Puis il m'a proposé de faire un Fiction spécial et des anthologies...

          B. : Tu as donc réuni tes premières anthologies en Angleterre ?

          J. C. : Non, parce qu'à ce moment-là, en 1971, j'étais parti au Liban. C'est là-bas que j'ai fait Nouveaux mondes de la SF (1) et préparé les premières anthologies pour Casterman. Les suivantes se sont faites en Angleterre lorsque j'y suis revenu, en 1974, puis en Italie, où j'avais beaucoup de temps libre. Au Liban, en matière de S-F, c'était le désert ; je ne trouvais rien sur place, ne recevais pratiquement rien, et je correspondais beaucoup avec Dorémieux. On échangeait de très longues lettres, à la manière des gens du XIXe qui n'hésitaient pas à s'épancher. Il me tenait informé de ce qui se passait en France et m'envoyait ses anthologies. Moi je lui racontais le pays, je tenais pour lui, qui aimait voyager, mais n'avait jamais eu l'opportunité d'aller très loin, une sorte de journal de voyage. Je me souviens du Liban comme d'une période de vacances ; le travail était facile, l'environnement agréable puisque la guerre n'avait pas encore éclaté. Pour te donner un exemple... au mois de mars, avec les collègues coopérants, on partait le matin à huit heures, à neuf heures au maximum on arrivait sur les pistes de ski de Faraya, à une soixantaine de kilomètres de Beyrouth, on skiait jusqu'à treize heures, on déjeunait vite fait, on rentrait à Beyrouth à quinze heures, on allait donner nos deux heures de cours à l'École des Lettres ou au lycée, et à dix-sept heures on allait à la plage où on restait jusqu'au soir pour finalement y dîner. Royal ! On était toute une bande de mecs avec des projets de thèses, de travaux universitaires, des ambitions, et j'aime autant te dire que tout ça s'évaporait peu à peu au profit du ski, de la plage, des balades et des pique-niques.

          B. : Quoi qu'il en soit, c'est Dorémieux qui t'a mis le pied à l'étrier...

          J. C. : Tout à fait. Nous nous entendions bien. Nous avions beaucoup de goûts communs et nous nous retrouvions dans l'ensemble sur les mêmes choses. Pense un peu : ses maîtres étaient Matheson, Sturgeon, Dick et Ballard.

          B. : Que retiens-tu de ton second séjour londonien ?

          J. C. : Je me suis retrouvé avec Robert Sheckley et Thomas Disch pour voisins. Un hasard incroyable ! Je me souviens encore de ma rencontre avec ce dernier : j'allais laver mon linge dans une laverie automatique, et un jour, en sortant du truc, je croise un type qui m'a semblé être Tom Disch — j'avais vu une photo de lui dans New Worlds. Je l'aborde, on commence à discuter, et il me dit, aux anges, que c'est la première fois qu'il est reconnu dans la rue ! C'est ainsi qu'on a commencé à se fréquenter et à passer ensemble des soirées formidables. Avec lui aussi, on parlait peu de S-F. Il était très fin, très cultivé, très poète — le littéraire pur. Il adorait la cuisine de ma femme, nous a invités une ou deux fois chez lui et son copain — comme tu le sais peut-être, il est gay — , et je dois dire que j'ai découvert en lui un hôte de grande classe. On s'est aperçus peu après que Sheckley habitait à côté et le cercle s'est un peu élargi. J'ai aussi fait la connaissance de Ballard par l'intermédiaire de Robert Louit, qui dirigeait à l'époque la collection « Dimensions » chez Calmann-Lévy. Anne Tronche, l'épouse de Philippe Curval, était venue interviewer Ballard pour une revue d'art et l'entretien s'était passé chez moi. A cette période, je prêtais beaucoup mon appartement à des amis de la S-F, l'été, lorsque je rentrais en France : notamment à Michel Demuth et Robert Louit. Bien entendu, je ne te parle ici que de ce qui touche à la S-F, même si ce n'était pas le sujet essentiel de mes conversations avec Sheckley ou Disch ; tu imagines bien que je retiens beaucoup d'autres choses de ces six ans à Londres, que cela touche à mon travail à l'Institut Français de Londres, aux tournées de conférences que l'on me faisait faire dans les universités britanniques — jusqu'à Dundee ! — ou à ma vie privée...

          B. : Et les traductions dans tout ça ?

          J. C. : J'ai commencé à en faire surtout pour mes propres anthos, pour Dorémieux, et pour « Dimensions ». Mais ce n'était pas à un rythme forcené, plutôt à titre d'exercice, ou pour le plaisir. La machine ne s'est emballée qu'un peu plus tard, dans les années quatre-vingts.

          B. : Tu as par ailleurs collaboré au Magazine littéraire...

          J. C. : Oui. Après six années passées en Angleterre, je suis parti en Italie, à l'Université Catholique de Milan. J'avais là aussi beaucoup de temps libre, ce qui m'a permis de faire encore plus de choses en littérature. J'ai traduit des ouvrages de Priest, Aldiss et Ballard, j'ai fait des « Livres d'Or ». Et pour ce qui est du Magazine littéraire, ça s'est passé vers 1980-81. Antoine Griset, qui dirigeait la chronique, commençait à être malade, et on m'a demandé par téléphone si je pouvais faire à sa place la chronique de septembre. Il s'est trouvé que l'absence de Griset s'est prolongée et qu'on m'a proposé de faire régulièrement la chronique, et ce jusqu'en 1986, où je suis revenu en France et où on m'a proposé la direction de « Présence du Futur ».

          B. : C'est à cette occasion que tu as passé le relais à Philippe Curval ?

          J. C. : Exactement. Il m'arrivait assez souvent de présenter dans ma chronique des ouvrages de « PdF » et là, dans ce nouveau contexte, ce serait devenu sinon impossible, du moins délicat. De plus, je ne sais pas si j'aurais eu le temps de tout faire.

          B. : Et les « Livres d'Or » ?

          J. C. : Ils correspondent à de bons souvenirs. J'ai de grands regrets à propos de cette collection défunte et nous sommes un certain nombre dans ce cas. Il y avait là un concept formidable : parcourir l'œuvre d'un grand auteur à travers ses nouvelles les plus significatives, une préface copieuse et une bibliographie. C'était la première fois que ce genre de travail se faisait. Sur ce coup-là, Jacques Goimard a été un excellent animateur !

          B. : Il est clair que c'est une collection qui n'a jamais été remplacée dans le cœur des amateurs...

          J. C. : Oui. C'est une mine de renseignements et on continue à s'y référer. Mais quel travail ! Lorsqu'il s'agissait de réunir la bibliographie d'un écrivain américain ayant beaucoup écrit, c'était extrêmement compliqué. Il n'y avait pas encore les sites du web !

          B. : Quel plaisir particulier prenais-tu à faire tes anthologies ?

          J. C. : Pour les anthologies thématiques, ça partait souvent d'un texte que je trouvais particulièrement intéressant. Le hasard voulait que j'en découvre un autre qui s'en rapprochait. Là, je commençais à faire de la lecture sélective. Et petit à petit, ça finissait par se construire presque tout seul. Pour les anthologies consacrées à des auteurs, c'était différent. Il fallait lire beaucoup de nouvelles, et choisir avec toutes les tortures que cela impose. Il y avait le plaisir de travailler dans la liberté avec des personnes telles que Dorémieux, Goimard ou Louit. Le plaisir de la découverte, les surprises, les rencontres, les correspondances telle que celle que j'ai eue avec Jack Vance.

          B. : A cet égard, on peut considérer tes intégrales de Dick et Matheson comme la suite de ce travail...

          J. C. : Bien vu. A l'heure actuelle, c'est la seule chose qui m'intéresse vraiment. Je crois que je deviens moins bien placé pour faire de la découverte et que j'ai plus envie de faire un travail de « consolidation », c'est à dire reprendre des grandes œuvres qui sont parues de façon dispersée et essayer de les rassembler. Je l'ai fait pour Dick, pour Matheson, en partie pour Bloch avec les deux anthologies réunies pour Casterman. J'ai d'autres projets, non pas d'intégrales mais de « best-of » en plusieurs volumes, pour Sturgeon et Silverberg. Des œuvres monumentales. J'ai moins d'envie pour le reste et de plus en plus le désir de passer le relais...

          B. : Il y a d'autres auteurs auxquels tu aimerais t'atteler un jour ?

          J. C. : Avec Sturgeon et Silverberg, j'ai déjà du pain sur la planche ! Remarque, si, il y en a un autre sur lequel j'aimerais travailler : Sheckley ! Il faudrait absolument faire l'intégrale de ses nouvelles. C'est un auteur incontournable et assez extraordinaire, surtout sur la distance de la nouvelle.

          B. : Et Ballard ? !

          J. C. : C'est vrai... J'aimerais bien, déjà, rééditer un livre que j'adore, Vermilion sands. Magnifique ! Et j'ai déjà entrepris des pourparlers pour une intégrale de ses nouvelles.

          B. : Tu as cité quelques-uns de tes auteurs favoris, quels sont les autres ?

          J. C. : Philip José Farmer, des débuts jusqu'au « Monde du fleuve ». Fredric Brown pour son humour tordu, Jack Finney pour son côté nostalgique... Et plus près de nous, Le Guin, Spinrad, Varley, Ellison, déjà cité. Pour les néo-modernes, Dan Simmons, Michael Marshall Smith, Jonathan Carroll, Iain Banks et James Morrow. Je les apprécie parce qu'ils me semblent prolonger l'œuvre d'auteurs que j'appréciais autrefois. Au demeurant, indépendamment de mes obligations, je lis de moins en moins de S-F. Ce que font les auteurs actuels me semble très prometteur mais, en même temps, je me sens un peu largué ; ils m'emmènent dans des univers où j'ai un peu de mal à me reconnaître parce qu'ils manquent parfois d'humanité. Les cyberpunks et ceux qui leur ont succédé me paraissent parfois oublier l'individu et, pour ma part, j'aime bien les trucs « à personnages » où l'investissement émotionnel est important. Les grandes et brillantes constructions intellectuelles me laissent un peu froid. De même que, et j'ose à peine le dire, Dune m'a toujours laissé de glace. J'ai lu le premier, et les suivants me sont tombés des mains. Je n'ai jamais réussi à comprendre comment ça avait pu avoir un tel succès. Cela dit, Dune fait partie de ces livres que j'admire véritablement, un peu comme on admire certains romans russes qui te font profondément chier mais dont tu te dis : « Quelle construction, quelle force... ». Je le conseillerais, mais il ne me transporte pas. Je préfère mille fois, dans le registre des « livres-univers », La Main gauche de la nuit d'Ursula Le Guin, par exemple, un bouquin renversant, qui m'a marqué ; il y a là une émotion qui passe, une thématique intéressante, subtile, sans la pesanteur de Dune. Parce que Herbert avance avec de gros sabots. Et encore... Demuth a su lui donner dans sa traduction un peu de panache et quelques envolées poétiques. Si on lit la version originale, c'est parfois bien lourd...

          B. : Et du côté du fantastique ?

          J. C. : Je suis un grand fan de King, même si sa production est qualitativement irrégulière ! Pour moi, il est l'équivalent d'un Balzac ou d'un Simenon, ces grands auteurs prolifiques qui ont une puissance extraordinaire à créer des personnages. Ce qui me laisse pantois, chez lui, c'est sa façon de camper un personnage, de telle façon que tu sais tout de lui : de son émission de télé favorite jusqu'à sa marque de céréales préférée. C'est un formidable prolongement d'une certaine littérature naturaliste, sauf qu'ici, il arrive aux personnages des trucs bizarroïdes dans lesquels on marche d'autant mieux qu'on a été installés dans leur quotidien. C'est un grand romancier et un personnage fascinant.

          B. : A part lui ? !

          J. C. : J'aime beaucoup Shepard, un grand écrivain. Il faut dire que j'aime bien les auteurs qui mettent d'eux-mêmes et de leur vécu dans leurs écrits. Si tu prends Clarke ou Asimov, par exemple, leurs bouquins pourraient à la limite avoir été écrits par des machines. Chez Shepard, on retrouve la grande tradition des écrivains américains genre Hemingway ou Kerouac, qui nourrissent leur œuvre d'un vécu intéressant et problématique. Ce que je regrette, c'est qu'il n'écrive pas plus. J'aimerais le relancer et lui commander un roman bâti autour des histoires qu'il a consacrées au dragon Griaule... J'aime beaucoup aussi Lisa Tuttle, mais elle est difficile à vendre, ses livres sont des bides absolus en France. Ce que j'apprécie chez elle, c'est son univers et sa fantasmatique typiquement féminins. Elle vit le fantastique de l'intérieur, avec authenticité, et elle écrit bien. Entre parenthèses, j'ai le sentiment que la vogue du fantastique est en train de marquer le pas. Aux Etats-Unis, c'est clair. Il y a une dizaine d'années, il y a eu une résurgence formidable, qui m'a amené à créer « Présence du Fantastique », mais il me semble que le soufflé est en train de retomber. De plus, tout finit par se ressembler un peu et je ne vois pas encore de relève à Sturgeon et Matheson. Peut-être Simmons. Mais il est un peu à part, compte tenu de toutes ses expériences : S-F, fantastique ou littérature générale. Il creuse son propre sillon mais à travers des genres très différents, comme s'il avait le désir de se confronter à chacun et d'essayer de pousser les choses un petit peu plus loin. Par exemple, il ne s'en cache d'ailleurs pas, il a écrit L'Échiquier du mal dans le but — entre autres — de produire le roman d'horreur définitif. Peter Straub ne me passionne pas. Je le trouve assez fabriqué. Je ne déteste pas Anne Rice de temps en temps, mais elle exploite un filon, c'est un peu trop. J'aime beaucoup, en revanche, ce qu'est en train de faire Valerio Evangelisti, en mêlant la S-F et le roman historique, des faits historiques et des faits d'actualité. On se fout de savoir si c'est du fantastique ou de la S-F : on est dans le grand imaginaire...

          B. : Et chez les Français ?

          J. C. : En fantastique, on n'a pas grand-chose à se mettre sous la dent, à quelques exceptions près : Gudule — ou Anne Duguël — , Catherine Quenot, Pascal Françaix, pour citer des plus ou moins jeunes... Mais en S-F, je citerai Brussolo, l'auteur qui a marqué les années quatre-vingts, avec une puissance d'imagination et une originalité qui nous a tous laissés pantois. En plus de ça, il écrit bien, de façon classique, dans la tradition du naturalisme français. Il sait véhiculer beaucoup de sensations, créer un effet de réel remarquable et ne s'est jamais préoccupé de savoir si ce qu'il fait est orthodoxe ou non ; il se laisse porter par son seul imaginaire. Il triture ses idées, aux postulats davantage poétiques que scientifiques, avec une logique imparable, en faisant bourgeonner les développements. Il peut se permettre de faire des romans assez statiques mais qui donnent une impression formidable de dynamisme parce qu'il y met une idée par page. Et quand je dis par page, c'est parfois par paragraphe ! C'est de ce point de vue une œuvre qui ne peut pas laisser indifférent et qui m'a tout de suite emballé ; j'en ai étudié les premiers pans avec des étudiants italiens qui n'en croyaient pas leurs yeux. Par ailleurs, j'aime bien Philippe Curval, qui a introduit dans la S-F son tempérament d'avant-gardiste et sa sensualité. En fait, j'en reviens à ce que je disais plus tôt, j'apprécie les auteurs qui se racontent ; c'est pourquoi j'ai toujours eu un faible pour ceux qui ne cherchent pas à imiter les Américains mais à être eux-mêmes et expriment un univers personnel. Brussolo, Curval, Jouanne, Barbéri, Houssin, à qui l'ont doit la plupart des romans français marquants des vingt dernières années. Parmi les plus récents, Lehman a tout ce qu'il faut, l'aspect hanté et l'intelligence, pour faire des choses époustouflantes — parce qu'à mon avis, il n'a pas encore donné sa pleine mesure.

          B. : Les auteurs atypiques en somme ?

          J. C. : C'est ça. A l'époque de « PdF », des auteurs que je refusais plusieurs fois de suite finissaient par me demander ce que je voulais. Je leur répondais qu'il n'était pas question que je leur donne une « ligne » — comme on parle de la « ligne » du Parti — , un cahier des charges ; je voulais avant tout être surpris. Je ne vois pas pourquoi je m'engagerais dans quelque chose qui ne m'emballe pas et qui me paraît être une sorte de répétition, pour ne pas dire de rabâchage. Le problème, parfois, c'est que l'atypique est dur à faire passer, à imposer aux lecteurs, à faire partager. Mais c'est la condition de base pour que le domaine S-F et la littérature en général vivent et évoluent. Il ne s'agit pas de répéter indéfiniment les mêmes recettes. Il faut créer des brèches, des ouvertures, même si au départ ça peut déstabiliser un peu. Je me souviens, et je dois l'avouer très humblement, que lorsque j'ai découvert Dick, je n'y comprenais rien. Le Dieu venu du Centaure, par exemple, le premier roman de Dick que j'ai lu, m'a laissé dans un état de perplexité totale. Mais petit à petit, les choses se décantent, on remet tout dans l'ordre, on évolue, on finit par comprendre, alors qu'au début on était complètement largué.

          B. : C'est stimulant ?

          J. C. : Oui, c'est un plaisir. Parce qu'au départ, on a l'impression de ne pas être intelligent ; il y a un défi à relever. Et quel plaisir, ensuite, de savoir déchiffrer !

          B. : Fréquentes-tu le milieu de la S-F et du fantastique ? Quelle est ta famille littéraire ?

          J. C. : Je ne « fréquente » personne dans le milieu de la S-F — j'y ai des amis, c'est aussi simple que ça — et je n'ai pas de famille littéraire particulière. La plupart des auteurs de littérature générale m'indiffèrent ; ils ont tendance à reconduire les éternelles recettes d'exploration du moi, et je me retrouve mieux, au fond, au milieu des romanciers du XIXe : Flaubert, Zola... J'adore Zola parce qu'il y a chez lui, au-delà de la démarche scientifique dont il se réclamait, de son observation rigoureuse du réel — qui n'empêche pas certaines visions prophétiques — , un investissement imaginaire énorme. Il y a une distance confondante entre ce qu'il théorisait et ce qu'il pratiquait. A tel point que le naturalisme est chez lui sans cesse débordé par l'imaginaire, le mythe et une folie sous-jacente. Je regrette par ailleurs que Victor Hugo, un autre de mes écrivains préférés, n'ait pas été un auteur de S-F. On trouve dans certains poèmes de La Légende des siècles, entre autres, une imagerie qui est celle du space opera. Hugo décrivant un combat de vaisseaux spatiaux : il me semble que ça collerait n'importe qui au plafond ! Ma « famille » est donc plutôt à rechercher du côté des grandes forces romanesques, de ceux qui sont capables d'écrire beaucoup, au risque évidemment de produire des scories de temps en temps... mais au risque aussi de débusquer des trucs extraordinaires. Dans la littérature contemporaine, il y en a peu, sinon peut-être un G. J. Arnaud avec sa « Compagnie des glaces », qui pourrait rivaliser avec les grandes séries romanesques populaires du XIXe. Le problème est que, chez lui, s'il y a l'imagination, l'écriture ne suit pas toujours. Ses romans ont été écrits trop rapidement, il y a un manque au niveau de la poétique.

          B. : Maurice Dantec revendique lui aussi les auteurs du XIXe...

          J. C. : Entre parenthèses, il y a dans Babylon babies des passages où Dantec arrive à composer, uniquement avec du vocabulaire technologique, des espèces de poèmes qui m'ont fait penser à Rimbaud. On trouve quelquefois sous sa plume une poésie très originale, très personnelle, où il arrive à donner une nourriture à l'imagination et à l'appétit de beauté ; son écriture, parfois bâclée, peut aussi être esthétiquement très satisfaisante. Plus globalement, je crois que son œuvre manque un peu de construction, de rigueur, d'économie, c'est parfois un peu long, mais on y trouve des envolées superbes, et il fait assurément partie des néo-modernes, ou post-modernes qui m'intéressent. Il aurait intérêt à travailler avec un éditeur qui le bride un peu plus, sans casser pour autant son côté torrentiel.

          B. : En octobre 1986, tu succèdes à Elisabeth Gille à la tête de « Présence du Futur »...

          J. C. : Au départ, elle avait pensé à Emmanuel Jouanne pour lui succéder. Là-dessus, elle apprend par Robert Louit que je m'apprête à rentrer d'Italie en France, et du coup, elle a changé d'avis, voyant peut-être qu'elle aurait du mal à imposer Jouanne auprès de la direction de Denoël et de Gallimard. Emmanuel m'en a donc longtemps voulu, et m'en veut sans doute encore. Des deux, j' étais l'outsider, mais mon côté prof rassurait plutôt les décideurs alors qu'Emmanuel, avec son look destroy, avait plutôt tendance à les refroidir. Je crois qu'Elisabeth aussi, bien qu'admirant son talent, craignait son côté destroy. Or, dans l'édition, il faut avoir le sens du relationnel, un peu de diplomatie. C'est pour cela, je crois, que j'ai été choisi, alors que je ne m'y étais pas du tout préparé — je rentrais en France avec l'idée d'intégrer un lycée, et de me débrouiller ensuite pour passer dans le Supérieur. Au départ, j'étais plutôt terrifié à l'idée de diriger cette collection mythique avec laquelle j'avais découvert la S-F littéraire. Comment allais-je pouvoir m'en sortir ? J'ai connu une semaine de flottement, mais Elisabeth, qui était déjà une amie et pour qui j'avais fait des traductions, m'a rassuré, briefé, informé très précisément sur la manière dont les choses fonctionnaient. Ce que j'aimais dans cette collection, c'était son éclectisme, son ouverture, en termes d'auteurs et de genres représentés : space opera, S-F ambitieuse, sociologique, poétique... Et comme j'avais beaucoup de goûts communs avec Elisabeth, ma sensibilité ne pouvait pas apporter de rupture.

          B. : Au-delà de ce que tu viens de dire, comment résumerais-tu l'esprit de la collection ? Une sorte de « Série Noire » de la S-F ?

          J. C. : Tout le monde la voyait comme ça, et j'ai essayé de continuer dans cette voie, d'en garder l'esprit éclectique. Un des premiers livres dont j'ai acheté les droits a été Entrefer de Banks, un bouquin plutôt ambitieux. Même chose pour Ainsi finit le monde, de James Morrow... A côté de ça, j'ai essayé d'intégrer des choses populaires comme le faisait Elisabeth. Mais il ne s'agissait pas pour moi de respecter une grande figure tutélaire qui aurait été Elisabeth et de reproduire ce qu'elle faisait. Nous étions sur la même longueur d'ondes, c'est tout. Maintenant que « PdF » a disparu, on lit ici et là des articles qui se proposent de faire un bilan de la collection. Et c'est fou ce qu'on peut y lire comme conneries, basées sur une ignorance totale. Ruaud, par exemple (2), expliquant que malgré des choix excellents, parfois élitistes, j'avais éloigné la collection du grand public... Il faut quand même savoir que lorsque j'ai pris la tête de la collection, elle était déjà en pleine dégringolade sur le plan des ventes. J'ai connu cette chute pendant deux ans, puis j'ai stabilisé l'avion, ensuite c'est remonté un peu, pour redescendre à nouveau, mais pour des raisons d'ordre commercial et non éditorial. Quant au transfert vers « Folio SF », je suis très étonné de voir que tout le monde semble ignorer que c'est un projet qui date des années soixante-dix — il est vrai qu'une des caractéristiques du journalisme plus ou moins fanzineux est de ne jamais se renseigner à la source... Lors de mon premier entretien avec la direction de Denoël, Antoine Gallimard, qui était présent, m'a fait part de ce projet, vieux de plusieurs années, de passer le fond « PdF » en « Folio ». Je devais donc maintenir un certain niveau. Et ce truc-là revenait tous les deux, trois ans ; Gallimard nous demandait quelques titres, ce que nous refusions vu qu'il s'agissait de nos locomotives : Asimov, Bradbury, etc. Je voulais bien leur en céder quelques-uns, mais à condition qu'ils prennent en plus des textes moins faciles méritant d'être découverts, et là ils faisaient tout de suite machine arrière. Cela étant, j'ai remarqué que contre toute attente, les premières livraisons de « Folio-SF » ne comportent pas que des classiques mais des choses moins évidentes comme Entrefer de Banks ou Kirinyaga de Resnick. L'idée a donc dû faire son chemin...

          B. : Quels sont tes plus grands motifs de satisfaction à la tête de « PdF » ?

          J. C. : Ce n'est pas mon genre d'être « satisfait » de mon travail, mais ce que je revendique en premier, c'est d'avoir fait entrer dans la collection des auteurs qui y manquaient, comme Silverberg ou Spinrad — ça, les faiseurs de bilans ne semblent l'avoir jamais remarqué, alors que ce n'était pas facile, Laffont ayant à l'époque une option quasi à vie sur ces auteurs ! Pour ce qui est des cyberpunks, Elisabeth avait ouvert la voie, mais en passant à côté de Gibson ; j'ai essayé d'en trouver d'autres, comme Williams ou Effinger, et de poursuivre avec Sterling, une découverte d'Elisabeth. Je suis très fier également d'avoir découvert Womack et publié son Journal de nuit, suivi Shepard, publié Effinger, fait entrer Houssin dans la collection... Par ailleurs, j'ai fait revenir Brussolo chez Denoël et l'ai fait aller, pour son plus grand bonheur, qui est celui d'être libre, dans toutes les directions, y compris hors collection.

          B. : A l'inverse, as-tu des regrets par rapport à des auteurs que tu aurais laissés passer ?

          J. C. : Non. Je me suis souvent posé la question mais je ne vois pas... Peut-être Dantec, dont j'aurais dû publier Backstage, son premier roman. Mais deux choses s'y opposaient. D'une part, il s'agissait d'un manuscrit énorme de mille cinq cents pages tapées serrées qui effrayait la direction. D'autre part, je savais que le bouquin aurait gagné à être retravaillé. J'ai rencontré Dantec, on a discuté, il était d'accord sur le principe, mais au même moment La Sirène rouge connaissait le succès que l'on sait, Raynal lui a commandé autre chose, et le projet s'est perdu en route. Ce que j'aurais peut-être dû faire, c'est m'en occuper moi-même, l'élaguer et le lui resoumettre. Mais de toute manière, je ne l'aurais pas gardé longtemps dans la collection car avec Gallimard, il disposait d'un appui logistique et financier que Denoël n'aurait pas pu lui fournir.

          B. : Ne regrettes-tu pas la disparition de « Présence du Futur » ?

          J. C. : Si, bien sûr. « PdF » représente quand même douze ans de ma vie, mais la collection ne s'éteint pas vraiment puisque, d'une certaine façon, elle trouve un prolongement dans « Folio SF »... Je ne suis pas parti de gaieté de cœur, mais d'un autre côté, je n'étais plus en phase avec la direction et avec ce qu'elle avait envie de faire et de me faire faire, puisque ça allait jusqu'à vouloir publier systématiquement de la fantasy sous prétexte qu'aux Presses de la Cité ça avait l'air de bien marcher. Je ne voulais pas me battre sur un terrain où nos concurrents faisaient de très bonnes choses avec des moyens que nous n'avions pas. Je défendais au contraire l'idée de revendiquer notre spécificité, c'est à dire une collection qui vit avec la S-F, en montre l'évolution, les différents reflets, au lieu de s'enfermer dans des trucs répétitifs. Et j'ai préféré partir que m'emmerder avec des choses qui ne m'intéressaient pas. Le patron m'a fait de nouvelles propositions, mais le climat n'était plus au beau fixe. Et puis il y avait de mon côté une usure. Identique à celle qu'Elisabeth avait vécu avant son départ. Enfin, il y avait des choses que je n'arrivais pas à imposer chez Denoël, comme l'intégrale Matheson dans la collection « Présences », et cela aussi a contribué à me faire partir.

          B. : Qu'est-ce qui, selon toi, explique la chute de la collection ? Une trop grande prise de risques, comme te le reprochent certains ?

          J. C. : Je suppose que tu veux parler de risques éditoriaux... « PdF » a toujours pris des risques à ce niveau. Déjà, quand Kanters publiait Un Cantique pour Leibowitz de Walter Miller, on ne peut pas dire qu'il faisait dans le populaire.

          B. : Mais c'était perdu au milieu d'auteurs tels qu'Asimov, Bradbury ou Simak...

          J. C. : « PdF » a toujours publié des choses ambitieuses. Même Bradbury, au départ, et je pense notamment à certaines nouvelles très allusives de L'Homme illustré : ce n'était pas spécialement populaire, facile... Non, le problème de la collection, c'est qu'il n'y a jamais eu aucun effort publicitaire et promotionnel sérieux la concernant. Les commerciaux la laissaient se reposer sur ses lauriers, partaient du principe qu'elle était bien implantée, qu'il n'y avait pas d'effort à faire, que ça durerait ainsi éternellement. Mais à une époque où un bouquin chasse l'autre, où une collection chasse l'autre, ce sont des raisonnements qui ne tiennent plus, il faut toujours enfoncer le clou. La seule fois où on a fait les choses un peu sérieusement, c'est sur Les Princes d'Ambre de Zelazny. Yvonne Maillard, ma collaboratrice et attachée de presse de « PdF », avait beaucoup travaillé là-dessus, et ça s'était traduit par d'excellentes ventes. Mais comme on avait investi là-dessus, le commercial — amortissement obligeait — a voulu ressortir les mêmes choses les années suivantes au lieu de tourner la page, et ça n'a eu aucun impact.

          B. : Le succès des Princes d'Ambre n'amène-t-il pas, justement, de l'eau au moulin de ceux qui te reprochent de ne pas avoir publié plus de fantasy ? !

          J. C. : Je vais reprendre ce que je disais tout à l'heure : Denoël ne pouvait pas concurrencer les Presses de la Cité. Même J'ai Lu ne le pouvait pas... Jacques Sadoul a lancé sa collection de fantasy pour essayer de remonter les ventes des littératures de l'Imaginaire au sein de la maison, qui connaissait les mêmes problèmes que nous du point de vue de l'érosion des ventes. Résultat : il s'est ramassé lamentablement. Pourquoi ? Parce que le terrain était déjà largement occupé.

          B. : Egalement parce que sa collection était moche et reposait en grande partie sur des auteurs peu connus.

          J. C. : Peut-être, mais je crois que, de toute façon, c'était aller dans le mur. Même s'il n'avait pas créé de collection spécifique et avait publié ces romans dans la collection de S-F, je pense qu'ils n'auraient pas marché parce que Presses Pocket occupait pratiquement tout le terrain. Si je n'avais pas été intimement convaincu que cette démarche était une erreur, j'aurais publié de la fantasy — à condition, bien entendu, qu'on me laisse publier celle que j'aime et dans les proportions qui me conviennent.

          B. : Comment expliques-tu le succès de la collection « Fantasy » de Rivages ?

          J. C. : Succès... hum... je crois savoir qu'elle ne marche pas si bien que ça, aux alentours de deux mille exemplaires par titre, et encore... Elle ne tient que grâce aux Presses de la Cité et à quelques « racheteurs » éventuels qui ont trouvé là une source de romans à rééditer en poche. Le seul auteur qui fonctionne est Evangelisti. Ce qui nous fait revenir au problème spécifique de « PdF » : en effet, la collection était au format de poche et nos ouvrages n'étaient jamais revendus à quiconque. Et comme nous étions les plus chers du marché du poche... Par provocation, j'avais dit un jour aux commerciaux qu'ils devraient prendre comme slogan : « Du poche au prix du grand format ! » On n'a jamais pu décliner les choses en deux temps, sauf dans mes deux dernières années de responsabilité : d'abord une édition en grand format avec derrière une reprise en poche. Il en va tout autrement aujourd'hui chez Flammarion, où les ouvrages de la collection « Imagine » peuvent être réédités en J'ai Lu ou ailleurs. Chez Denoël, nous vivions en autarcie. Certaines locomotives nous permettaient d'encaisser des bides ici ou là, mais ça ne pouvait pas durer éternellement ainsi. Au plus haut de la courbe, « PdF » représentait 25 % du chiffre d'affaires de Denoël. Quand je suis parti, ça représentait à peine 15 %, ce qui restait encore quelque chose de fort estimable, à peu près 350000 exemplaires par an, tout compris, nouveautés, rééditions et fonds.

          B. : Combien as-tu « fait » de livres pour Denoël ? Une centaine ?

          J. C. : Tu rigoles ! Beaucoup plus que ça... Je suis arrivé aux alentours du n°428 de « PdF ». Les dix, quinze premiers environ étaient les derniers titres achetés par Elisabeth. Et je suis parti aux alentours du n°592. Ce à quoi il faut ajouter les rééditions et, surtout, les titres publiés dans les autres collections : « Présence du Fantastique », « Présences », sans oublier « Sueurs froides ». J'avais fait le calcul, ça représentait en gros trois cents bouquins.

          B. : Qu'est-ce qui a présidé, justement, à la création de « Présence du Fantastique » ?

          J. C. : Le fait que certains livres que j'avais envie de publier trouvaient difficilement leur place dans « Présence du Futur ». J'ai eu le soutien d'un directeur commercial qui est resté six mois dans la maison et qui y croyait beaucoup. « PdFa » me permettait de publier des auteurs comme Robert Holdstock, Scott Baker, Pat Murphy, Lisa Goldstein, ou Territoires de l'inquiétude. Mais là encore, presque aucun effort promotionnel pour faire en sorte que ça se sache. On voit la différence avec « Folio-SF » qui met le paquet et s'offre deux fois la dernière page de Libération... et communique avec des slogans du type « la S-F s'installe chez Gallimard ». Certains titres ont bien marché, d'autres moins. Avec le recul, je dirais que notre titre de gloire est la série Territoires de l'inquiétude que Dorémieux dirigeait très bien malgré le gros travail éditorial que ça réclamait. Mais en termes de communication, ce concept n'a pas, lui non plus, été soutenu. Après soixante-cinq titres, la direction a décidé de l'arrêter sous cette forme pour l'intégrer à « PdF », en précisant en couverture « S-F », « Fantastique » ou « Fantasy ». Je ne voulais absolument pas de cet étiquetage de supermarché. Ce fut une autre raison de mon départ... Pendant un temps, j'ai partiellement nourri la collection avec des reprises de « Présences », l'idée étant aussi de briser ce cercle vicieux de l'autarcie que je viens d'évoquer. Et c'est ce que Dumay a fait aussi dès son arrivée chez Denoël avec « PdF », voire « Lune d'encre ». J'avais envie de me distinguer de « Terreur » avec des auteurs différents. Il y a eu des polémiques autour de la maquette qui voulait, elle aussi, se distinguer des monstres colorés et autres trucs de ce genre en jouant sur les noir, blanc et gris, mais sur la fin, il a bien fallu, sous la pression des commerciaux, en venir à la couleur et aux trucs faciles. Ça m'a fendu le cœur ! Mais peut-être avaient-ils raison. Etant en partie daltonien, j'ai un faible pour le noir et blanc, en matière de couverture comme au cinéma, mais effectivement ce n'est peut-être pas à élever en philosophie quand on veut toucher le grand public...

          B. : Quant à « Présences », c'était un concept encore plus nouveau ? !

          J. C. : Il y avait derrière une volonté de sortir du ghetto, de décliner différentes formes d'imaginaire pouvant aller jusqu'à la littérature générale et aux essais — biographiques, par exemple. Je voulais une collection variée, bâtie sur des choix personnels, des livres auxquels je tenais. Quand j'entends dire aujourd'hui qu'elle n'a pas marché et que ce fut un échec commercial noir, je rigole. Il est vrai que certains titres n'ont pas fait très fort, comme dans toute collection, mais d'autres ont très bien marché, comme L'Échiquier du mal, vendu à 40000 exemplaires, Gens de la Lune de Varley, dont le tirage a été épuisé en un rien de temps, Les Grandes profondeurs de Réouven, et j'en passe... Les livres qui n'ont pas marché n'ont d'ailleurs pas forcément été ceux que l'on prévoyait ; je pense par exemple au Printemps russe de Spinrad, auquel on croyait beaucoup mais qui s'est planté, alors qu'on avait des doutes — et une sacrée trouille, vu l'investissement en traduction — pour L'Échiquier... Donc, globalement, la collection est restée viable, même si elle n'a pas décroché la lune. Une anecdote vous donnera un idée de ce contre quoi j'avais à me battre pour imposer l'esprit « Présences ». Un jour, lors d'une réunion commerciale, un représentant me sort qu'il avait adoré Le Voyage de Simon Morley de Finney, et que c'était tellement bien que ça n'aurait pas dû paraître dans une collection assimilée à la S-F mais dans « Le monde entier » chez Gallimard. Je lui ai dit qu'il inversait le problème et qu'il devrait plutôt considérer qu'il s'agissait d'un livre faisant honneur à l'Imaginaire et qu'il avait donc sa place dans « Présences ». Autrement dit, les représentants, tout en reconnaissant la qualité des bouquins, n'étaient pas très motivés pour les défendre parce que, finalement, ils les trouvaient trop bien par rapport à l'idée qu'ils se faisaient de la S-F ! Ce n'était pourtant pas sorcier de faire passer le concept d'une collection qui proposait « des voyages de luxe dans l'imaginaire », pour reprendre un slogan que j'avais un jour soufflé aux commerciaux. Je voulais des titres ne réclamant pas du lecteur la connaissance de codes spécifiques aux genres, des romans dans lesquels on entre comme en littérature générale et dans lesquels il y a des glissements, des décalages qui s'opèrent, sans que le lecteur soit ébranlé. Je voulais amener de nouveaux lecteurs à la S-F et au fantastique, et j'ai reçu beaucoup de témoignages, de lecteurs comme de libraires, qui m'ont montré que je ne me plantais pas tout à fait, que j'étais quand même compris ici et là. Si ça avait continué, j'aurais encore fait évoluer « Présences »... Enfin, avec cette collection, j'ai réussi à faire parler de S-F et de fantastique par la critique « officielle » de grands journaux comme L'Express ou Le Nouvel Observateur. Cette critique que l'on considère dans le milieu de la S-F, et souvent avec raison, comme complètement inculte dans le domaine, mais qui fait vendre... enfin, paraît-il...

          B. : Tu quittes finalement Denoël pour Flammarion. N'as-tu fait qu'exporter tes projets de l'un vers l'autre en synthétisant tes trois collections en une seule ou bien es-tu parti avec un concept de départ différent ?

          J. C. : Tout d'abord, il s'est écoulé quelques mois — ceux que, par contrat, je devais encore à Denoël après ma démission — pendant lesquels je ne savais même pas si j'avais envie de continuer dans l'édition. Puis l'opportunité s'est présentée et ma motivation a été de publier de la S-F dans une maison qui, à quelques exceptions près, n'en avait jamais fait, au regret de la DG de l'époque. J'y ai donc emmené mes idées, mes goûts et certains auteurs — à commencer par le projet de l'intégrale Matheson, qui a tout de suite emballé. La différence par rapport à « Présences », c'est que j'essaie de publier des textes d'un bon niveau mais un peu plus « populaires », ou faciles, si tu veux. « Imagine » se situe donc en fait entre « Présences » et « PdF ». En tout cas, cette collection tient de « Présences » en ce qu'elle a la volonté de décliner largement les genres, voire de les mêler — c'est pourquoi la mention « S-F » ou « Fantastique » n'apparaît pas sur les couvertures. Ainsi je peux publier côte à côte Sur la piste de la licorne, un roman de fantasy de Resnick, un space opera comme Sables rouges de McAuley, un thriller futuriste comme Les Vautours de Joël Houssin... ou l'intégrale des nouvelles de Matheson. Et il y a J'ai Lu pour reprendre certains de mes titres.

          B. : Quelque chose de plus à dire sur « Imagine » ? !

          J. C. : Non, rien de spécial, si ce n'est que j'espère confier prochainement l'enfant à quelqu'un d'autre parce que je n'ai pas envie de l'élever jusqu'à sa majorité légale. Il y a un moment où il faut savoir s'arrêter et passer la main. A ce moment-là, je resterai en contact avec le domaine en traduisant des ouvrages que j'aime. Il ne faut pas croire que diriger des collections soit toujours une partie de plaisir. C'est souvent, au mieux, 30 % de plaisir pour 70 % de pensum et d'emmerdements administratifs par lesquels il faut passer pour faire aboutir les livres. J'aurais souhaité avoir au moins 50 % de plaisir. A la fin, chez Denoël, ce n'était plus que 10 % de plaisir pour 90 % de combats.

          B. : Tu as déjà programmé ton départ ?

          J. C. : Plus ou moins. Disons... dans deux ou trois ans. En gros, peu après avoir pris ma retraite de prof. Mais j'ai l'intention de continuer à faire des choses au coup par coup, des essais, des traductions, des éditions complètes, pour le plaisir. Tranquillement, sans pression et sans délais. Entre une partie de billard et une partie de boules, ou entre deux voyages...

          B. : Qu'est-ce qui te sépare des autres directeurs de collection ?

          J. C. : Ce n'est peut-être pas à moi de le dire, mais bon... Je répondrai, pour ce que je peux en percevoir, que je ne me suis jamais laissé imposer des choix pour des nécessités de commerce. Parfois pour des problèmes diplomatiques, mais pas pour faire du business. J'ai essayé de rester honnête par rapport à moi-même, à mes convictions intimes et à mon idée d'une littérature ambitieuse. Sinon, je crois être assez ouvert et éclectique. Pour ce qui est des confrères, ils me semblent avoir de la S-F une vision plus ciblée, partiellement commandée par les goûts du public. A cet égard, quelqu'un comme Jacques Goimard est très à l'écoute du public et son virage vers la fantasy est significatif de cela. Gérard Klein, quant à lui, est resté pur et dur, sans faire de concessions par rapport à sa vision de départ : hard science solide, parfois un brin ennuyeuse, mais avec ici et là de grandes et belles envolées... Jacques Sadoul, quant à lui — il a pris sa retraite, mais j'ai eu l'occasion de travailler avec lui et de l'apprécier — , réunissait de façon assez harmonieuse le fan et le grand professionnel. Chacun a sa personnalité. Je me définirais comme quelqu'un n'ayant pas de préjugés, de définitions figées de la S-F et du fantastique... et de disponible. Explorant les marges plutôt que suivant les sentiers battus et rebattus — je ne vise ici personne... Cherchant à faire partager des passions. Les jeunes directeurs de collection qui ont émergé ces dernières années sont encore trop jeunes pour que je puisse me faire une opinion sur eux, mais je me sens intellectuellement proche de Gilles Dumay.

          B. : N'as-tu pas l'impression, toi qui aimes les auteurs atypiques, qu'il y en a de moins en moins et que ceux en place livrent de plus en plus des livres calibrés ?

          J. C. : Si. C'est un cercle vicieux. Mais cela correspond à des envies d'éditeurs qui cherchent de grands principes fédérateurs pour les auteurs et le public. Du coup, on applique des grilles sur une réalité beaucoup plus fuyante. Cette façon de penser me semble être complètement à côté de la plaque mais traduit bien le désarroi vis à vis du réel qu'ont les éditeurs. Ils aimeraient savoir à l'avance ce qui va marcher pour pouvoir répondre à la demande. Prends Harry Potter, qui connaît un succès phénoménal. Je suis sûr qu'on va voir un certain nombre d'éditeurs s'engouffrer là-dedans, proposer à des auteurs de faire des choses « à la manière de » parce que ça marche. Et le type qui vit de sa plume ne peut pas y échapper — d'où, parfois, l'intérêt de ne pas vivre de sa plume pour faire ce que l'on veut, quitte à rester au placard quelques années, voire sa vie entière. Si on prend des individualités comme Dick ou Ballard, soit des écrivains de métier, leur œuvre est le produit d'un génie et d'une époque. Ce que Dick déchiffre, c'est son époque ; par exemple, l'arrivée de la télé qui change la perception du monde, d'où cette interrogation sur le réel. Or le monde qu'ils décrivaient dans leurs bouquins, on vit dedans, désormais. Raison pour laquelle Ballard a abandonné la S-F pour décrire le monde tel qu'il est ou tel qu'il est en train de devenir, comme dans Super-Cannes (3), un bouquin remarquable, que je recommande à tout le monde. Pour d'autres, les choses se sont un peu figées et ils font professionnellement leur boulot, appliquent leurs recettes. On est dans l'attente de quelqu'un qui pourrait déchiffrer le monde de ce début du XXIe siècle. Dantec a entrepris ce travail, et si les petits cochons, ou autres bestioles, ne le mangent pas, il sera peut-être une de ces grandes voix dont on a besoin pour comprendre dans quoi on marche. On vit dans un monde extrêmement balisé, un peu totalitaire, même si c'est en douceur. Ce qui me frappe beaucoup dans notre monde, c'est à quel point on peut avoir l'impression d'une très grande liberté tout en étant complètement enfermés dans des autoroutes ; libre à vous d'imaginer toutes les autoroutes métaphoriques que vous voudrez... Et puis, les grandes utopies des années soixante et soixante-dix ne se sont pas réalisées, tout ce que l'on voyait arriver à l'horizon de l'an 2000 ne s'est pas produit. On retombe dans une sorte de déception, de marasme, d'où, peut-être, moins d'enthousiasme pour inventer le futur...

          B. : Es-tu d'accord avec Pelot quand il dit que la S-F n'est pas un genre mais qu'il les englobe tous ?

          J. C. : Je crois effectivement que la S-F n'est pas un genre puisqu'elle peut englober le roman, la nouvelle, la poésie, le théâtre, et s'exprimer par la voie du cinéma. Je préfère employer le mot « domaine ». Pour moi, la S-F est plutôt un discours, à la fois un langage et une forme de regard sur le réel. Dans l'idée que la S-F englobe tous les genres, il y a cette volonté de faire de son « domaine » préféré un espace roi. De le valoriser. Ce qui est normal quand on aime et, comme Pelot — encore un atypique que j'aurais pu citer tout à l'heure — , qu'on produit de la S-F. Mais la S-F se fout d'être reine, et ne l'est certainement pas pour « l'intelligentsia » snob qui sévit dans les médias. Ce sont ceux qui la pratiquent en tant que lecteurs ou auteurs qui ont envie qu'elle soit reine. Allez... disons que c'est un état d'esprit. Et plutôt un état d'esprit d'ouverture, de curiosité — encore que beaucoup de lecteurs du domaine n'aiment rien tant que les mêmes histoires, notamment quand il s'agit de fantasy. Les uns — lecteurs et auteurs — ont cet état d'esprit, les autres pas, et j'ai bien peur que les uns et les autres ne se comprennent jamais. Cela dit, nous voilà engagés dans des problème de définition, et là, on n'est pas sortis de l'auberge...

          B. : Et concernant le mélange des genres ?

          J. C. : C'est quelque chose d'inscrit dans l'évolution des littératures de l'Imaginaire. Ce sont les auteurs qui les font s'entrecroiser. Simmons, par exemple. On a greffé le Polar sur la S-F, ça a donné le cyberpunk. Aujourd'hui, ce qui est à la mode, c'est de greffer le roman historique sur la S-F pour aboutir au steampunk. Etc. C'est quelque chose d'assez naturel. Si tu prends la cuisine, on essaie de plus en plus de nouveaux mélanges, d'associer de nouveaux goûts, d'allier le salé et le sucré, la viande et le poisson. Dans le monde du vin, on procède aussi à des mélanges de cépages. C'est la même chose en littérature. Et tout écrivain qui a envie de se renouveler va avoir envie de faire ça. Cela peut donner des résultats stupéfiants, comme Hypérion et ses suites ou L'Échiquier du mal. Cela peut donner aussi des choses médiocres. Le mélange des genres n'est pas bon en soi, n'a pas intérêt à s'ériger en une école. Tout dépend des écrivains qui le pratiquent.

          B. : Venons-en à Jacques Chambon, l'écrivain. Tes quelques nouvelles publiées, notamment dans les Territoires de l'inquiétude sous le pseudonyme de George Killian, font mention d'une envie, de velléités, d'un « désir trop longtemps contenu »...

          J. C. : Je crois que pour écrire, il faut prendre le risque de ne faire que ça. Et moi, je n'ai pas pris ce risque pour des raisons diverses. Ayant eu une famille très tôt, il m'a fallu assurer, avoir un boulot pas trop embêtant qui me laisse du temps libre, que je n'ai d'ailleurs jamais véritablement employé à écrire. D'une certaine manière, j'ai trouvé mon bonheur d'une autre façon, en faisant écrire et publier des écrivains que j'avais envie de défendre. Et je pourrais dire que pour l'essentiel, j'ai publié les livres que j'aurais aimé écrire, c'est aussi simple que ça. Mais je n'avais pas le tempérament et n'ai pas rencontré les circonstances appropriées pour prendre le risque de vivre de ma plume. Alors, oui, quelques nouvelles par-ci, par-là, mais il n'y a pas de quoi en faire un fromage et parler de « Jacques Chambon, l'écrivain ». Si j'ai quand même pas mal « écrit », c'est surtout dans le domaine de la critique.

          B. : Et à la retraite ?

          J. C. : Disons plutôt : quand je serai libre... Alors là, certainement. Mais je ne crois pas que j'écrirai de la S-F ou du fantastique. Mes premiers projets, si tant est que j'en aie de clairs, auront plus à voir avec mon enfance, comme je l'ai dit au début de cet entretien, et pas du tout dans une perspective de publication. Ce sera pour mon père, et il va falloir que je me dépêche puisqu'il a maintenant passé les quatre-vingt cinq ans. Par ailleurs, j'ai une ou deux idées assez précises du côté du polar. Si j'écris de la S-F, ce sera plus tard... si j'ai le temps. De ce côté là, tu comprendras que je prenne quelques vacances...

          B. : Qu'est-ce qui t'a motivé à écrire les deux nouvelles pour Territoires de l'inquiétude ?

          J. C. : Il s'est trouvé qu'à ce moment-là j'avais le temps, une motivation particulière sur laquelle je ne tiens pas à m'étendre ici, et qu'Alain m'encourageait dans ce sens. Il s'agissait presque de commandes...

          B. : Qu'aurais-tu à en dire ?

          J. C. : Une seule chose : elles sont strictement autobiographiques ! Pour le reste, ce n'est pas à moi de juger de leur qualité.

          B. : Ne serais-tu pas tenté de dire, comme certains confrères, que l'écrivain a été bouffé par le directeur de collection ?

          J. C. : Pas du tout, je trouve cette excuse trop facile. Je dirais au contraire que je me suis donné toutes ces activités d'éditeur, d'anthologiste et de traducteur afin de me donner un prétexte pour ne pas écrire. Pour enterrer une curieuse forme de désir d'écrire qui se confond avec la peur d'écrire. C'est quelque chose de très « volontaire », de façon inconsciente à un moment, et de façon tout à fait consciente désormais. Presque une stratégie ! J'ai fréquenté tellement d'auteurs énormes que je me sens un tout petit merdeux à côté d'eux. En un mot, je voulais être Victor Hugo ou rien. Or ne pouvant prétendre à être Victor Hugo — alors que lui pouvait prétendre à être Chateaubriand et a réussi à être plus que lui — j'ai préféré n'être rien, ou pas grand-chose. Au fond, je souffre de lucidité. Pour être écrivain, il faut être un peu inconscient, à tous les niveaux où agit l'inconscient.

          B. : Quelles sont tes passions, hors littérature ?

          J. C. : Ça a évolué au fil du temps et des circonstances. Il y a eu les filles, le rugby, le cinéma, les voyages, les chats, le ski, de neige ou nautique, le pinard... Parfois séparément, parfois simultanément. Je me suis calmé dans certains domaines, d'autres restent d'actualité.

          B. : De tout ce que tu as fait et évoqué ici, y compris les livres pédagogiques dont nous n'avons pas parlé, quelle est la chose qui t'a donné le plus de satisfaction ?

          J. C. : Je serais tenté de dire l'intégrale des nouvelles de Dick, la première grande entreprise à laquelle je me suis livré et que j'ai pu réaliser comme je le voulais. Un vrai plaisir ! Et puis retraduire Fahrenheit 451, les Chroniques Martiennes et L'Homme qui rétrécit.

          B. : Quel est, littérairement parlant, ton meilleur souvenir ?

          J. C. : J'en vois plusieurs, liés à des rencontres. Le jour où j'ai rencontré Disch, le jour où je me suis trouvé en train de déjeuner en face de Dick, le jour où j'ai rencontré Ellison, ou Silverberg, ou Ballard, ou Bradbury, avec qui je me suis lié d'une amitié indéfectible. J'aime bien les écrivains qui collent parfaitement avec leur œuvre et les gens en général...

          B. : Si tu devais faire un premier bilan ?

          J. C. : Un premier bilan ? J'ai l'impression que je suis en train de faire mon testament en présence du notaire, oui ! Je ne suis pas prêt de me redéballonner comme je viens de le faire. Mais si tu y tiens, je dirais : « J'ai apporté modestement ma petite pierre », ou bien, en moins faux-cul : « J'ai eu le bonheur de rencontrer des gens exceptionnels. »

          B. : As-tu des projets autres que ceux évoqués ?

          J. C. : J'ose à peine parler de projets. J'espère seulement pouvoir profiter de manière positive et variée du temps qu'il me reste, et que j'espère encore conséquent. Parce que ces dernières années, j'ai vu des choses qui m'ont troublé, qui m'ont fait remettre beaucoup de choses en perspective, des amis ou des connaissances qui ont pris leur retraite et sont morts peu après. Des amis de mon âge, ou à peu près, qui ont connu de graves problèmes de santé. Ça me semble être une injustice terrible que de bosser toute sa vie pour avoir un an ou deux de vacances.

          B. : Vivement la retraite ? !

          J. C. : Je n'aime pas ce mot, il a des connotations qui me déplaisent, je ne l'emploie que contraint et forcé. Avec les amis qui sont dans le même cas que moi, on a décidé de ne plus l'utiliser, on dit toujours, dès que l'on fait des projets, « quand on sera libres »...

          [propos recueillis par Richard Comballot]

          Notes :

          (1) Fiction spécial n°22, 1973.
          (2) in Bifrost ,n°20.
          (3) chez Fayard, cf. critique in Bifrost n°24.

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