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Le territoire du sexe

Jean-Pierre ANDREVON

Le Monde de la Science-fiction. M.A. éditions, 1987

          En 1952, avec sa nouvelle The lovers (étendue en 1961 à la dimension d'un roman, Les amants étrangers), Philip José Farmer faisait, dans le monde américain de la S-F, l'effet d'un coup de tonnerre en racontant la liaison amoureuse d'un Terrien et d'une extraterrestre (qui en mourait : Thanatos punit souvent Eros). Une anecdote, bien connue, et qu'on ne cesse de raconter tant elle est significative : avant Farmer, la S-F n'avait pas de sexe. Certes, dans Le meilleur des mondes d'Huxley (1932), la société eugénique usait bien de matrices artificielles pour les naissances et les femmes-objets y étaient délicieusement "pneumatiques" ; certes, avec Shambleau (1933), Catherine Moore avait-elle déjà tenté un rapprochement sexuel interplanétaire, mais sous couvert de l'aventure, du mythe (la Méduse, hybridée de vampire), et Thanatos était vainqueur avant qu' Eros pût pleinement se consommer, ou se consumer.

          On a beaucoup glosé sur cette absence de sexe dans la S-F d'avant les années 60 (et, tout simplement, sur cette absence d'amour, la femme n'étant dans les récits dits de "l'Age d'Or" qu'un faire-valoir, discrète aide-laborantine, ou pure jeune fille, ou princesse, que le héros épouse à la fin), y trouvant diverses explications, comme le fait que nombre de récits voyaient le jour dans les pulps, et plus tard des revues dont la clientèle était surtout adolescente. Mais nul doute que le puritanisme ambiant aux USA fut la cause principale de cette occultation. Elle vola en éclats au milieu des années 60 avec le mouvement hippy et l'amour libre ; la France suivit une demi-douzaine d'années plus tard, avec les secousses post-soixante-huitardes. Et l'on parla donc de sexe en S-F. Mais lequel ? Ou plus exactement, quelle peut être la spécificité science-fictionniste d'une approche sexuelle ? Dans son introduction, je veux dire sa préface à Histoires de sexe-fiction (Livre de Poche - 1985), Jacques Goimard propose lapidairement : "la sexe-fiction, ou S-F, est une variété de pornographie un peu bizarre, qui décrit des pratiques amoureuses impossibles à observer dans la nature ". On ne saurait mieux dire, encore que le catalogue des rencontres amoureuses de la "sexe-fiction" n'impose, par la nature même de l'acte (ou alors par la perception limitative que l'on en a, avec nos pauvres cinq sens), que de timides dépassements. Avec des extraterrestres (à la manière de Moore et Farmer) ? Cela peut s'approcher de la zoophilie. Avec des machines ? Elles sont encore sommaires, mais on y vient. En groupe ? Passons...

          Tentons tout de même un rapide catalogue de ces dépassements. Les E.T. ? C'est en France, cocorico, qu'on peut encore en trouver les meilleurs exemples avec, dès 1959, Alain Domérieux et sa Vana (in Le livre d'or d'Alain Dorémieux, Presses Pocket), douce créature féline (qui se révélera mortifère, cette constante de la "S-F" rejoignant les fantasmes de l'auteur) et à qui son propriétaire, Slovic, ne cesse de répéter, comme un exorcisme : "Tu n'es pas une bête... tu n'es pas une bête." Mais le seul équivalent national des Amants étrangers est l'émouvante Dame de cuir, de Michel Grimaud (Présence du Futur, 1981), parce que le douloureux amour interdit qu'éprouve un Terrien pour Yull, ramenée de la planète Troay, est placé sous le signe du racisme vigoureusement dénoncé (parler de sexe, c'est aussi, et nécessairement, parler de son environnement social). Les machines ? C'est surtout comme gadgets amusants qu'elles sont présentes (rappelons le sentencieux robot Aiktor, qui fait l'amour à Barbarella dans la B-D du même nom, et dont "les élans ont quelque chose de mécanique"), mais on peut citer en la matière Défense de coucher, de Richard Geis (coll. Chute Libre, éd. Champ Libre, Raw Meat, 1969) ou Orgasmachine de Ian Watson (The Woman Factory, 1976, même collection qui, signalons-le au passage, fut dans les années 70 le seul espace éditorial résolument réservé au sexe dans la S-F - paix à son âme), et surtout La semence du démon, de Dean R. Koontz, où une femme était séquestrée dans sa maison, puis engrossée par une extension de son ordinateur domestique. Le groupe  ? Avec ce titre (In the group, 1973, en France in Histoires de sexe-fiction), Robert Silverberg mixait le thème à celui des machines, puisque les partenaires y fusionnent par le biais de l' électronique. Plus simple, la triade, telle celle décrite avec pudeur et romantisme par Christine Renard et son mari Claude Cheinisse dans Delta (Fiction n° 161, 1967), fait intervenir à nouveau un E.T., un Arcturien, qui fonctionne ainsi, de même que les habitants de la planète Geta pour qui la cellule familiale idéale est composée de cinq partenaires, dans la très passionnante et très complexe Parade nuptiale (Présence du Futur - Courtship rite, 1982), proposée par Donald Kingsbury.

          D'autres modes sexuels peuvent être cherchés dans la biologie et la génétique. L'un est l'hermaphrodisme, que Theodore Sturgeon (l'auteur qui, avec Farmer, mais dans une direction beaucoup plus humaniste et spirituelle, sut le mieux débloquer le sexe made in USA) exploite dans Vénus plus X, utopie dans laquelle nos lointains descendants, les Ledoms, changent de sexe à volonté pour varier leurs sensations érotiques mais aussi pour se partager les maternités. Autre variante, les clones, ces jumeaux parfaits fabriqués à partir d'une seule cellule. Quelles peuvent être les relations (incestueuses, forcément incestueuses) qu'un groupe (ou une famille ?) de clones peut entretenir ? Pamela Sargent, dont on connaît les anthologies Femmes et merveilles, y répond avec sensibilité dans Copies conformes. Enfin, les modelages génétiques imaginés par Piers Anthony (un auteur américain connu pour la vraisemblance écologique de ses mondes galactiques) dans sa nouvelle Dans l'étable (In the barn, 1972, dans l'anthologie de Jacques Chambon Eros au futur, Fiction Spécial, 1er trim. 1977), rejoint les prédictions les plus sombres d'Huxley, puisqu'il y montre, sur un monde dépourvu de mammifères, des femmes dévolues littéralement au rôle de vaches laitières (qu'un envoyé terrien trouve par ailleurs très appétissantes).

          La libération sexuelle des années 60 n'a évidemment pas généré que de l'inventivité, mais aussi du défoulement, du ressassement, où le sexe n'était plus qu'une question de taille et de multiplication. Ce qu'on a appelé la "jeune S-F française" s'y est embourbée, (Les lolos de Vénus, anthologie de Monique Battestini - Kesselring, 1978), ce qui n'a pas empêché Dorémieux d'en produire un hilarant pastiche avec sa nouvelle Rencontre du quatrième type (dans son recueil Promenades au bord du gouffre), Curval de continuer à traiter l'érotisme en esthète (avec des titres comme Rut aux étoiles ou La face cachée du désir), ou Francis Berthelot d'introduire l'homosexualité dans le space-opera (La lune noire d'Orion, Dimensions, 1980). Reste enfin cette fameuse guerre des sexes, que nous avons évoqué ailleurs avec des romans comme Les hommes protégés de Robert Merle ou La grande guerre des bleus et des roses de Spinrad, mais que l'on repère dès 1952 (La révolte des femmes, de Jerry Sohl, Rayon Fantastique, The Haploïds), et encore chez John Boyd (un spécialiste de la sexe-fiction goguenarde) dans Lysistrata 80 (Stock, Sex and the High Command, 1970), ou l'Italien Virgilio Martini (Le monde sans femmes). L'amour, la mort, la guerre ? Non, décidément, en matière de sexe, la S-F n'a rien inventé, ou pas grand-chose, même si elle le fait souvent avec talent.

          Lecture

          - Une bourrée pastorale, de Philip José Famer (Titres SF, Flesh, 1968).
          - La planète fleur, de John Boyd (Présence du Futur, The pollinators of Eden, 1969).
          - Encore des femmes et des merveilles, anthologie de Pamela Sargent (Presses Pocket, More Women of Wonder, 1976).
          - La queue de la comète, une histoire illustrée du sexe dans la S-F par Harry Harrison (Humanoïdes Associés - 1977).

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