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Les Bandes-dessinées de Jean-Pierre Andrevon

Jean-Pierre ANDREVON

Le Citron hallucinogène n°15bis, juillet 1980

     Une bande dessinée, c'est une histoire qui vous permet le privilège de pouvoir la survoler et d'y rentrer, dans l'ordre qu'on veut, et autant de fois qu'on veut.
     Un film, on le subit, un livre, on s'y for(c)e un chemin. Il faut aller jusqu'au bout, ou revenir au début, et en tout cas le survol n'y est pas permis : tout vous est donné en une seule fois, par l'attention que l'écrit exige, par la fascination que l'image mouvante exerce.
     Une bande dessinée, c'est la liberté : une image, un détail, une planche, une séquence, tout l'album — on est libre de s'y mouvoir à sa convenance, et surtout sans soucis des convenances culturelles.
     Vive la liberté !

     Une bande dessinée, c'est une histoire (à bas les BD sans histoire !), c'est aussi l'Histoire. Ou plutôt, la BD est le meilleur moyen de se faire raconter l'Histoire (le jeu de mots me plait car il est aussi jeu de sens) en texte et en images, en gros et en détail, en altitude et en profondeur. Dialectique et esthétique.
     Car qu'est-ce qu'une BD, sinon un fragment d'Histoire dans lequel s'inscrit une histoire ? Et qu'est-ce qu'un héros de BD sinon le porteur d'une idéologie traversant l'Histoire ? (je ne parle pas bien sûr des « Histoires de l'oncle Paul », non plus que de l'Histoire de France de chez Hachette : je ne parle pas des mauvaises bandes dessinées, qui fonctionnent sur de mauvais dessins et une idéologie de droite).
     J'ai fait connaissance avec la BD, donc avec l'Histoire, dans Tintin, avec les Alix de Jacques Martin. Entrée dans les ordres facile : avec Jacques Martin, documentariste, documentaliste et coloriste fabuleux, l'Histoire est tout ordre (et volupté, mais c'est une autre histoire). Elle est aussi paysage, elle est graphisme figé, pré­raphaélite, mais aussi porte ouverte dans sa transparente luminosité.
     Une porte qu'on passe — un terrain mouvant qu'on aborde. L'Histoire est mouvance, elle n'avance et ne peut se comprendre que dans ses périodes dyna­miques : avec le siècle de César (Jules), Jacques Martin a choisi une époque-clé où l'Histoire, se faisant (le centralisme impé­rialiste romain), se défaisait (les révoltes nationales grignotant la tentation centri­pète). Jacques Martin a admirablement dessiné (aux deux sens du terme — encore un jeu de sens) ces mouvements contradictoires, faisant jeu et enjeu dans un territoire vaste comme le monde antique. Je rends grâce à Jacques Martin de m'avoir fait aimer l'Histoire, de me l'avoir fait comprendre aussi — puisque le sensitif sans l'intellectuel n'est rien, et vice-versa Aujourd'hui encore, je relis Alix l'intrépi­de, Le dernier Spartiate, Les légions perdus, avec plus que de la nostalgie (celle qui emplit toujours, un jour ou l'autre, celui qui a compris qu'il ne possédera jamais une machine-à-voyager-dans-le-temps) : avec gratitude.

     Je fais un bond dans le temps, un bond biologique puisqu'il me transporte de mes 15 ans à mes 40, et un bond historique aussi, puisqu'il me fait sauter à pieds joints 20 siècles, pour saluer Hugo Pratt.
     Lui aussi se situe dans une période de mouvance : les 25 premières années du siècle, l'émergence des mouvements na­tionaux (les autres, les mêmes), le com­mencement de la fin du colonialisme. Lui aussi n'a d'autres limites que le monde, mais le monde cette fois n'est plus une surface plate entouré de monstres, c'est un globe dont la surface, plus étendue, parait se rétrécir pourtant.
     Ce qui sépare Pratt de Martin, c'est ce qui sépare l'ordre du chaos, c'est ce qui sépare l'humanisme du scepticisme, ce qui sépare la naïveté de la lucidité. Le monde de Martin est couleurs, celles du commence­ment du monde. Celui de Pratt est en noir et blanc : le monde s'est durci dans ses lignes essentielles, il est bataille conti­nuelle de tendances contraires, il est rugueux, réduit à son schème géométrique.
     Et pareillement Corto Maltese est l'en­vers d'Alix, même s'ils sont frères : le boy-scout antique, qui réunissait en lui les vertus mêlés de l'enfant sauvage et du législateur romain, et qui se sentait partout à l'aise dans le monde, a cédé la place au marin amer (jeu de mot, jeu de sens ?) qui, voguant de révolutions avortées en révol­tes de poussière, est rejeté par tous, puisqu'il a découvert le seul point essentiel de la philosophie du siècle : l'homme est seul, partout, toujours.
     Et l'Histoire n'est plus ce flot bien ordonné coulant entre des berges techni­color, l'Histoire est un torrent boueux qui peut-être n'a aucun sens, et qui vous emporte, mais qu'il faut vivre, et à qui il faut survivre, parce que le seul sens à la vie est de rester vivant.
     Je lis aujourd'hui Les Ethiopiques, et La ballade de la mer salée, et je me sens les pieds dans le réel : merci, Hugo Pratt.

     Une bande dessinée qui ne fait pas sentir le poids de l'Histoire, son poids de bulldozer, de char d'assaut, de tornade, ne peut être qu'une amusette bonne parfois à lire, bonne en tout cas à jeter après lecture. La seule histoire digne d'être contée, c'est l'Histoire, qui les contient toutes à l'infini.
     C'est pourquoi je voudrais saluer aussi Pierre Christin et Enki Bilal qui, dans leurs « Légendes d'aujourd'hui », ont su discerner une autre émergence : le régiona­lisme, aidé par l'écologie, notre seul avenir, notre seul espoir. Et saluer toute l'équipe de Charlie Hebdo, au premier rang de laquelle je distingue Gébé, l'utopique créateur, et Cabu, le documentariste destructeur, qui eux aussi savent mettre à jour les mutations à l'œuvre dans le tissu du présent. Et saluer enfin Munoz et Sampayo, qui remuent avec Alak Sinner les poubelles de l'histoire, ses bas-fonds, dans les remugles de la décomposition des grandes cités qu'on voit s'engloutir à vue d'œil.
     D'autres aussi mériteraient un léger coup de casquette (Caza, Buzelli, je vous salue !). Mais il ne s'agissait pas ici pour moi de tracer un palmarès. Simplement de rendre hommage à ceux qui ont tracé une voie dans le désordre mouvant du monde, et où j'ai eu la chance de savoir mettre les pieds.
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