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La SF en Suisse romande

Journal d'un voyage en

Jean-François THOMAS

Imagine n°63, p. 111-121, mars 1993

     Je vais donc enfin tenter ma grande expérience. Construite à partir d'un vieux photomaton, ma machine, que j'ai nommée « Chronomaton », va me permettre, confortablement assis dans un moelleux fauteuil que j'ai substitué à l'inconfortable tabouret d'origine, de déplacer mon ordinateur dans le passé afin de visionner, sur l'écran qui me fait face, les œuvres les plus marquantes de la SF helvétique. J'ai réglé le cadran sur « SF Suisse Romande », la Romandie étant, en Suisse, la partie du pays où l'on parle français. La SF helvétique d'expression française va donc, si tout se passe bien, défiler sous mes yeux dès que j'aurai appuyé sur le bouton de mise en marche.
     Moment suprême : j'appuie.


*


     Hou là ! quelle secousse ! J'ai l'impression désagréable qu'un éléphant s'est assis sur moi durant quelques secondes. Lorsque je me ressaisis, l'écran s'orne du titre ci-dessus en belles lettres gothiques. Ça a l'air de marcher, hé hé ! Se substitue au titre le portrait d'un homme aux longs cheveux. Emmerich de Vattel (1714-1767). Neuchâtelois. A publié trois recueils, dont des parties m'intéressent.
     Je vois qu'en 1746 il décrit une curieuse opération chimique dans un texte dont le titre est tout un programme : Projet pour la composition d'un élixir de livres, à l'usage des joueurs qui n'ont pas le temps de s'instruire.
     L'image n'est pas très stable. Je parviens à lire Les Fourmis (1757), Voyages dans le Microcosme, par un Disciple moderne de Pythagore (1757) et Les Boeufs, allégorie (1760), qui sont des contes dans lesquels l'usage d'une « essence merveilleuse » permet au narrateur de transférer son esprit dans le corps d'une fourmi ou d'un bœuf. En rédigeant ces allégories, m'apprend l'ordinateur, Emmerich de Vattel a décroché le titre de plus ancien écrivain conjectural de Suisse.
     Lui succède sur l'écran le visage sympathique et ouvert d'Albrecht von Haller (1708-1777), un des grands esprits du XVIIIe siècle. À la fois médecin, naturaliste, poète et écrivain, Albrecht von Haller publia, au milieu de sa vaste production scientifique et littéraire, trois utopies : Usong, histoire orientale (1771) ; Alfred, roi des Anglo-saxons (1773) et Fabius et Caton, fragment de l'histoire romaine (1774).
     Dans ces trois utopies, l'auteur étudie le pouvoir absolu, la monarchie parlementaire et le gouvernement républicain. Son idée sous-jacente est que le bonheur d'un peuple ne dépend pas de sa forme de gouvernement, mais de la probité de ses chefs.


*


     Comme c'est calme tout à coup. Le « Chronomaton » ronronne doucement. Le temps s'égrène. En interlude, l'appareil me propose un extrait de bande dessinée. Je vois que dans Le Docteur Festus, puis dans Voyages et Aventures du docteur Festus (publiés tous deux en 1840), le docteur ainsi nommé se trouve à deux reprises projeté dans l'espace et gravite plusieurs jours autour de la Terre.
     Ainsi il est incontestable que le Genevois Rodolphe Toepffer (1799-1846) est non seulement l'inventeur de la bande dessinée, mais aussi celui de la bande dessinée de SF.


*


     À nouveau une accalmie. Le titre en lettres gothiques a disparu. J'attends. L'ordinateur sort enfin de sa torpeur pour m'annoncer que je vais me trouver en face d'une superbe supercherie littéraire. Un titre jaillit : Histoire de la prise de Berne et de l'annexion de la Suisse à l'Allemagne. Cette brochure anonyme, qui mentionne Genève comme lieu de publication et 1921 comme date d'édition, a en réalité été publiée en 1872. Son auteur est un juge : Samuel Bury.
     Ce petit texte est admirable à plus d'un titre. C'est d'abord une imitation fort réussie de la Bataille de Dorking (1871), première guerre fictive digne de ce nom, due à la plume de l'anglais George Chesney.
     Le récit de Samuel Bury est un violent réquisitoire contre la révision de la Constitution fédérale suisse de 1848, qui sera repoussée par le peuple en 1872 (le texte de Bury y est-il pour quelque chose ?), puis acceptée en 1874 après quelques allégements. Cette sombre satire politique dénonce les dangers de la centralisation, de la germanisation croissante, de l'endettement envers des puissances étrangères. Ici, l'Allemagne envahit le territoire suisse, balayant une armée autochtone mal équipée et mal organisée, prenant pour prétexte le non-remboursement d'une dette élevée. Critique sociale et politique par le biais d'une brillante uchronie.
     C'est fou ce que ce petit pays, frileusement blotti au cœur de l'Europe, a peur de son grand voisin du nord. Voyez Tocsins dans la nuit (1934), de Willy-A. Prestre. La Suisse y est bombardée et gazée à outrance par les armées du IIIe Reich. Une guerre imaginaire d'autant plus terrible que le but de Willy-A. Prestre, porte-parole d'un courant alarmiste, était de mettre en garde, avec clairvoyance se dit-on après coup, contre l'hydre hitlérienne.
     L'Écume des passions (1982) de Pierre Dudan décrit aussi une guerre imaginaire. Mais, cette fois-ci, c'est l'Occident entier qui tombe sous la traîtrise d'une guerre-éclair déclenchée par les forces militaires du tiers-monde. Typique du phénomène relativement récent qu'est la politique-fiction de droite, ce pamphlet xénophobe met en scène des héros qui sont de vieux fascistes militaristes et racistes regrettant un passé totalitaire disparu.
     Par chance, le « Chronomaton » me propose comme antidote un recueil humoristique signé Léon Bopp : Drôle de monde (1940). Frère d'armes de Kurt Vonnegut, Léon Bopp, en neuf courtes nouvelles, démontre par l'absurde l'absurdité de toute guerre.
     Le rire m'ayant détendu, je m'aperçois que mon « Chronomaton » n'est pas tout à fait au point. Les thèmes influent sur la chronologie et je passe de 1872 à 1934, puis 1982, pour revenir à 1940. Peut-être est-ce l'effet de la supercherie de Bury, qui a troublé le chronomètre ? Bah ! Il suffit de passer en commande manuelle. Je tape « 1872 » sur le clavier. Le compteur tourne et s'arrête en 1882. L'écran affiche un nom, mais pas de portrait : Verniculus. Verniculus ? Nul n'a encore découvert son véritable patronyme. Son récit, l'Histoire de la fin du monde ou la comète de 1904 n'a jamais été publié en volume. Le texte, un chef-d'œuvre d'humour, a paru en deux livraisons successives en revue, dans la Bibliothèque populaire de la Suisse romande, en septembre et octobre 1882.
     En août 1904, on découvre une nouvelle comète dans le ciel. Mais on s'aperçoit aussitôt qu'elle se dirige à grande vitesse sur la Terre pour une inévitable collision. Heureusement, cette comète n'a pas de noyau solide ; la Terre ne sera pas détruite lors du choc. Mais le danger n'en est pas moins réel, car la comète est un gros volume d'hydrogène carboné, ce qui revient à dire que la Terre voguera pendant quelques minutes en plein dans le grisou ! Une commission, dont la tâche est d'étudier comment éviter la fin du monde, se réunit à Berne.
     Passons sur les péripéties de ce récit hautement comique, qui inaugure le thème privilégié de la SF suisse romande, celui de la fin du monde. Sachons que, par la faute d'anarchistes, la Terre sautera. La comète sera capturée par le système solaire, les habitants de la Lune verront leur satellite promu au rang de planète et ce sont les astronomes martiens, qui ont tout observé, qui racontent l'histoire.
     C'est ce thème de la fin du monde que vont aborder, pour leurs craintives incursions en pays de conjecture rationnelle, les écrivains renommés que sont, chez nous, Blaise Cendrars (un scénario de film, La Fin du monde, justement) ou Charles-Ferdinand Ramuz. Dans Présence de la mort (1922), alors que la Terre est en train de tomber dans le soleil, C.-F. Ramuz décrit, sur un mode aussi inhabituel qu'original, une fin du monde intimiste, sur les bords du lac Léman.
     1884. Tiens, le chronomètre fonctionne à nouveau. Edouard Rod (1857-1910) publie L'Autopsie du docteur Z***, une nouvelle qui postule que le cerveau ne s'éteint pas tout de suite lors de la mort.
     En 1892, le philosophe Charles Secrétan (1815-1895) publie un recueil d'essais sous le titre Mon utopie, nouvelles études morales et sociales. Essais dans lesquels il prône l'égalité entre hommes et femmes, la gloire de la société coopérative et l'œcuménisme.
     Eugène Pénard, surnommé « le Jules Verne genevois », propose à la jeunesse Les Étranges Découvertes du docteur Todd (1906) ; Trois années dans les glaces (1908) et Le Déluge de feu, paru dans Pages illustrées du 30 juin 1911 au 15 juillet 1912, un beau récit sur l'éternel recommencement des choses.
     En 1922 Jacques Chenevière, dans Jouvence ou la chimère, soulève des interrogations beaucoup plus fondamentales et actuelles que celles éludées par les super-héros immortels de l'Âge d'Or de la SF américaine, à savoir : peut-on supporter la condition d'immortel ? Un livre poignant.
     En 1922 aussi, année faste, Noëlle Roger décrit dans Le Nouveau Déluge, un récit-catastrophe de bonne facture, la montée des eaux à mi-hauteur des Alpes.
     Si Charles-Albert Reichen nous promet que La fin du monde est pour demain... (1949), dans un curieux ouvrage prophétique et religieux, qui mélange science et fiction, c'est surtout Claude Pearson (pseudonyme de Jean Denoréaz) qui a produit une œuvre marquante. La Mort atomique (1947) est un véritable réquisitoire contre les dangers de la science atomique, tout en parvenant à éviter le piège de marier péril atomique et guerre future. Pour survivre à un embrasement thermonucléaire total qui brûle la Terre entière, l'humanité organise un gigantesque pont aérien, par lequel elle transporte tout ce qu'il y a en avant de la vague de feu au-delà d'elle. C'est fort, non ?
     La luminosité du nom de Noëlle Roger m'a frappé tout à l'heure. Puisque la chronologie semble à nouveau défaillante, oublions le chronomètre et tapons hardiment ce nom sur le clavier.
     Je ne m'étais pas trompé.
     Noëlle Roger. Pseudonyme d'Hélène Pittard-Dufour (1874-1953). A publié neuf ouvrages de SF, dont l'ordinateur me donne les titres et les thèmes : Le Nouveau Déluge (1922), déluge ; Le Nouvel Adam (1924), mutation dirigée ; Celui qui voit (1926), précognition ; Le Livre qui fait mourir (1927), précognition ; Le Soleil enseveli (1928), Atlantide ; Le Chercheur d'ondes (1931), drame parapsychologique ; Le Nouveau Lazare (1935), résurrection ; La Vallée perdue (1939-1940), monde perdu ; Au seuil de l'invisible (1949), sur la télévision.
     Noëlle Roger est donc l'auteure de SF suisse romande la plus productive. Ouvertement disciple de Jean-Jacques Rousseau, elle tient la société pour responsable de tous les maux. Cette société qui pervertit l'homme en l'éloignant de la nature et des sentiments naturels, l'amenant à vivre dans le mensonge. Les romans de Noëlle Roger vont donc avoir pour effet de punir les impurs. Nous ne sommes pas loin d'une interprétation religieuse des événements. Le thème du déluge — celui de son premier livre — porte déjà en soi le poids du châtiment. Les héros des récits de Noëlle Roger sont des héros tragiques, des hommes en détresse marqués par la fatalité, qui ont vu des choses inexprimables et qui vont payer de leur bonheur ou de leur vie les révélations auxquelles ils ont eu accès. Parce que, d'une part, la puissance divine punit impitoyablement ceux qui osent la défier et que, d'autre part, la société corrompue n'est pas prête à accueillir un nouveau messie.
     Le chef-d'œuvre de Noëlle Roger est indubitablement Le Soleil enseveli, qui conte la résurgence temporaire d'une île qui donne accès à l'Atlantide. Je relève que La Vallée perdue fait montre d'une rare audace puisque le monde perdu où vit une race primitive est découvert en Suisse même, derrière une infranchissable paroi montagneuse. Tout ceci m'a donné une idée. Je frappe « Suivant » sur mon clavier. Immédiatement, la machine se focalise sur Charles de l'Andelyn. Auteur de six œuvres de SF.
     Charles de l'Andelyn. Pseudonyme de Jules Pittard. Les Derniers Jours du monde (1931) est sa première œuvre. Sa meilleure. Elle n'est certes pas dénuée d'une grandeur tragique, cette histoire d'amour entre le dernier homme et la dernière femme d'une humanité éradiquée de la Terre par le froid.
     Le reste de l'œuvre de l'Andelyn est à citer, sans plus. La Prodigieuse Découverte de Georges Lefranc (1935), c'est l'immortalité. Nara le conquérant (1936), un roman préhistorique. Le Réveil d'Alexis Deschamps (1948)... L'écran vibre et affiche soudain une phrase définitive de Pierre Versins : « Quant au Voyage à la Lune et au-delà (1959) et II ne faut pas badiner avec le temps (1964), ils font montre d'une méconnaissance totale de ce qui a pu se passer au point de vue scientifique depuis le temps où Heraclite jouait aux billes. »
     Pourquoi ne pas ressayer ? Je frappe « Suivant » à nouveau. Le visage énergique — lèvres pleines, nez droit et fort, regard perçant, cheveux brossés en arrière — de Léon Bopp me fait face. L'ordinateur a un doute : il se pourrait que Léon Bopp soit le plus important écrivain de SF suisse romand. Qualitativement, c'est certain. Quantitativement aussi, peut-être. Dans Jacques Arnaut et la Somme romanesque (1933) on trouve de nombreuses parties conjecturales. Mais c'est surtout son œuvre majeure, Liaisons du monde (1938-1944), qui lui vaut cette notoriété.
     Liaisons du monde, c'est l'histoire uchronique de la France de 1935 à 1944, devenue communiste à la suite d'une révolution. À noter que Léon Bopp ne semble pas, au départ, avoir voulu écrire une uchronie. 1947 pages en 4 volumes : les Liaisons du monde ne se résument pas. Bopp a entrepris de composer le roman cosmique. Il met en scène des milliers de personnages. Dans ce roman de la démesure, Bopp veut démontrer que toutes les choses sont liées à toutes les autres, que toute action entraîne une infinité de réactions dont la plupart sont imprévisibles. Liaisons du monde est le monument de la SF suisse romande, un chef-d'œuvre uchronique, le seul de son genre : une histoire parallèle rédigée en même temps que la vraie, la tragique, se déroulait.
     Je tente « Suivant » une dernière fois. Tefri (pseudonyme de Thérèse Frisch). A donné dans l'utopie :Au Gravitor (1960) ; Au Piladoc (1963). Mais aussi dans la contre-utopie : Au Roulamort (1968). Son meilleur récit de SF reste pourtant son premier : Les Succès du docteur Olfa (1955), dans lequel le docteur du même nom dresse des chiens à détecter les maladies dont les gens souffrent, avant que ces maladies n'apparaissent.
     Je m'étonne de n'avoir point encore entendu parler de voyage dans l'espace. Comment va réagir le « Chronomaton » si je tape ces mots sur mon clavier ? J'essaie.
     Sur la planète Mars et autres récits (1919) de Roque da Silva est une utopie naïve plutôt terne. Mais Michel Epuy (pseudonyme de Louis Vaury) me fait rêver avec Anthéa ou l'étrange planète (1923). Si Rosny Aîné a louangé ce récit lors de sa parution en magazine, c'est parce que Michel Epuy se place directement dans les traces de ce maître. La description des trois règnes que le jeune héros rencontre sur la planète Anthéa — minéral, végétal et animal — dont la caractéristique est de glisser l'un vers l'autre, retrouve ce ton mélancolique et lyrique qui révèle le pressentiment des choses à venir ainsi que la nostalgie de celles à jamais disparues.
     En 1926 Blaise Cendrars publie L'Eubage, une sorte de poème en prose qui conte un très étrange voyage dans l'espace. Celui d'un univers rêvé plutôt que connu.
     Gine-Victor (pseudonyme de Ginette Leclercq) déclare Je suis allé dans la Lune, en 1969. Elle exagère puisque, dans le récit, la fusée ne se pose pas mais tourne autour de notre satellite pour le photographier. Ai-je besoin de rappeler que la même année, un certain Neil Armstrong... Ah ! les dangers de la SF à court terme !
     Astrolabe (1950), du poète genevois Jean Hercourt, est en revanche un véritable chef-d'œuvre. Cette longue poésie en prose conte le voyage, à travers les espaces sidéraux, d'un homme volant, engoncé dans un invulnérable scaphandre autonome, vaisseau-mère et nourricier qui le protège et répond à tous ses besoins. Son voyage dure plusieurs années à travers les nébuleuses extragalactiques. On trouve, dans ce délire d'imagination, la description d'une faune et d'une flore qui sont parmi les plus remarquables de la SF mondiale : « II découvrit même une espèce de panache-sauterelle dont la matière se métamorphosait à chacun de ses bonds : durant le bref instant où il évolua devant Astrolabe, le monstre lui apparut successivement en os, en ébène, en verre et en écaille. » (Astrolabe)
     En définitive, excepté le récit de Hercourt, la SF suisse romande, en matière de voyage dans l'espace, se contente d'une virée en banlieue. Car même lorsqu'il a les moyens financiers et techniques à disposition pour prendre un essor spatial, le héros de SF suisse romand n'y parvient pas. L'Homme dans la Lune (1929) d'Alfred Chapuis, a valeur de symbole. Un héros naïf, volage et fortuné est mystifié par sa femme. Elle lui fait croire qu'il est dans la Lune, alors qu'il a été endormi et transporté sur le cercle arctique. Vraiment, le héros de SF suisse romand n'a aucun goût pour la conquête de l'espace. Pas surhomme pour un sou, il craint plutôt qu'on ne l'envahisse.
     Je constate avec regret que mes réserves d'énergie faiblissent, alors qu'il me reste nombre d'auteurs et d'œuvres à explorer, à en juger par les statistiques que je demande à mon « Chronomaton ». Il a recensé près de cent cinquante titres ! J'avais sous-estime la richesse de la SF suisse romande. Je décide d'aller au plus important. Si j'utilisais un truc informatique ?
     Je tape « * » sur le clavier.
     Ça marche ! J'obtiens une réponse. Comme prévu, une étoile de la SF suisse romande.
     En 1915, Hubert Matthey publie Essai sur le merveilleux dans la littérature française depuis 1800 : contribution à l'étude des genres. Jusqu'à preuve du contraire cette thèse de Hubert Matthey est tout simplement la première jamais consacrée à l'anticipation. L'auteur y dissèque savamment les règles du merveilleux, dont celles du merveilleux scientifique, synonyme de SF au début du siècle.
     Fichtre !
     Et flûte ! car, vraiment, mes batteries s'appauvrissent à une vitesse effarante. Je suis obligé de m'avouer que mon « Chronomaton » n'est pas tout à fait au point ; ces problèmes chronologiques en particulier n'étaient pas prévus. Et puis, il faudra que j'augmente la capacité énergétique de mon engin : c'est fou ce qu'un voyage temporel est gourmand en énergie. Ce n'est pas Jean-Claude Froehlich qui me contredira, lui qui a écrit trois romans sur le sujet : Voyage au pays de la pierre ancienne (1962) ; Naufrage dans le temps (1965) ; La Horde de Gor (1967).
     Agissons rapidement. Je demande à l'ordinateur d'analyser les résultats. Après plusieurs dizaines de secondes d'attente inquiète, un résumé en cinq points s'affiche sur l'écran. Je le déchiffre avec peine, les signaux lumineux faiblissent.
     1°) Des origines à la fin de la première guerre mondiale, on trouve rarement de la SF, mais les œuvres rencontrées sont de qualité. Verniculus et Bury assènent avec humour leur satire politique contre le centralisme helvétique. Secrétan fait montre d'idées sociales révolutionnaires. Hubert Matthey publie sa thèse sur le merveilleux.
     2°) Au cours de l'entre-deux guerres (1919-1939), les auteurs de SF suisses romands se livrent à une vaste exploration des thèmes. On y trouve toute l'œuvre de Noëlle Roger et la première partie (la plus intéressante) de celle de Charles de l'Andelyn.
     3°) Léon Bopp tourne autour de la seconde guerre mondiale et son talent suffit pour que la SF helvétique ne tombe pas dans l'oubli.
     4°) Les mornes années, dans l'histoire de la SF suisse romande, sont celles de l'après-guerre. Beaucoup d'auteurs sans imagination publient des œuvres sans intérêt. Raisons pour lesquelles le « Chronomaton » les a évitées.
     5°) Un réveil se produit peu avant, mais surtout après 1968. Jérôme Deshusses publie deux contre-utopies particulièrement frappantes : Sodome-ouest (1966) et Le Grand Soir (1971), qui racontent en substance la même histoire. Un beau jour l'humanité en a marre et décide de se croiser les bras. On arrête tout. Michel Buhler publie Avril 1990 (1973), à la frontière de l'utopie et de la contre-utopie. Yves Velan frappe très fort avec Soft Goulag (1977), un livre qui obtient le premier Grand Prix de la SF francophone en 1978, au congrès d'Yverdon. Jean-Claude Fontanet décrit dans Les Panneaux (1978) l'avènement d'une société totalitaire sournoise. Le réveil de l'imagination se marque, dans la SF suisse romande, par l'émergence et l'avènement de la contre-utopie.
     Le « Chronomaton » relève enfin que la particularité de la SF suisse romande est de n'avoir jamais constitué un mouvement d'ensemble. Beaucoup d'auteurs, venus des horizons les plus divers, ont publié une ou deux œuvres, sans avouer ou en ignorant qu'ils publiaient de la SF.
     C'est fort de ce constat qu'en 1982, assemblée par Roger Gaillard, l'anthologie L'Empire du Milieu réunissait pour la première fois un groupe d'écrivains suisses sous l'étiquette exclusive « science-fiction ».
     Parmi tous les auteurs indigènes au sommaire de L'Empire du milieu, seul Georges Panchard a par la suite collectionné les succès littéraires dans des ouvrages ou des revues spécialisés. On n'oublie pas facilement les personnages qui hantent ses nouvelles : tourmentés, souvent déchus, rongés par d'obscures tragédies cosmiques ou victimes de pulsions inavouables.
     Plus récemment, la valaisanne Wildy Petoud s'est signalée par sa plume fulgurante. Ses fictions, très travaillées de l'intérieur, sont prêtes à accoucher de mondes plus vrais, plus vibrants, plus fous que la réalité.
     Actuellement, les incursions d'auteurs dits « de littérature générale » sont de plus en plus fréquentes en Helvétie francophone. Par le biais de nouvelles, comme Patricia Hernandez, « Les Frohitses », in Contes fous aux Portes de la mort (1990) ou Marie-Claire Dewarrat, « Le Trou », in En enfer, mon amour (1990), pour ne citer que des textes récents.
     L'énergie me fait défaut. Je me crève les yeux à déchiffrer les signes presque transparents qui défilent sur l'écran. Je me frotte les yeux pour un dernier effort.
     L'œuvre marquante de ces dernières années reste cependant un roman, Une Atlantide (1989) d'Étienne Barilier. Chroniqueur, essayiste, pamphlétaire, mais aussi auteur prolifique et talentueux de fiction, Barilier est sur la scène littéraire romande un acteur de premier plan. Il a déjà abordé à plusieurs reprises dans ses œuvres des thèmes propres à la SF, tels que le décalage temporel comme procédé, Journal d'une mort (1977) ; l'intelligence artificielle, La Créature (1984) ou la communication avec les extra-terrestres, Le Duel (1982). Une Atlantide évoque, bien entendu, les civilisations disparues. Préoccupé avant tout par les aventures de l'âme, Barilier qui n'a, de son propre aveu, jamais pris la SF pour une fin en soi, ne craint pas de s'en servir pour laisser libre cours à son imaginaire de romancier.
     C'est terminé. Le « Chronomaton » cesse de vibrer, s'éteint. Vautré dans mon fauteuil, je ressens maintenant une grande fatigue. Les yeux me brûlent. Je songe à tout ce gui m'a échappé, à toutes ces œuvres mineures ou curieuses, comme L'Étalon-or (1984) de Daniel Wehrli, roman de SF érotico-comique, que le « Chronomaton », limité par ses faibles ressources d'énergie n'a même pas évoqué. Mais, alors que je me sens prêt à céder au découragement, je me souviens que Daniel Walther ne cite qu'un seul titre suisse à la page 25 de l'encyclopédie de poche consacrée à la science-fiction (M.A. Éditions, Paris, 1987), dans son article consacré à « Autres mondes de la SF » ; et je me dis qu'après tout j'ai bien fait de construire cette curieuse machine et que je n'ai pas perdu mon temps. Il faudra simplement que je revoie, avec mes mécaniciens Pierre Versins et François Rouiller, comment on peut faire pour augmenter sa capacité énergétique.
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