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Interview de Mélanie Fazi

Jean-Pierre FONTANA

nooSFère, novembre 2004

Présentation

Comme ça, à l'observer de loin, Mélanie Fazi est une toute jeune fille timide, au charme latin indéniable. En scrutant son état civil, on apprend qu'elle serait née en 1976 d'un père italien et d'une maman française, mais je la crois plutôt une réincarnation de quelque déesse grecque. Elle aurait aussi passé son enfance dans la cité de Jean Bart avant de rejoindre Paris via une maîtrise d'anglais et d'allemand.
          Mais en définitive, pour en savoir davantage, peut-être est-il préférable de lire son roman « Trois pépins du fruit des morts » (Nestiveqnen, septembre 2003) et les quelques neuf nouvelles qu'elle a publiés en l'espace de quatre ans, du « Nœud Cajun » (anthologie de minuit à minuit, Fleuve Noir 200) à « En forme de dragon » (anthologie Rock Stars, Nestiveqnen 2003) où elle dévoile ses passions pour la mythologie, la musique et les fantasmes de l'enfance.
          Déjà couronnée par un prix Merlin en 2002 et deux fois nominée au Grand Prix de l'Imaginaire, traductrice déjà convoitée, nul doute que Mélanie Fazi ne tardera guère à devenir le grand écrivain fantastique français que le nouveau siècle attend.
          Les éditions de l'Oxymore viennent de publier « Serpentine », son premier recueil de nouvelles, superbement préfacé par Michel Pagel.

Interview
          J.P.F. : En 2000, tu publies ton premier texte dans une anthologie du Fleuve Noir. Neuf nouvelles et trois ans plus tard, ton premier roman voit le jour. Beau début de carrière qui comprend un Prix Merlin et une nomination au Grand Prix de l'Imaginaire. Quelle a été ta recette pour avoir acquis une telle maîtrise de l'écriture en si peu de temps ?

          Mélanie Fazi : Je n'ai pas l'impression d'avoir de recette. En fait, j'écrivais déjà depuis plusieurs années quand ma première nouvelle a été publiée. Il m'a fallu plus de temps pour apprendre à écrire que les intervalles entre les parutions de mes textes ne le laissent supposer. Simplement, il y a eu une sorte d'effet boule de neige qui a précipité leur publication.
          J'ai commencé à écrire vers dix-sept ans. En 1997/98, je me suis inscrite en DESS de traduction littéraire professionnelle, et j'ai l'impression que cette expérience a changé ma façon d'écrire. En apprenant à traduire, on effectuait un véritable travail sur l'écriture : on en décortiquait les mécanismes, on devenait plus attentif et plus critique. Cette année-là, on nous faisait par exemple traduire des extraits de pièces de théâtre, pour nous apprendre le sens du rythme. Je crois qu'il m'en est resté quelque chose. J'avais arrêté d'écrire pendant cette année, et quand je m'y suis remise, mon écriture avait changé. C'est d'ailleurs à ce moment-là que j'ai écrit « Le nœud cajun » qui allait devenir mon premier texte publié. À la parution de ce texte et des suivants, j'ai été vraiment surprise par les réactions positives et les encouragements : c'était assez déstabilisant, j'avais l'impression d'un décalage énorme entre ce que je pensais avoir écrit, et la manière dont les gens le percevaient.

          J.P.F. : Il semblerait que tu sois le seul auteur de la nouvelle génération à arpenter les territoires du fantastique. Qu'est-ce qui te pousses dans cette culture et quels ont été tes maîtres à penser ?

          Mélanie Fazi : Je ne crois pas être la seule. Les éditions de l'Oxymore publient un certain nombre de nouvelles fantastiques, notamment écrites par des auteurs débutants. Mais c'est vrai qu'il y a actuellement un manque de supports, surtout depuis la disparition de la revue « Ténèbres ». Et il y a davantage de nouvelles que de romans fantastiques.
          J'aime toutes les facettes de l'imaginaire mais c'est le fantastique qui m'attire avant tout. J'ai abordé le genre à l'adolescence, lu Stephen King vers l'âge de quinze ans, puis Lovecraft et les volumes des « Territoires de l'Inquiétude » chez Denoël. Puis j'ai découvert Lisa Tuttle et j'ai développé un lien très fort avec ses écrits, en particulier son recueil « Le Nid ». Ensuite il y a eu Poppy Z. Brite. Depuis, peu d'auteurs de fantastique ont eu un impact aussi fort sur moi, même si j'en ai découvert d'autres dont j'apprécie les livres (Graham Joyce, par exemple, qui m'impressionne vraiment). Dans le fantastique, ce qui m'attire le plus, c'est son aspect intimiste, beaucoup moins le côté « gore ». Les personnages placés face à leurs propres angoisses, le surnaturel comme révélateur du réel, le glissement qui fait basculer une existence, ce genre de choses.

          J.P.F. : De tous les jeunes auteurs actuels, tu es sans doute celle qui cultive le plus l'art de la phrase bien faite, de la phrase qui chante. D'où te vient cette passion de la belle écriture ?

          Mélanie Fazi : Je ne sais pas trop, c'est quelque chose d'assez instinctif. Je pense que l'année de DESS dont je parlais tout à l'heure, et le travail sur l'écriture qu'on y apprenait, m'ont un peu confortée dans cette voie. En fait, quand j'écris, je réfléchis d'abord en termes de sensations : je sais quelle impression je veux transmettre, ce que ressentent mes personnages, et je cherche la meilleure manière de le formuler. Et il arrive un moment où je sais que j'ai trouvé « la » phrase qui dira ce que je cherchais de la manière la plus précise et la plus percutante possible. Il y a un vrai plaisir à trouver une phrase qui coule naturellement, qui a un certain impact. Mais en fait il ne s'agit pas tellement de « faire de la belle phrase » : je prends plaisir à jouer avec les mots, mais il faut qu'ils aient un sens dans le cadre du texte, qu'ils ne soient pas là uniquement pour faire joli. Sinon, c'est facile et tentant de tomber dans l'excès.

          J.P.F. : Tu es en train d'écrire un nouveau roman après avoir inauguré la nouvelle collection « fantastique » chez Nestiveqnen. De quoi est-il question ?

          Mélanie Fazi : Il s'agit en fait d'un roman plus ancien que Trois pépins du fruit des morts et que je suis en train de retoucher. C'était à l'origine une novella écrite en 1999, et j'avais décidé de la transformer en roman l'année suivante. Je viens de reprendre ce roman avec une optique différente puisqu'il y a cette fois la promesse concrète d'une publication courant 2004 (mais je ne peux pas en dire plus pour l'instant).
          Le roman se situe dans le même genre de décor que ma nouvelle « Le nœud cajun », qui se déroulait dans le Sud des États-Unis. Sans doute parce que la première version de ce texte a été écrite quelques mois seulement après « Le nœud cajun ». Le narrateur est un enfant de onze ans qui a été recueilli tout bébé par une troupe de forains. Le roman repose en partie sur les relations que noue cet enfant, Arlis, avec la femme qui l'a élevé, ainsi qu'avec une fille de son âge qu'il rencontre dans une ville où s'installent les forains au début du roman. Pour le reste, je ne peux pas en dire beaucoup plus, d'autant que l'intrigue est en train de subir des changements importants.


          J.P.F. : Tes personnages sont très souvent des pré-adolescents. Il semble que la préoccupation du passage de l'enfance à l'âge adulte soit une constante de tes récits.

          Mélanie Fazi : C'est vrai que ce thème revient souvent dans ce que j'écris. Ce n'est pas par choix conscient, mais je suppose que je dois encore avoir quelques comptes à régler avec mon enfance et mon adolescence, et que l'écriture me permet de m'y replonger avec un certain recul. Ce qui m'intéresse par-dessus tout, quand j'adopte le point de vue d'un enfant dans un texte, c'est le décalage que permet ce regard. Je ne parle pas du cliché sur l'enfance comme « dernier refuge de l'innocence », qui a tendance à m'énerver. Simplement, le monde qu'on connaît enfant est très différent de celui dans lequel on vit une fois adulte, et c'est essentiellement une question de perception. On interprète différemment les actions de l'entourage, parce qu'on ne possède pas toutes les clés. Retrouver cette vision du monde est un exercice qui m'intéresse beaucoup. J'essaie quand même de ne pas y recourir trop souvent, de peur que ça ne tourne au procédé.

          J.P.F. : Tu as une passion autre que l'écriture : le cinéma, que tu exprimes sur divers sites Internet. Quels sont tes films de « chevet » et, globalement, quelles sont tes préférences cinématographiques ?

          Mélanie Fazi : Je suis beaucoup moins cinéphile que j'ai pu l'être il y a quelques années, essentiellement par manque de temps. Par exemple, en ce moment, il n'y a plus de réalisateurs dont je vais suivre la carrière de près, comme je l'ai fait pendant des années. Je choisis de plus en plus les films d'après l'envie du moment, avec une nette prédilection pour le fantastique et le polar (pour citer quelques chocs de ces dernières années, des films comme « Dark Water », « Les autres » ou encore « Sur mes lèvres »). Parmi les cinéastes qui m'ont le plus marquée, il y a eu Woody Allen, même si j'ai arrêté d'aller voir ses films depuis quatre ou cinq ans. « Annie Hall », « Manhattan » et quelques autres font partie des films dont je ne me lasse pas. J'adore aussi l'univers de Tim Burton. Pour citer d'autres films, j'ai été très marquée par la trilogie du « Parrain » de Coppola, dont j'adore le côté tragédie shakespearienne. Et cette trilogie touche à des thèmes qui m'intéressent de près, comme l'aspect « saga familiale » que j'adore, et aussi un certain rapport à l'Italie qui me renvoie à mes propres racines. Dans un genre très différent, j'aime beaucoup les délires des Monty Python, « Sacré Graal » en tête.

          J.P.F. : Depuis une année environ, la traduction est devenue ta principale activité. Ne va-t-elle pas contrarier ta production personnelle ?

          Mélanie Fazi : J'espère que non, mais je suis en train d'apprendre à gérer mon temps. C'est vrai qu'il y a un piège dans la mesure où je suis libre de fixer mes propres horaires, et il n'y a donc pas une coupure aussi nette qu'à l'époque où j'étais salariée : il y avait des horaires fixes pour le travail, et du temps libre que je pouvais consacrer à la traduction ou à l'écriture. Mais il y a une liberté vraiment appréciable liée au travail de traductrice. Par exemple si j'ai besoin de faire une pause dans une traduction pour me consacrer un moment à l'écriture, je peux me le permettre : le seul frein, c'est la manière dont je m'organise. Il y a donc moins de contraintes extérieures, ce qui peut être à double tranchant. Mais j'apprécie vraiment de pouvoir mener les deux activités en même temps, et pour l'instant, tout se passe bien de ce point de vue.
          Novembre 2003/janvier 2004



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