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Interview de Joëlle Wintrebert

Jean-Pierre FONTANA

SF Mag n° 26, août 2002

La science-fiction a toujours été avare d'auteurs féminins et la s.f. francophone en particulier. En y regardant d'un peu plus près, nous ne trouvons guère que Noëlle Roger (dans les années 20/30), puis Nathalie Charles Henneberg, Christine Renard et Julia Verlanger qui aient laissé une œuvre d'une certaine importance. Heureusement, les années 80 ont révélé Elisabeth Vonnarburg — devenue canadienne — et Joëlle Wintrebert que l'on peut considérer comme la grande dame de la science-fiction française actuelle.
Joëlle Wintrebert, c'est en effet une quinzaine de romans ou recueils de nouvelles parmi lesquels Les Olympiades truquées, (prix Rosny aîné 1988) et Le Créateur chimérique, (Grand Prix de la Science-Fiction Française 1989,) L'Océanide, Chromoville ou Les Maîtres-feu. C'est aussi et surtout l'une des plus charmantes personnes qui soient et dont le sourire ravageur lui vaut un aréopage d'admirateurs à chacune des conférences qu'elle donne. Enfin, elle appartient depuis octobre 1999 au cercle très fermé du jury du Grand Prix de l'Imaginaire.

J.P.F. : Joëlle, qu'est-ce qui, selon toi, te relie à tes devancières et qu'est-ce qui t'en différencie ?

J.W. : Difficile de me relier à des devancières francophones. Quand j'ai commencé à écrire de la S.F., je n'avais lu qu'un roman de Nathalie Henneberg (ce doit être Le mur de la lumière) et quelques nouvelles de Christine Renard. En revanche, Ursula K. Le Guin est une de mes mères fondatrices. Quant à ce qui m'en différencierait, comme je ne crois pas au mythe de l'écriture féminine, je dirais qu'elles étaient des auteurs, et des individus en tant que telles, et que je ne me sens pas plus de familiarité avec elles qu'avec les auteurs masculins.

J.P.F : Venons-en à présent à ton nouveau roman : Pollen. Pourquoi ce titre et pas Eden, par exemple, dont tu évoques la possibilité ?

J.W. : Justement ! Comme le lecteur pourra s'en apercevoir, cette utopie n'est pas tout à fait un éden. La grande question, c'est : l'utopie est-elle possible ? Pollen s'est imposé à moi dès la conception du projet, ce qui est loin d'être le cas de tous mes titres. J'en aimais le sens et la sonorité. Par ailleurs, je suis apicultrice amateur, et pour moi, le pollen renvoie forcément aux hyménoptères... qui piquent. Bref, la douceur et le parfum du pollen peuvent cacher des habitantes peu bénignes.

J.P.F. : J'ai lu quelque part que l'un de tes thèmes favoris était celui de la révolte. Dans Pollen, on a l'impression que tu as enfourché celui de la vengeance qui est, du reste, le déclencheur du récit ?

J.W. : Je ne crois pas. Il s'agit bien de révolte. Contre l'ordre établi, bien sûr, qui permet l'enlèvement des femmes et l'absence de parité. Voilà pour Sandre. Quant à Salem, elle n'a aucun motif de vengeance, elle veut juste désespérément retrouver le frère dont on l'a séparée. Reste Sahrâ dont la révolte est effectivement plus obscure, même si elle devient le personnage le plus actif. Le motif de la vengeance permettrait alors l'avènement de la révolution.

J.P.F : Tes œuvres pour adulte — car il ne faut pas oublier que tu écris également pour la jeunesse — sont souvent empreintes d'érotisme, ou plutôt d'une sexualité qui n'hésite pas à braver les tabous en la matière. Est-ce pour toi une sorte d'exorcisme de la frilosité de notre société ou plutôt une réflexion sur la véritable identité des sexes ?

J.W. : Notre société n'est pas franchement frileuse en matière sexuelle, il me semble. Nous ne sommes pas aux USA ni au Moyen-Orient. Je n'ai donc pas besoin de m'en exorciser. Je pense simplement que le sexe dans toutes ses incarnations occupe une part non négligeable de nos vies. Je ne vais pas faire l'impasse sur cette dimension dans mes écrits. Quant à braver certains tabous, comme celui de l'inceste entre frère et sœur, il me semble que mon roman montre clairement que, sans le risque de la reproduction, ce tabou est sans objet. Maintenant, je reconnais que je me suis assez souvent attaquée dans mes nouvelles ou mes romans à toutes les formes de sexisme. La contrainte en fonction du sexe est sans doute la moins supportable des coercitions. A mon sens, en tout cas.

J.P.F. : Nous n'allons évidemment rien dévoiler de ton roman, mais j'ai cru comprendre que certains te reprochaient d'avoir bâti ton « bouclier » sur le modèle romain. Qu'aimerais-tu leur répondre ?

J.W. : Il faudrait que je sache pourquoi ces lecteurs m'ont fait ce reproche. Je dis dans mon roman que la Terre des origines est restée un modèle pour mes migrants. Et personne ne me contestera qu'on peut y puiser le pire ou le meilleur. En ce qui concerne le modèle romain du Bouclier, sans doute ce choix est-il venu d'une très ancienne fascination pour la Rome antique. Enfant, je me suis nourrie des contes et légendes de Rome. Il était facile d'en extraire un modèle militaire qui « parle » pour tout le monde.

J.P.F. : La dernière question qui s'impose : quels sont tes projets ?

J.W. : J'ai récemment décalé l'écriture d'un roman fantastique contemporain pour m'attaquer à un roman historique sur une très fascinante histoire de guerre des femmes (eh oui, encore !) au 8e siècle, en Bohême. Mon problème, c'est que cette période est un trou noir historique dans cette région de l'Europe, et la « doc » n'est pas facile à rassembler. Mais c'est un projet très excitant. Ensuite, j'écrirai le roman fantastique, à moins que je ne privilégie une autre piste, de SF cette fois, dans la lignée du space opera.



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