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Entretien avec Christopher Priest

Je considère que communisme et capitalisme sont identiques l'un à l'autre

Jacques GUIOD

Horizons du Fantastique n° 32, 1975

     HDF : Quand avez-vous commencé à écrire et comment ?
     C. PRIEST : Comme beaucoup d'autres auteurs, c'est en lisant que j'ai eu envie d'écrire. J'ai considéré la lecture d'une manière différente dès que j'y ai vu une possibilité d'écriture. Je voulais faire quelque chose de personnel.
     HdF : Quel était votre premier texte ?
     C. PRIEST : C'est une nouvelle qui parut en 1966 dans Impulse et qui s'intitule « The run » ; elle a d'ailleurs été reproduite dans I'anthologie de Judith Merril, England swings SF. Evidemment, cette histoire n'était pas très bonne mais était suffisante pour un début moyen. J'ai écrit également quelques petites choses pour New Worlds. D'abord deux courts textes expérimentaux ; c'était à l'époque où les expériences littéraires me tentaient beaucoup. Et puis dernièrement, une nouvelle, « The head and the hand », dans le New Worlds Quarterly 3. C'est une version agrandie de la même nouvelle qui devait originellement paraître dans le magazine de Ken Bulmer, Sword & Sorcery, qui ne vit malheureusement jamais le jour. A part ça, j'ai écrit un film qui devrait commencer à être tourné cette année. Un film de SF, bien entendu.
     HdF : Est-ce que vous écrivez autre chose que de la SF ?
     C. PRIEST : J'écris énormément en dehors. Environ trois ou quatre romans par an. Mais je ne mets mon propre nom que sur les textes de SF.
     HdF : Cela fait combien de choses en tout ?
     C. PRIEST : J'écris depuis neuf ans mais seulement six en professionnel. Cela doit faire une vingtaine de nouvelles de SF plus deux romans. En dehors du champ de la SF, quelque chose comme deux cents nouvelles plus les romans. Vraiment, je crois que c'est une erreur de tout mettre sous le même nom. Prenez James Blish, par exemple. Il publie ses œuvres sérieuses sous le même nom que celui dont il signe Star trek. Pour Aldiss, sa série « autobiographique » s'intègre parfaitement dans le reste de son œuvre et il n'a donc pas besoin de pseudonyme. Franchement, les nouvelles que j'écris pour vivre n'ont aucun rapport avec ce que je fais en SF. C'est quelque chose de très commercial et cela paraît dans des magazines populaires anglais, américains ou allemands. Les romans sont publiés aux USA mais la New English Library en ressort quelques titres.
     HdF : Pour quels magazines de SF avez-vous travaillé ?
     C. PRIEST : C'est vraiment très divers. Cela va de Quark à Fantastic en passant par New Worlds, New Writings, Visions of Tomorrow, Impulse et Galaxy. Je n'écris pas beaucoup de nouvelles mais je préfère les vendre aux gens que je connais, comme Moorcock ou Carnell. Evidemment, un magazine américain rapporte plus d'argent mais je préfère un magazine anglais parce que l'on sait vraiment ce que veulent les gens, on peut avoir des contacts avec eux. J'ai quand même des agents littéraires, un en Angleterre, un aux Etats-Unis et un troisième en Allemagne.
     HdF : Voyons un peu votre premier roman, Indoctrinaire. En quoi a-t-il été traduit ?
     C. PRIEST : En espagnol et en allemand mais je crois qu'il devrait sortir en France. Mais je ne sais pas du tout chez qui.
     HdF : L'accueil a été bon ?
     C. PRIEST : Oui, il a été bien reçu. Peut-être plus par les lecteurs que par les critiques. Ces derniers lui ont principalement reproché d'être trop neutre.
     HdF : II me semble que ce livre est assez hybride. Est-ce que cela vient de sa conception ?
     C. PRIEST : A cette époque, je vivais à Londres et partageais un appartement avec Felix Dennis d'Oz. Je ne m'entendais pas très bien avec lui et je sentais que je commençais à devenir paranoïaque. J'ai alors commencé une histoire où un homme est dans une situation telle que tout le monde est contre lui. Cela faisait environ 5.000 mots. Ted Carnell l'a aimée et m'a demandé de l'agrandir en 10.000 mots environ. Cette version est parue dans New Writings 15 sous le titre de « The interrogator ». L'éditeur Faber l'a lue et m'a demandé d'en faire un roman. Je l'ai donc agrandie une nouvelle fois et j'y ai ajouté une fin. Mais à cette époque, je n'étais plus paranoïaque. C'est pour cela que ce livre apparaît véritablement comme hybride. Ce n'est pas le cas pour Fugue to a darkening island qui est vraiment conçue comme un tout.
     HdF : Vous parliez de Felix Dennis. Vous êtes lié à l'underground d'une manière ou d'une autre ?
     C. PRIEST : J'ai écrit pour Oz et pour Ink mais je ne suis pas du tout underground. Je suis une salope de bourgeois comme tout le monde.
     HdF : Indoctrinaire, c'est une histoire bien classique...
     C. PRIEST : Oui.
     HdF : II me semble pourtant qu'il y a trop d'explications. Au sujet de l'hôpital, par exemple, ou de la main gantée...
     C. PRIEST : C'est la principale faiblesse du livre. Les critiques ont dit que, si un mystère est assez intéressant, il n'a besoin de rien d'extérieur. Les explications enlèvent tout l'intérêt de la chose.
     HdF : Je crois bien que c'est l'autre côté bâtard du livre. Il se situe entre le roman classique qui aurait tout expliqué et le texte de la new wave qui n'aurait rien expliqué.
     C. PRIEST : Oui, je sais, c'est une faiblesse. Ce serait à refaire, je mettrais plus de mystère afin que les gens puissent projeter leurs fantasmes ou leurs obsessions sur ce que je décris.
     HdF : La fin a été composée après deux réécritures. Il me semble qu'elle est très pessimiste, non ?
     C. PRIEST : Je le suis moi-même. Lisez Fugue, c'est encore pire.
     HdF : Enfin, disons que la fin n'est pas « très » pessimiste mais qu'elle l'est juste assez. Il y aurait pu avoir une sorte de « happy end »...
     C. PRIEST : J'y ai bien pensé au moment où je réécrivais le roman mais il m'a semblé que ça ne collerait pas avec le reste du livre.
     HdF : Ce roman vous a pris combien de temps ?
     C. PRIEST : Depuis la première idée de la nouvelle jusqu'à l'achèvement du roman, cela m'a pris quinze mois. Avec de longues périodes de blanc, évidemment. Mais dès que Faber m'en a demandé une version roman, il ne m'a fallu que neuf semaines, ce qui est assez rapide, je crois.
     HdF : Et Fugue ?
     C. PRIEST : Ce roman a pour thème le fait d'être concerné par les événements ou d'y participer. Si l'on met un homme ordinaire dans une situation extrême, il ne réagit tout d'abord pas. Il essaye de l'ignorer jusqu'au moment où il se trouve personnellement concerné. Dans le roman, le héros n'accomplit sa première action qu'à la dernière page. Ce roman est en fait bien moins SF que Indoctrinaire et il a été publié comme un roman normal, sans aucune étiquette SF. Celle-ci existe pourtant à l'arrière-plan sous la forme d'une crise. Il y a eu une petite guerre nucléaire en Afrique et sept millions de personnes doivent quitter ce continent parce qu'elles ne peuvent plus y vivre. Il n'y a plus ni vivres, ni habitations, etc. Parmi tous ces réfugiés, deux millions arrivent en Angleterre où le gouvernement de l'époque est très conservateur et assez proche de l'extrême-droite. Son attitude face aux réfugiés provoque une guerre civile...
     HdF : C'est une réaction personnelle aux attitudes politiques d'Enoch Powell ?
     C. PRIEST : Oui, le gouvernement que je décris est un gouvernement selon son cœur.
     HdF : C'est donc un livre politique.
     C. PRIEST : Oui.
     HdF : La politique tient un rôle important dans votre œuvre, SF on non SF ?
     C. PRIEST : Oui. Pas dans Indoctrinaire où elle n'est vraiment pas importante. Mais depuis l'époque où j'ai écrit ce livre, je m'intéresse de plus en plus à la politique. Je me considère comme un écrivain politique. Cela ne veut pas dire que j'écris pour un parti ou un groupe quelconque ; cela veut plutôt dire que je suis conscient de la force de la politique.
     HdF : Vous croyez que la SF est un bon moyen d'exprimer des Idées politiques ?
     C. PRIEST : Je crois que c'est la seule possibilité pour un écrivain. La SF est encore trop politiquement naïve. Un roman américain de SF voit la galaxie comme un empire, jamais comme une ferme collective ou coopérative. Ce n'est pas mieux en fait dans la SF soviétique qui est aussi naïve. Si la Galaxie en question est un empire, il faut le décrire, expliquer son fonctionnement, ses structures, ses problèmes. On commet les mêmes erreurs du côté du capitalisme et du côté du communisme. En fait, je considère que communisme et capitalisme sont identiques l'un à l'autre.
     HdF : Dans ce cas, vous pensez que la SF a un rôle à jouer dans le monde à venir ?
     C. PRIEST : Non, pas du tout. Prenez ce qui a été écrit sur la bombe atomique ou sur l'alunissage. Ça n'a jamais empêché personne d'utiliser l'arme atomique, et les descriptions de fusée n'avaient absolument rien de précis. Ça, c'est le côté scientifique de la chose mais c'est pareil en général. Le livre que je crois être le plus important pour le monde, ce n'est pas un roman de SF. C'est plutôt Le Capital de Marx. Et plus récemment Les Pensées du Président Mao. Les écrivains de SF sont rarement des penseurs politiques. Je ne crois pas que l'on puisse dire ce qui va se passer dans les cinquante années suivantes. Orwell a peut-être réussi avec 1984 et Huxley avec deux ou trois de ses romans. On ne peut cependant pas les considérer comme des écrivains de SF.
     HdF : Et Tous à Zanzibar ? Brunner dit que c'est une projection et non une prédiction...
     C. PRIEST : C'est un livre vraiment remarquable mais qui n'aidera personne à changer ses idées sur la surpopulation.
     HdF : Des gens comme Dick peuvent tout de même ouvrir l'esprit des lecteurs...
     C. PRIEST : Oui, c'est vrai. Mais d'un autre côté, il sait peut-être ce qui va se passer pour lui dans les années à venir mais n'en sait rien pour le monde en général. C'est une contribution au développement de l'esprit ; il aide à prendre conscience des notions d'identité, de réalité. Mais ce n'est pas du tout un écrivain social.
     HdF : Puisque l'on parle de Dlck, que pensez-vous de l'usage des drogues ?
     C. PRIEST : Je ne suis pas du tout d'accord avec les drogues, peut-être parce que mes propres expériences en la matière n'ont pas été bonnes. C'est un peu comme la religion. La drogue aide les gens à fuir les problèmes que l'on ne peut pas résoudre dans la vie courante.
     HdF : Et du point de vue de la création ?
     C. PRIEST : Je connais un type qui écrit sous LSD. Le résultat est absolument inintelligible. C'est peut-être intéressant pour lui quand il se trouve à nouveau sous LSD mais il n'y comprend rien lui-même autrement. Je n'ai jamais rencontré une œuvre intéressante, dans n'importe quel domaine, qui ait été écrite sous l'influence de la drogue. Dick s'inspire des visions que la drogue lui a données. C'est très bien mais s'il faut se droguer systématiquement avant de se mettre à la machine à écrire, je ne suis pas d'accord. C'est comme le sexe, on ne peut pas écrire pendant qu'on le pratique. C'est d'ailleurs encore plus compliqué... (rire paillard).
     HdF : II n'y a pas beaucoup de sexe dans vos histoires...
     C. PRIEST : Dans Fugue, si. Le sexe joue un rôle important dans l'histoire et les relations sexuelles sont décrites quand cela est utile. Dans Indoctrinaire, il n'y en avait pas spécialement. Ce n'était pas utile à la marche de l'action. C'est un livre abstrait et intellectuel.
     HdF : Vous ne voulez pas écrire du sexe ou du porno ?
     C. PRIEST : J'ai écrit quelques nouvelles comme ça.
     HdF : Et le porno-fantastique-SF ? Comme Farmer avec Gare à la bête, La jungle nue et Comme une bête...
     C. PRIEST : Ça ne me tente pas vraiment. Pour moi, la SF n'est pas un objet inanimé dans lequel on inclut des choses. C'est quelque chose de vivant. Il peut y avoir du sexe dans un livre et pas dans un autre. Quand, dans Indoctrinaire, le type couche avec l'infirmière, j'aurais pu faire cinq pages de description, mais à quoi cela servirait-il ?
     HdF : Les vieux écrivains de SF considèrent justement cela comme un objet inanimé.
     C. PRIEST : La SF évolue, heureusement. Il y a autre chose qui est très bon pour son développement, c'est qu'elle soit publiée en livres de poche. Les romans de SF représentent 9 % des ventes de romans américains, il y a vingt ans, combien cela faisait-il ? 0,1 % ? Les gens achètent aussi pour la couverture des livres, ce qui ne se faisait pas avant. Oui, je crois que la SF devient populaire, dans le bon sens du mot...

[entretien signé du pseudonyme de Chantal Plançon]
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