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Rencontre avec Anne Mc Caffrey

Jacques GUIOD

Galaxie n° 87, août 1971

Rencontre avec Anne Mc Caffrey
Une interview de Jacques GUIOD

     JG : Vous avez publié votre première histoire en 1953 dans Science Fiction Plus. C'était, je crois, Freedom of the race.
     AMC : Je veux oublier cette histoire, je fais semblant de ne plus me la rappeler. C'était très mauvais !

     JG : En 1959 fut publiée votre première nouvelle importante, The lady in the tower (Fiction 68, La tour d'ivoire) puis sa suite Meeting of mind (Fiction 195, Rencontre d'esprits). Y a-t-il d'autres histoires dans cette série ?
     AMC : Deux autres nouvelles ont été publiées, mais elles viennent avant les deux que vous venez de citer. Elles racontent le début des pouvoirs psi. Elles s'intitulent : A womanly talent et Apple ; elles seront regroupées avec une autre histoire que j'essaye d'écrire dans un livre qui s'appellera To ride Pegasus. L'idée en est que, si vous avez un talent quelconque, c'est comme chevaucher un cheval aillé : la vue est magnifique, mais il est difficile d'en sortir.

     JG : II y a aussi la série de nouvelles avec le personnage de Helva, regroupées sous le titre The ship who sang 1. Vos autres œuvres sont des romans : Restoree, Decision at Doona, Dragonflight et sa suite Dragonquest 2. Il y a aussi un livre qui s'appelle Alchemy and Academe : qu'est-ce donc au juste ?
     AMC : C'est un recueil de nouvelles qui ne sont pas de moi. Voila comment l'idée est venue : j'étais allée rendre visite a Sonya Dorman, qui me fit lire une histoire qu'elle venait d'écrire en me disant que c'était de la Sword and Sorcery. Après l'avoir lue, je lui ai dit : Non, c'est de l'Alchemy and Academe. Elle m'a répondu que ce serait un bon titre pour une anthologie. Voila comment l'idée est partie.

     JG : Quel est le livre que vous croyez être le plus réussi ?
     AMC : Je ne critique pas mon œuvre personnelle. Mais c'est peut-être The ship who sang. La première histoire est peut-être une tentative pour éloigner de mon esprit le chagrin de la mort de mon père. Dans Kilimandjaro machine 3, Bradbury a écrit une histoire essayant de donner une fin logique a la vie de Hemingway. Pour The ship who sang, j'avais la même idée en tête. Au contraire, la série des Dragons n'est qu'un amusement. Il y a peut-être des symboles derrière mais je l'ai écrite pour me délasser. Je n'avais pas de but moralisateur. Mais dans Decision at Doona, je montre vraiment que je suis dégoûtée de la manière dont les gens imposent leurs idées aux autres. Et je crois que la race humaine ne sera vraiment mûre que quand elle aura rencontré une autre race a qui elle n'essaiera pas d'imposer ses idées. Si vous voulez un exemple plus concret, disons que le mode de vie américain est peut-être très bon pour les Américains. Mais pourquoi conviendrait-il aux Vietnamiens ou aux Cambodgiens ? Il en est de même pour les enfants : ils doivent développer leur propre personnalité et les parents ne doivent pas leur imposer la leur.

     JG : Est-ce que vous reconnaissez dans vos livres l'influence de certains écrivains ?
     AMC : J'essaye le plus possible de ne pas être influencée par qui que ce soit. J'aime beaucoup Georgette Eyre, James Blish pour son style, Keith Roberts. Pavane 4 est un livre que l'on n'apprécie peut-être pas tout de suite, mais, quand on y réfléchit, on le trouve fabuleux. La plus grande influence m'est sans doute venue d'un livre publié en 1938 et qui est une gigantesque utopie : Islandia. J'ai d'ailleurs adopté, pour ma vie personnelle, la philosophie de ce livre. L'auteur décrit un endroit mal défini géographiquement où vivent des gens à la peau sombre, probablement des descendants de Sémites ou d'Arabes. Le livre est l'histoire d'un Américain qui s'établit sur ce continent et en découvre la beauté.

     JG : Ne croyez-vous pas que nous voyons maintenant la fin de l'Utopie ? La dernière écrite est The island de Huxley ; la SF fait passer des idées utopiques dans les histoires qu'elle raconte, surtout quand elle décrit des mondes étrangers. Mais avec la New Wave, où justement les mondes extérieurs sont abandonnés, qu'en est-il de l'Utopie ?
     AMC : Peut-être devient-on plus réaliste. Peut-être avons-nous compris que la société parfaite est impossible. C'est une approche très neuve du problème. Je ne sais pas vraiment si l'Utopie littéraire en tant que telle est morte, mais je vois que les hommes essayent d'améliorer leurs conditions quotidiennes au lieu de rêver à une société parfaite.

     JG : Pour revenir à To ride Pegasus, quel en est donc le sujet précis ?
     AMC : Il traite de l'usage précis des facultés psi : télépathie, télékinésie, télétransportation, que certains ont de bonnes raisons commerciales de vouloir développer. Par exemple, si l'on peut voir à l'avance qu'il va y avoir un incendie, on peut déjà l'empêcher de se produire. Cela soulagera beaucoup les gens d'un point de vue financier et d'un point de vue personnel. Les gens qui possèdent ces facultés sont appelés des « talents ». Mais ils sont rejetés par les autres, bien que se croyant eux-mêmes intégrés.

     JG : Vous pensez que, si on connaît le futur, il n'est pas bon de le dire ?
     AMC : D'abord, ces talents ne sont pas infinis. On ne peut lire que dans l'esprit de certaines personnes, à une certaine distante. Mais si l'on considère une partie du futur, on peut la changer. Oui, mais dans quel but ? Il faut faire très attention à ce que l'on veut, aux circonstances. Je ne crois pas à la prédestination mais je crois que tout ce qui est arrivé avant va influencer les événements futurs. J'aime lire mon horoscope, me faire lire l'avenir dans les lignes de la main. Mais je n'y crois pas à 100 %. Si l'on croit absolument tout ce que l'on vous dit, on risque de se mettre en danger. Il y a une part de vérité, mais c'est quand même assez général.

     JG : On retrouve dans tous vos livres, dans toutes vos histoires, les problèmes de l'esprit humain. Dans Dragonflight, on peut se transporter à un autre endroit et à une autre époque rien qu'en y pensant. Dans The ship who sang, Helva est un pur esprit mais qui a des émotions humaines. Vous croyez que la télépathie peut être développée à un tel point ?
     AMC : J'ai eu moi-même des expériences télépathiques. J'ai eu les idées de personnes que je ne connaissais pas — et des idées ne me ressemblant pas du tout. J'ai aussi retrouvé des objets pour des gens qui étaient loin de moi.

     JG : On trouve aussi dans les livres sur les Dragons les problèmes du Temps. Croyez-vous aux voyages dans le temps, ou bien n'est-ce qu'un procédé littéraire ?
     AMC : Je ne sais pas quels en sont les mécanismes, je ne sais pas si cela peut exister, mais pourquoi pas ?

     JG : Poul Anderson, par exemple, ne croit pas aux voyages dans le temps. Mais il sait que, s'ils existaient, ils produiraient telles et telles situations : c'est le sujet de The time guardians 5. Il y a autre dans Dragonfllght : l'homme peut communiquer par télépathie avec le dragon. Vous pensez que cela est possible ?
     AMC : Pourquoi pas non plus ? Je crois qu'a certains moments tous les gens peuvent se rejoindre par l'esprit : ils communient tous dans la même pensée dans de grandes circonstances comme, par exemple, l'assassinat de John F. Kennedy ou la première marche sur la Lune. Ces périodes sont uniques, mais il y a une sympathie universelle. Pourquoi ne pas mettre ces cas très rares dans la vie quotidienne ? C'est ce qui se passe avec les histoires des Dragons. Ce sont des créatures monstrueuses par la taille qui pourtant obéissent parfaitement à l'homme. L'importance dans tout cela est que le Cavalier n'est jamais seul. Je crois que la solitude est une des choses les plus importantes pour l'homme. Quand je vivais à Wilmington, dans le Delaware, plusieurs de mes amies se sont suicidées. Wilmington est une ville qui appartient a une compagnie, les gens viennent la pour travailler et savent qu'ils repartiront deux ans plus tard. Comment une femme, qui aime s'occuper d'un intérieur, peut-elle s'attacher a un endroit ou à des gens qu'elle va quitter bientôt ? La femme devient alors complètement désorientée.

     JG : Le but de la télépathie serait donc d'augmenter la sympathie et la communication entre les hommes ?
     AMC : La télépathie a un but humain : celui de supprimer l'isolement terrible qui existe entre les individus et entre les peuples. Si nous pouvions multiplier les possibilités télépathiques par 10n, la plupart des problèmes qui nous préoccupent actuellement disparaîtraient.

     JG : C'est donc une Utopie ?
     AMC : Oui, mais une Utopie de l'esprit et non du lieu et de la société.

     JG : Et Restoree ?
     AMC : Ce n'était qu'un amusement. J'étais tellement fatiguée de lire toutes ces histoires spatiales dans laquelle la femme n'était rien, ne faisait rien, n'était qu'un objet ! J'ai donc décidé d'écrire une histoire de SF où le personnage central serait une femme. Non qu'elle sût tout, mais qu'elle soit celle qui convienne au bon endroit et au bon moment. J'ai écrit le livre comme une plaisanterie et les gens l'ont pris très sérieusement. Ils ont essayé d'y incorporer un tas d'idées et de structures que je n'avais même pas à l'esprit quand j'ai écrit le livre.

     JG : Vous êtes une des rares femmes qui soit connue dans le domaine de la SF ; il semble d'autre part qu'il n'y en ait que très peu qui écrivent de la SF.
     AMC : Sur les 400 membres de la Science Fiction Writers of America, dont j'ai été secrétaire pendant plusieurs années, il y avait environ 50 femmes. Il y a Joanna Russ, Ursula K. Le Guin, qui est fantastique, Mayne Hull (la femme de van Vogt), Zenna Henderson, Leigh Brackett (qui a cessé d'écrire), Judith Merril (qui n'a pas écrit depuis longtemps), Sonya Dorman, Carol Emshwiller, etc. S'il y a bien moins de femmes que d'hommes dans la SF, cela vient sûrement du fait que les filles ne faisaient pas d'études scientifiques il y a quelques années. Grâce à mes lectures scientifiques, à l'intérêt que j'ai pris par la suite à la chimie, j'ai trouvé une explication plausible au fait que les dragons sont toujours décrits comme crachant du feu.

     JG : Dans I am legend 6, Matheson explique biologiquement pourquoi les vampires craignent la lumière, etc. De même, dans Darker than you think 7, Williamson explique chromosomiquement la lycanthropie...
     AMC : Je crois que dans la prochaine génération de femmes écrivains, on en trouvera de plus en plus qui se tourneront vers la SF. Les filles suivent beaucoup plus de cours scientifiques qu'avant. On croyait dans le temps que, parce que l'on était femme, on ne pouvait rien comprendre a la science. Maintenant, tout le monde devrait avoir une large culture scientifique pour comprendre le monde dans lequel nous vivons. Ma fille Gigi en sait beaucoup plus que moi a son âge, et c'est très bien ainsi.

     JG : Puisque vous parlez de votre fille, vous n'avez jamais pensé à écrire spécialement pour les enfants ou les jeunes lecteurs, comme Ursula K. Le Guin qui vient de publier A Wizard of Earthsea dans une collection pour enfants ?
     AMC : Je pense que je pourrais écrire des histoires pour les enfants. Mais je ne l'ai jamais fait. Je crois que je préfère écrire pour un public plus adulte, bien que les jeunes lisent et aiment mes histoires. Pourtant, c'est peut-être une direction que je devrais explorer. La seule différence, c'est que l'on ne doit pas mettre des passages avec du sexe. En fait, c'est ridicule parce que les jeunes lecteurs sont parfois mieux éduqués que les adultes.

     JG : Pour conclure, aimez-vous lire les auteurs de New Wave ?
     AMC : Oui, mais parfois c'est trop obscur et je ne comprends qu'a un seul niveau. Ils écrivent parfois dans un certain but que je ne saisis pas. D'un autre coté, les anciens comme Anderson, Heinlein ou Asimov ne sont pas morts : il y a toujours un marché pour leurs livres. Quand on est fatigué, par exemple, on recherche ce genre d'histoires. Tandis que dans la New Wave, il faut parfois réfléchir à chaque mot que l'on lit. C'est un peu fatigant. Tout dépend donc de l'humeur et de l'état dans lesquels on se trouve.


Notes :

1. Trois de ces nouvelles sont parues dans Galaxie et dans Fiction : Le vaisseau qui tuait (G. 42), Le vaisseau qui disparut (G. 71) et Le vaisseau qui chantait (F 97).
2. A paraître au C.L.A.
3. Dans Je chante le corps électrique, Denoël.
4. Paru au C.L.A.
5. La patrouille du temps, Fiction, puis Marabout.
6. Je suis une légende, Présence du futur.
7. Plus noir que vous ne pensez, Rayon Fantastique.

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