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Préface à Les Délires Divergents de Philip K. Dick

Alain DORÉMIEUX

, janvier 1979

     (Plusieurs spécialistes ayant déjà étudié en profondeur l'œuvre de Dick, je ne me suis pas hasardé à suivre leurs traces. J'ai préféré rompre pour une fois avec le cérémonial de la préface dogmatique, en retraçant simplement sous forme chronologique la trajectoire dickienne, avec au passage diverses citations rattachées aux principales périodes évoquées. En fin de compte, il m'est apparu que cette struc­ture éclatée n'était pas totalement arbitraire, dans la mesure où elle recoupait assez bien l'univers de Dick dans ce qu'il a de morcelé.)

     1928
     Naissance à Chicago de Philip Kindred Dick. Il ira résider très jeune sur la Côte Ouest, en Californie, où il n'a pratique­ment pas cessé de vivre depuis.

     «J'ai commencé à lire de la SF à l'âge de 12 ans, en achetant par erreur un numéro de Stirring Science Stories au lieu de prendre Popular Science. Et après je n'ai plus jamais pu m'arrêter. » (P.K.D.)

     1952
     Dick vend sa première nouvelle de science-fiction, Beyond lies the wub, au magazine Planet Stories, qui la publie dans son numéro de juillet. Trois autres nouvelles de lui paraîtront la même année. (Vingt-huit en 1953, trente en 1954 !)

     «J'ai commencé des études à l'Université de Californie, mais je ne les ai jamais terminées. Je me suis mis à m'intéresser à la littérature : j'ai lu Joyce, Kafka, Steinbeck, Proust, Dos Passos. J'ai dirigé un programme de musique classique à la radio et tenu le rayon classique d'un magasin de disques ; j'étais passionné par la musique du début du XVIIe, et entre autres par Monteverdi et Buxtehude. » (P.K.D.)

     1954
     Premières apparitions de Dick dans notre pays, avec des nouvelles qui passent totalement inaperçues des lecteurs fran­çais : Le Sacrifié (Fiction n° 4, mars), Le Soulier qui trouva chaussure à son pied (Fiction, n° 9, août), Défense passive (ancien Galaxie n° 10, septembre).

     1955
     Après plus de soixante-dix nouvelles à son actif en quatre ans de carrière, Dick publie son premier roman, Solar lottery (dont la version française, Loterie solaire, ne verra le jour qu'en 1968 aux éditions Opta). Aucune autre nouvelle de lui n'est traduite en France cette année-là ; le lecteur français continue de tout ignorer de son existence.

     «C'est comme si Robert Sheckley se changeait brusquement en un mélange d'Alfred Bester, de Henry et Catherine Kuttner et d'A.E. van Vogt. » (Damon Knight, à propos de Solar lottery : critique parue dans le magazine Infinity. )

     «Aussi élaboré et excitant qu'un van Vogt grand cru, avec en plus une touche de satire sociale à la C.M. Kornbluth » (H.H. Holmes — alias Anthony Boucher — à propos du même ro­man : critique parue dans le New York Herald Tribune.)

     1956
     Depuis la fin 55 — sans être encore rédacteur en chef en titre de Fiction — je suis devenu responsable du choix des nouvelles anglo-saxonnes destinées à la revue. C'est à cette occasion que me passe un jour entre les mains un petit bijou signé Philip K. Dick : The father-thing (paru aux U.S.A. en décembre 1954). D'emblée, c'est le choc. De ce premier contact date ma passion pour l'œuvre de Dick. Sous le coup de l'enthousiasme, je décide de traduire moi-même la nouvelle, qui paraîtra dans le n° 29 de Fiction, en avril, sous le titre Le Père truqué. A cette occasion, j'use d'ailleurs d'un procédé déplorable, que je ne saurais trop déconseiller aux traducteurs. Jugeant la conclusion un peu plate par rapport au climat horrifique de la nouvelle, je décide de la modifier en y ajoutant un effet de chute imaginé par moi. C'est la première fois aujourd'hui que j'avoue ce forfait et que je révèle, pour la petite histoire, que la phrase finale du texte français du Père truqué (« A des centaines de kilomètres de là, une autre bête semblable à la première sortait de son souterrain et allait se terrer au creux d'un dépotoir ») n'est pas de Dick, mais de Dorémieux ! En tout cas, cette fois, c'est en France une petite révélation. La nouvelle fait un boum. Elle sera reprise par la suite dans diverses anthologies : dès l'année suivante dans Univers de la science-fiction, puis au cours des années soixante dans Les Vingt meilleurs récits de science-fiction et dans Les Chefs-d'œuvre de l'épouvante.

     «II y a quatre ans seulement que paraissait aux U.S.A. la première histoire de science-fiction de Philip K. Dick. Mais cette période a été extrêmement remplie pour ce jeune auteur qui est devenu un des plus brillants parmi les nouveaux venus du genre. Les innombrables magazines de SF américains diffèrent entre eux commère jour de la nuit ; mais presque tous ont un trait en commun : l'apparition, avec une effrayante régularité, du nom 'Philip K. Dick' à leurs sommaires... »
     (Fiction n° 29, extrait de l'introduction au Père truqué.}

     1957
     Dick est désormais l'auteur de six romans parus aux U.S.A., cependant que sa production de nouvelles s'est considérable­ment ralentie. Certains de ces romans sont déjà pleins d'intérêt, notamment The world Jones made, The man who japed et Eye in the sky. Les deux premiers attendront vingt ans leur traduc­tion en France... Côté nouvelles, chez nous, c'est toujours la distribution au compte-gouttes : un seul texte traduit en avril dans l'ancien Galaxie n° 33 : Le Règne des robots.

     1958
     Encore une seule nouvelle traduite en France : Touche-à-tout (Satellite n° 12, décembre).

     1959
     Gérard Klein, qui a pris en mains les destinées de la revue Satellite et de la collection de romans qui en émane, s'emballe pour Eye in the sky, qu'il traduit lui-même et fait paraître sous le titre Les Mondes divergents. Enfin un livre de Dick est édité en France (avec une diffusion malheureusement confidentielle). Pour célébrer l'événement, je ne pouvais mieux faire au­jourd'hui que de reprendre, pour intituler la présente antholo­gie, cet adjectif « divergent » choisi à l'époque par Klein et qui caractérise fort bien l'univers dickien. (A noter que Klein a réédité le roman en 1976 dans sa série « classiques » de « Ail­leurs et Demain » chez Laffont, sous le nouveau titre L'Œil dans le ciel, fidèle cette fois au titre américain.) Cette même année 1959, la revue Satellite consacre pas mal d'efforts à Dick, dont elle présente coup sur coup deux nouvelles : La Machine à détruire (n° 13, janvier), Vente à outrance (n° 14, février), et un autre roman complet en un numéro : Le Marteau de Vulcain (n° 20, août). Cependant qu'aux États-Unis Dick publie son septième roman, le meilleur à cette date et le plus annonciateur de son univers à venir : Time out of joint (traduction française seulement en 1975 chez Calmann-Lévy, sous le titre Le Temps désarticulé : l'énorme décalage entre la production de Dick à ses débuts et sa tardive découverte en France laisse décidément rêveur).

     1962
     Le neuvième roman de Dick, The man in the high castle, remporte aux U.S.A. la plus haute distinction littéraire de la SF : le Hugo du meilleur roman de l'année. En France, sa traversée du désert continue. Satellite et l'ancien Galaxie ont disparu ; Fiction, tenu alors par contrat de ne puiser que dans le magazine américain dont il est l'édition française, n'y trouve aucun texte de lui (comme par hasard, c'était une des revues auxquelles il avait le moins collaboré !). Quant aux rares col­lections françaises de l'époque, c'est-à-dire principalement « Le Rayon Fantastique » et « Présence du Futur », elles continuent d'ignorer superbement son existence. Il faut dire que Dick était trop « moderne » pour la première (qui était axée de préférence vers le style « âge d'or ») et trop peu « littéraire » pour la seconde (qui, sous la houlette de l'ineffable Robert Kanters, prétendait « donner des lettres de noblesse » à la SF).

     1964
     II est difficile de dater avec précision le début des rapports de Dick avec les drogues hallucinogènes, lui-même ayant fait des déclarations contradictoires à ce sujet. Toujours est-il que c'est entre 1962 et 1964 que le thème des univers illusoires, des fausses réalités, avec références avouées aux psychoses engen­drées par la drogue et aux fantasmes qui en découlent, com­mence à culminer de façon obsessionnelle dans son œuvre. C'est de cette trame que découle son chef-d'œuvre de l'année 1964 : The three stigmata of Palmer Eldritch, traduit quatre ans plus tard — le décalage est enfin en voie de se combler ! — aux éditions Opta sous le titre Le Dieu venu du Centaure.

     «Mr Dick habite actuellement San Rafael, en Californie, et il dé­clare se livrer couramment à des expériences avec les drogues halluci­nogènes, dans l'espoir de développer plus en profondeur le concept de l'univers invisible du non changement, caché sous la surface transitoire de la réalité quotidienne. »
     (Extrait de la jaquette de couverture de Now wait for last year, roman publié en 1966.)

     «Prends mon roman Le Dieu venu du Centaure, qui traite d'une sorte de trip d'acide cauchemardesque : je l'ai écrit avant d'avoir jamais pris du LSD. J'avais juste lu des descriptions de ses effets. Je crois que j'aurais très bien pu écrire les romans suivants, qui décrivent des hallucinations, sans avoir jamais pris d'acide. Il y a un autre livre qui semble avoir été inspiré par l'acide, c'est Martian time-slip. Je l'ai également écrit avant d'en avoir pris. (...) La légende exagère beau­coup. Il m'est arrivé d'écrire dans la notice biographique de mes livres : ''II a expérimenté les drogues hallucinogènes pour découvrir la réalité de base qui se cache derrière nos illusions'' C'était une belle connerie. Tout ce que j'ai jamais découvert avec l'acide, c'est que j'avais envie de me tirer au plus vite. »
     (Actuel n° 46, septembre 1974, extrait d'une interview de Dick.)

     1965
     Grâce aux éditions Opta, l'expansion de la SF en France vient de connaître deux étapes marquantes : la renaissance de Galaxie (en mai 1964) et le lancement du Club du Livre d'Anti­cipation (en mai 1965). Grâce au premier de ces deux événe­ments, une mine de nouvelles inédites de Dick est devenue d'un seul coup disponible pour le marché français. C'est donc avec un empressement particulier que j'inscris son nom, aussi sou­vent que possible, aux sommaires de Galaxie, dont je suis alors le rédacteur en chef en même temps que de Fiction. C'est ainsi, par exemple, que neuf textes de lui paraissent entre le n° 4 et le n° 23, soit près d'un Dick en moyenne tous les deux mois ! De quoi saturer les lecteurs de l'époque qui ne comprennent pas encore très bien où veut en venir cet hurluberlu...

     1967
     Toujours grâce à Galaxie, un roman important de Dick est offert au public français sous forme de feuilleton (dans les numéros 32 à 34, décembre 1966 à février 1967). Il s'agit de Nous les Martiens (dont l'édition aux U.S.A., sous le titre Martian time-slip, remontait à 1964). Dès la première page du roman, le début du quatrième paragraphe nous permet de lire les phrases suivantes : « II ne faut plus que je reprenne de cette drogue, pensa-t-elle. Mieux vaut encore succomber à la schizo­phrénie, comme le reste du monde » (Ce qui est tout un pro­gramme.) L'année d'après, un second roman de Dick paraîtra également dans Galaxie en feuilleton : Les Convertisseurs d'armes (n°s 54 et 55, novembre et décembre 1968), traduction de The zap-gun (U.S.A., 1967). Entre-temps, la toute jeune collection « Galaxie-bis » aura inscrit parmi ses premiers titres Loterie solaire. La reconnaissance du talent de Dick en France est enfin imminente.

     «Quinze ans après ses débuts, Philip K. Dick reste, en France, un grand méconnu. La parution récente dans ''Galaxie-bis'' de Loterie solaire, le premier roman qu'il ait écrit, a attiré l'attention des ama­teurs — une attention que nous espérons bien voir se fixer durable­ment sur lui. Car Dick est devenu, sans conteste, l'un des ''grands'' de la science-fiction moderne, l'un des auteurs actuels qui œuvrent avec le plus de fécondité et d'originalité. Pour remédier à l'oubli où il était tenu jusqu'ici par l'édition française, nous avons entrepris un ''lance­ment'' de Dick, dont la publication de Loterie solaire était la première phase... »
     (Galaxie n° 54, extrait de l'introduction aux Convertisseurs d'armes.)

     1968
     Ce lancement spectaculaire entrepris par mon intermédiaire, sous l'égide des éditions Opta, se poursuit l'année d'après par l'entrée de Dick au catalogue du Club du Livre d'Anticipation, où il va secouer un peu la poussière vénérable accumulée au­tour des grands noms qui sont alors la spécialité de cette collection. Pour son quinzième volume, en effet, le C.L.A. re­groupe deux des plus récents romans de Dick à l'époque : En attendant l'année dernière (1966 aux U.S.A. : Now wait for last year) et A rebrousse temps (1967 aux U.S.A. : Counter-clock world). En guise de préface, l'ouvrage débute par un article de John Brunner sur Dick, reproduit d'après le magazine anglais New Worlds (« la seule étude assez précise et documentée dont nous ayons pu disposer », souligne en note l'éditeur français) et il se termine par une postface spécialement rédigée par Dick pour cette édition et intitulée Ce que j'écris.

     L'écrivain de science-fiction le plus brillant du monde, celui dont l'œuvre offre le niveau de qualité le plus constant, auteur de maints excellents romans et d'innombrables bonnes nouvelles, est un homme dont le lecteur anglais moyen n'a probablement jamais vu les livres (sauf dans leurs éditions américaines importées au compte-gouttes). (...) J'ai pris la triste habitude, chaque fois que je prononçais son nom dans un cénacle d'amateurs de science-fiction, de voir que mes interlo­cuteurs ne connaissaient de lui que quelques rares nouvelles parues dans des magazines. Cet écrivain s'appelle Philip K. Dick. En bref, disons que Philip K. Dick a plus de talent plus souvent dans plus de ses livres qu'une demi-douzaine d'auteurs de SF contemporains réunis, quels qu'ils soient. »
     (Début de l'article de John Brunner utilisé comme préface dans le volume du C.L.A.)

     «Je crois fermement qu'il existe des réalités métaphysiques — ou, si l'on préfère, des réalités que la science n'a pas encore rencontrées. A ce point de vue, les hallucinogènes me paraissent particulièrement pro­metteurs. Ils permettent à une personne douée d'une vision du monde normale, non altérée, de voir tout à coup ce monde sous un angle déformant et improbable ; tout est changé : tout est neuf, mystérieux et original. C'est, en un sens, un autre univers. Je n'irai pas jusqu'à soutenir que les hallucinations engendrées par le LSD sont ''réelles'' et que la réalité antérieure ne l'est pas. Mais j'ai la conviction que certains aspects de l'expérience que nous fait vivre l'hallucination, qu'elle soit issue de la drogue ou d'une psychose temporaire, peuvent bizarrement, incompréhensiblement, être réels. (...) J'ai le sentiment profond qu'à un certain degré il y a presque autant d'univers qu'il y a de gens, que chaque individu vit en quelque sorte dans un univers de sa propre création. (...) Dans mes romans, j'essaie de pénétrer les structu­res d'une vision du monde spécifique, qui n'est pas la mienne mais celle d'un ou de plusieurs des personnages du roman, et de me conformer strictement à la logique de ce monde. (...) Il y a beaucoup d'illusions dans chacun de ces authentiques mondes subjectifs, et la dynamique du livre repose, en général, sur la découverte progressive par les personnages de ce qui se trouve réellement dans leur environ­nement et de ce qui est une projection du contenu de leur moi sur le monde extérieur. »
     (Extrait de la postface de Philip K. Dick au volume du C.L.A.)

     1969
     Une année-clé pour la connaissance et la compréhension de l'œuvre de Dick par les lecteurs français. D'abord, dans le n° 182 de Fiction (février), la publication de son court roman Cantate 140 (paru aux U.S.A. en 1964), accompagné d'une importante étude de Gérard Klein : Philip K. Dick ou l'Améri­que schizophrène. Ensuite, la sortie dans « Galaxie-bis » du plus fabuleux roman de Dick traduit à cette date : Le Dieu venu du Centaure. Encore dans Fiction (n° 188, août), la tra­duction de l'extraordinaire nouvelle qu'il a composée en 1967 pour les Dangerous visions d'Harlan Ellison : La Foi de nos pères. Et enfin, pour couronner le tout, toujours dans Fiction (n° 190, octobre), une vaste étude de Marcel Thaon, complé­tant et enrichissant l'article de Klein : Dick et ses fantasmes ou en lisant la bible psychédélique.

     «Le plus difficile, quand on entrait dans un de ces univers imaginai­res, c'était d'en sortir. Surtout avec Palmer Eldritch embusqué à cha­que détour. Palmer Eldritch et les signes évidents de sa non humanité : les yeux artificiels, le bras mécanique, les dents en acier... Chaque porte de sortie débouchait sur une autre vision encore pire que la précédente. Hallucination provoquée par la drogue ? Peut-être... mais quelle drogue pouvait à ce point substituer l'illusion à la réalité ? Et quand l'illusion est partout, qu'elle se répand jusqu'à envahir le monde entier, est-ce qu'elle ne devient pas la réalité ? »
     (Texte publicitaire des éditions Opta, destiné à annoncer Le Dieu venu du Centaure.)

     «Ayant vu des années durant des gens se leurrer sur les avantages de la drogue, je suis convaincu que le processus créateur n'est jamais aussi fécond que lorsqu'il s'opère en toute lucidité dans le cerveau de l'écri­vain. Mais un démenti à cette théorie est offert par Philip K. Dick. Ses expériences avec le LSD et autres hallucinogènes, ainsi qu'avec des stimulants de la gamme des amphétamines, l'ont amené à des œuvres aussi étonnantes que la nouvelle que vous allez lire. Une question se pose alors : quelle validité conserve l'ensemble de la théorie face à une exception telle que la réussite à laquelle parvient Dick ? Je ne hasarde rai pas de réponse. Je ne peux avancer qu'une hypothèse : il n'est pas exclu que les drogues psychédéliques soient capables, si elles sont convenablement administrées, d'ouvrir à l'esprit créateur des zones entièrement nouvelles — zones qui, jusqu'à présent, ne nous étaient pas perceptibles. »
     (Dangerous visions, extrait de l'introduction de Harlan Ellison à La Pot de nos pères.)

     1970
     La promotion de Dick par Opta continue avec un nouveau C.L.A., rassemblant Le Maître du haut château (le roman qui lui avait valu en 1962 le Hugo) et l'une des réussites les plus bizarres de sa période psychédélique : Docteur Bloodmoney (U.S.A., 1965). A noter qu'en cette année 1970, quinze ans après Loterie solaire, c'est à près de trente que se monte le nombre maintenant impressionnant de romans écrits par Dick. Avec ce second C.L.A., nous n'en sommes encore en France qu'à une dizaine de titres traduits. Mais un nouveau venu entre dans la course, en la personne de Gérard Klein avec sa collec­tion créée fin 1969 chez Laffont : « Ailleurs et Demain ». Klein n'a pas oublié qu'il fut l'un des plus anciens supporters de Dick et il a acheté, parmi ses premiers titres à paraître, son tout dernier-né : Ubik, un roman qui marque le sommet définitif (car Dick n'est plus jamais allé aussi loin) de ses œuvres d'inspi­ration hallucinogène. Assez naturellement, en raison de notre commune admiration pour Dick, c'est à moi qu'il en propose la traduction — d'autant que je venais alors de quitter les éditions Opta, ce qui me laissait beaucoup de loisirs... et de pressants besoins d'argent.
     J'ouvrirai ici une parenthèse autobiographique, car je n'ai jamais oublié ces moments où je traduisais Ubik ni l'état de transe où me plongeait ma coexistence avec ce bouquin halluci­nant. Ce début de 1970 était en fait la période la plus noire de mon existence. Une période où j'étais entre deux chaises, entre deux femmes, entre deux vies. J'habitais un studio sinistre donnant sur une cour étroite, dans le 9e arrondissement de Paris. Je vivais dans des angoisses que j'exorcisais le soir en les noyant dans du vin rouge. Je sombrais dans un sommeil lourd d'où je sortais vers deux heures du matin. Je titubais jusqu'à ma machine à écrire et me mettais à traduire Ubik, des pages d'affilée, pendant des heures, jusqu'au lever du jour. Ce roman me collait à la peau, je m'y engluais, je n'arrivais plus à m'en défaire. Les névroses de Dick épousaient les miennes, ses fan­tasmes me fournissaient une coquille à l'intérieur de laquelle je me réfugiais. J'ai fait cette traduction presque d'un bout à l'autre dans cet état second. Ce qui me surprend le plus au­jourd'hui, avec le recul, c'est qu'elle m'apparaisse comme une de mes plus valables, alors que dans les circonstances où elle s'effectuait elle aurait pu (dû ?) être minable. En tout cas, je ne peux plus ouvrir ce livre sans me retrouver plongé dans ces heures glauques, ces petits matins blêmes, cette ambiance floue de déroute où je m'enlisais, à l'époque où j'en transposais en français le texte, prisonnier de chacune de ses lignes comme si je devenais à mon insu un personnage du roman.

     «Faire le compte rendu d'Ubik au sortir de ce livre revient à peu de choses près à se réadapter à la vie quotidienne après vingt ans de réclusion, cinq ans de coma ou un an de baroud dans les rizières vietnamiennes. Une fois refermé le volume, je me fais l'effet d'un vieux hibou qui, relâché dans sa forêt natale après des mois de zoo, ne se repère plus dans sa nuit. Ma machine à écrire a un air louche, son crépitement me semble charrier d'inquiétants messages, mon décor familier paraît ruminer un mauvais coup. (...) Si averti soit-il et quel­que niveau de lecture qu'il choisisse — et Dieu sait qu'il y en a — quiconque entre en ce livre est condamné à quitter la dernière page l'œil clignotant et la peur au ventre. »
     (Fiction n° 210, juin 1971, extrait de la critique de Jacques Chambon : Ubik de Dick : un univers-panik.)

     1972
     La production de Dick a commencé à se raréfier après 1968, à mesure que ses problèmes personnels le paralysaient davan­tage et que la pratique des drogues, après le stade des grandes envolées, l'enfermait dans une impasse. Il avait donné deux romans en 1969 : Galactic pot-healer et Ubik. Deux autres encore en 1970 : A maze of death et Our friends from Frolix 8. Ce sera ensuite le début d'une assez longue période de repli et d'inactivité, alors même — ô paradoxe — que les éditeurs français vont en venir à se battre pour s'arracher tous les titres de lui restés encore inédits, faisant (enfin !) de lui l'auteur amé­ricain de SF le plus publié dans notre pays. En attendant, c'est A maze of death que choisit Klein pour faire figurer à nouveau son nom chez Laffont, et une fois de plus c'est moi qui en assure la traduction. Le roman sort fin 72 en France sous le titre Au bout du labyrinthe.

     «Dans d'autres romans, Dick, au lieu de dominer jusqu'au bout ses obsessions, semble perdre pied en cours de route et se trouver dominé par elles. (...) C'est ce qui s'est passé, apparemment, avec Au bout du labyrinthe, roman écrit en état de crise, à une période où Dick était arrivé au bout du rouleau. (...) Les personnages sont les marionnettes dont Dick tire les ficelles ; mais ce ne sont pas les personnages qui comptent, c'est précisément la façon dont il les manipule. C'est aussi le fait que tous ces personnages sont des projections de son moi, et que chacun d'eux exprime le bouillonnement intime que Dick a en lui. Angoissés, paniques, incapables de faire face, incapables même de s'accepter, ils véhiculent tous une sorte d'appel au secours que l'auteur lance à travers eux. »
     (Fiction n° 231, mars 1973, extrait de la critique de Serge-André Bertrand -pseudonyme d'Alain Dorémieux — sur Au bout du labyrinthe.)

     «Je me suis installé au Canada en 1972, j'en avais marre de la guerre et de la tension politique aux États-Unis. Mais je ne connaissais personne à Vancouver, la solitude a commencé à me peser, et j'ai essayé de me suicider, en avalant sept cents milligrammes de bromure de potassium. J'avais écrit en grosses lettres sur un carton le numéro de téléphone d'un centre d'aide, au cas où je changerais d'avis. J'ai changé d'avis. Le type au téléphone m'a dit que le meilleur endroit pour remonter la pente était un centre pour junkies : on vous surveille tout le temps, et surtout on vous fait travailler. J'y suis allé en me faisant passer pour un junkie. C'était vraiment ce dont j'avais besoin. Je nettoyais les chiottes, je briquais le parquet, et je me sentais très bien. La première nuit, j'ai bien dormi, ça ne m'était pas arrivé depuis trois mois. Au bout de quinze jours ma dépression était finie, et ils ont découvert qui j'étais. Ils m'ont tout de suite mis au boulot dans un bureau, comme attaché de presse. Je me suis tiré et je suis retourné en Californie. »
     (Actuel n° 46, septembre 1974, extrait d'une interview de Dick.)

     1973
     Donc, tandis que Dick s'enfonce dans son néant et tourne en rond dans son propre labyrinthe, sa popularité en France ne cesse de grandir. « Dimensions », nouvelle collection de SF lancée par Calmann-Lévy, publie le remarquable Simulacres (un roman datant de 1964, une année faste — titre original : The simulacra), avec une pénétrante préface de Marcel Thaon, exégète dickien éclairé. Albin Michel s'attribue Les Clans de la lune alphane (1964 également : Clans of the alphane moon).
     Opta prend, dans sa collection « Anti-mondes », le décevant Message de Frolix 8 (traduction du récent Our friends from Frolix 8). Pendant ce temps, Dick a passagèrement émergé, le temps de sortir un nouveau titre aux U.S.A. : We can build you, basé à vrai dire sur du matériau rédactionnel primitivement paru en magazine en 69 et 70. En réalité, Dick est resté après 1970 des années sans pratiquement rien écrire, vivant plus ou moins dans le dénuement, avec des problèmes de santé, dans un univers de dépression et de peur qui était celui, matérialisé, de ses propres romans.

     «Banlieue assez dégueulasse, assez terrifiante, petites maisons bas­ses, parkings, étranges personnages. Dick vient me prendre au dépôt des bus, avec sa femme. Je te passe les détails de la soirée avec lui, qui a été vraiment passionnante et très déprimante, parce que voilà peut-être le plus grand auteur de la science-fiction, qui orchestre parfaite­ment sa vie pour en faire un petit enfer bien clos. Il vit dans la pauvreté, sans pratiquement rien dans le réfrigérateur, dans une peur permanente des autres, de la société, imaginant le pire, persuadé que tout le monde l'abandonne, que personne ne veut lui téléphoner ni lui écrire, prisant une espèce de chose qui était mélangée à du tabac, avec sa petite femme toute pâle qui a peut-être dix-neuf ans, avec des yeux rouges, et qui sent la fille camée à trois mètres — c'est pas possible, elle tremblote. Extraordinaire et déprimant, voilà la soirée avec Dick. Exaltant et déprimant, parce qu'on était d'accord sur bien des choses, c'est-à-dire sur le côté menaçant de cet univers. Parce qu'il me disait : ''Tu ne pourras pas reprendre de bus, parce que le bus, il n'existe peut-être plus, parce qu'ici c'est un quartier abandonné de tous, et puis quelquefois le bus dit qu'il va passer et puis il ne passe pas, ou alors il passe, il s'arrête et il refuse de te prendre à bord parce qu'il n'a pas le droit de prendre des passagers ou parce que tu n'as pas le compte exact en pièces de 5 cents.'' C'est le Dick tel que tu peux l'attendre. (...) En fait, il est considéré par les autres auteurs de science-fiction comme un fou masochiste et paranoïaque ; les autres, eux, sont heureux dans leur peau. »
     (Extrait d'une cassette d'impressions de voyage aux États-Unis, enregistrée au jour le jour à mon intention par Michel Demuth en octobre 1973.)

     1974
     Klein sort chez Laffont un troisième Dick, La Vérité avant-dernière (The penultimate truth, encore issu de la décidément féconde année 1964, et encore une fois traduit par mes soins). Le Masque, qui s'est lancé à son tour dans l'édition de SF, exhume Le Voyageur de l'inconnu, un vieux Dick mineur de 1960 (paru aux U.S.A sous le titre Dr Futurity). Marabout présente de son côté Brèche dans l'espace (1966 aux U.S.A : A crack in space ), qui est en fait une extension de Cantate 140, initialement paru en 69 dans Fiction. Cependant qu'aux États-Unis Dick refait surface pour publier son trente-quatrième ro­man : Flow my tears, the policeman said (écrit en réalité aux alentours de 1970), ainsi que sa première nouvelle depuis des années : The pre-persons (qu'on trouvera en conclusion de la présente anthologie). Mais les lecteurs français éclairés font désormais la moue : Dick, à les croire, est « fini ».

     1975
     La locomotive « J'ai Lu » est entrée dans la course, en accro­chant une série de wagons Dick à son vaste train de rééditions en poche. Cela a commencé par Loterie scolaire, Docteur Bloodmoney et Le Maître du haut château. Viendront dans les années suivantes Simulacres, A rebrousse temps, Ubik et Au bout du labyrinthe. Toute une nouvelle couche de lecteurs va ainsi accéder à la découverte de Dick, en ayant sous la main certains de ses plus beaux livres. Du côté des inédits, Calmann-Lévy repêche enfin Time out of joint (U.S.A., 1959), roman-charnière entre le Dick des débuts et celui des années soixante, avec comme titre français Le Temps désarticulé. Le Masque réédite The zap gun sous le titre Dedalusman, puis se paie le luxe d'éditer, perdu au milieu de la production de série qui caractérise son catalogue, le tout dernier Dick : Flow my tears, thé policeman said, refusé avec dédain par les « grandes » collections sur la place. Refus qui apparaît incompréhensible, car il s'avère que Flow my tears (en français : Le Prisme du néant) est un livre surprenant, foisonnant d'idées, passionnant pour l'amateur de Dick, qui peut y retrouver un concentré à haute dose de tous ses grands thèmes. Par ailleurs, l'autre roman le plus récent de Dick, We can build you, se voit publié par les éditions Champ Libre, dans leur collection « Chute Libre », sous le titre Le Bal des schizos.

     1976
     Dans une traduction remaniée et sous son titre d'origine, L'Œil dans le ciel, voici chez Laffont la nouvelle édition de ces Mondes divergents qui avaient été, en un temps maintenant lointain, le premier roman de Dick paru en France (on mesure le chemin parcouru depuis !) ; l'ouvrage se clôt par une postface et une bibliographie dues à l'infatigable Marcel Thaon. Le Masque, quant à lui, poursuit son offensive Dick en dents de scie (consistant à passer pêle-mêle n'importe quoi) en sortant successivement Les Marteaux de Vulcain (réédition d'une vieille chose parue en 1959 dans Satellite), L'Homme variable (tra­duction partielle d'un recueil dont l'édition américaine datait de 1957) et Les Chaînes de l'avenir (un des tout premiers Dick, The world Jones made, paru aux U.S.A. en 1956).

     1977
     Dick s'est enfin remis à écrire... en collaboration avec Roger Zelazny ! Étrange assemblage, qui évoque la chèvre et le chou. Le résultat de cette alliance apparemment contre nature est un roman intitulé Deus irae, publié aux U.S.A en 1976 et l'année suivante en France, sous le même titre, par Denoël dans sa collection « Présence du Futur ». Livre singulier et plutôt décevant, aussi bien pour les admirateurs de Zelazny que pour ceux de Dick. Mais entre-temps ces derniers ont eu à se mettre sous la dent Robot blues, traduction de l'excellent Do androids dream of electric sheep ? un Dick de la meilleure cuvée, remon­tant à 1968 ; ainsi que le non moins intéressant Manque de pot, autre livre de la même époque, puisqu'il s'agit de The galactic pot-healer, édité aux U.S.A. en 1969, la même année qu'Ubik (l'un et l'autre aux éditions Champ Libre, collection « Chute Libre »). D'autre part, une lacune ancienne est comblée par les éditions du Sagittaire qui, sous le titre Le Détourneur, présen­tent The man who japed, quatrième roman de Dick et l'un des plus prometteurs de ses débuts (U.S.A., 1956). Pendant ce temps, les néophytes ont pu apprécier l'entrée de Dick au Livre de Poche-Hachette, avec la réédition de En attendant l'année dernière (que suivra en 78 celle du Temps désarticulé), tandis que Marabout reprenait pour sa part Le Dieu venu du Centaure. Mais le grand événement de l'année, pour les fans français, c'est la venue de Dick en personne au 2e Festival de la SF de Metz, en septembre 77. A cette occasion, Dick se paie le luxe de surprendre tout le monde. A ceux qui s'attendaient à ren­contrer un déchet humain pourri par la drogue, il offre l'appa­rence bien portante d'un homme définitivement désintoxiqué. Et à ceux qui se pressent à la conférence qu'il donne le 24 septembre, il fait un grand sermon mystique de deux heures, d'où il ressort qu'il s'est converti au christianisme (mais selon une optique toute personnelle) ! Tête des auditeurs à la sortie de la conférence...

     Dick aggrava son cas en déguisant le christianisme en SF, ce qui pouvait passer pour du racolage : il affirma que le paradis est un univers parallèle, l'enfer aussi, que certains d'entre nous entrepren­dront un voyage orthogonal vers un monde meilleur tandis que d'au­tres partiront vers une direction latérale, que le Christ justement a transmis à ses disciples le secret du passage entre les mondes ortho­gonaux, que seul le monde matériel est entièrement déterminé par le Programmateur ; que Dick lui-même croit bien avoir perçu d'autres univers, dont un où le Sauveur est revenu, puis est reparti ; qu'après tout il y a au moins un monde pire que le nôtre : l'Amérique avant la chute de Nixon en 1974. (...) Beaucoup partirent avant la fin ; d'autres restèrent tout étonnés, voire sidérés. (...) L'anticléricalisme ambiant fit oublier à la plupart que Dick ne s'est pas converti à n'importe quel christianisme, qu'il est resté logique avec lui-même et fidèle à sa psychose. (...) Pour ma part, j'ai abordé le problème à ma manière : ce qui veut dire que j'ai dîné avec Dick séance tenante. (...) La bouche pleine, il disserte à perdre haleine et bientôt le brouillard se lève, révélant un terrain certes miné en profondeur, mais beaucoup moins ravagé en surface qu'on n'aurait pu le croire. Commençons par le portrait politique. (...) En 1943, à quinze ans, il voit une bande d'actualités où un Japonais atteint par un lance-flammes brûle comme une torche ; la salle exulte ; il s'enfuit. Il ne pardonnera pas à ces Californiens ignorants, xénophobes et décontractés ; il a une sorte de tendresse pour les Japonais (qui apparaîtra dans Le Maître du haut château) et, en cette même année 1943, il choisit l'allemand comme langue vivante à la high school. Pourtant il déteste les nazis, mais il ne hait pas moins son père belliciste avec qui il se brouillera définitive­ment après la première bombe atomique. (...) Il subit à quatre ans l'épreuve du divorce parental, reste avec sa mère qui ne se remariera que quand il aura plus de vingt ans. Le portrait qu'il trace de ses géniteurs est inoubliable. Joseph Dick, engagé volontaire lors de la Première Guerre mondiale, a rompu avec son fils au moment d'Hiroshima et n'a jamais vu ses trois petits-enfants ; Palmer Eldritch, dans Le Dieu venu du Centaure, c'est Joseph en uniforme. (...) Quant à Dorothy Kindred Dick, sa mère, il n'a pas de mots assez durs pour la décrire : cruelle, dure, hypocondriaque, égoïste, unique­ment préoccupée d'elle-même. (...) Il comprend que les personnages féminins de ses romans sont des représentations de sa mère ; il ne fait aucune allusion au fait qu'il a été marié trois fois et que chacune de ses femmes est partie avec l'enfant qu'il lui avait donné. »
     (Métal Hurlant n° 24, décembre 1977, extrait de l'article de Jacques Goimard Dieu existe, je me suis rencontré.)

     1978
     Grâce à l'ouvrage publié sous la responsabilité de Jacques Goimard aux éditions Julliard : L'Année 1977-1978 de la science-fiction et du fantastique, tout le monde peut enfin juger sur pièces : on y trouve en effet (pages 127 à 150) le texte intégral de la fameuse conférence de Dick — qui en réalité avait été amputée à Metz des deux tiers, faute de temps. Ce texte est intitulé Si vous trouvez ce monde mauvais, vous devriez en voir quelques autres. C'est une grande divagation folle et inspirée, fumeuse et géniale — une sorte de délire solitaire qui, à la limite, pourrait être considéré comme un hyper concentré du plus dément de tous les romans de Dick. (Il y affirme entre autres, sans sourciller, qu'il a vécu dans plusieurs mondes pa­rallèles différents, et que certains de ses romans sont donc des souvenirs de ces mondes.) Une surprise par ailleurs chez Laffont, qui publie un roman non SF de Dick : Confession d'un barjo (titre original : Confession of a crap artist), dans une de ses collections de littérature générale. Il s'avère que sa rédaction est antérieure à la notoriété de Dick dans le domaine de la science-fiction, et que c'est là en fait son véritable « premier » roman, refusé jadis par les éditeurs américains... (S'ils l'avaient accepté, peut-être Dick ne serait-il jamais devenu auteur de SF !) Au Masque, on voit sortir encore un petit Dick : Les Joueurs de Titan (1963, aux U.S.A. : The game players of Titan). Mais l'événement de l'année, c'est la vraie rentrée littéraire de Dick, qui s'opère avec la publication, chez Denoël, d'un tout nouveau roman : Substance mort (paru aux U.S.A. en 1977 sous le titre A scanner darkly). Livre atroce, cri de désespoir d'un homme revenu de tous les cauchemars des drogues, peinture terrifiante des tortures qu'elles infligent. A la fin, Dick s'investit person­nellement dans une Note de l'auteur, texte assez pathétique où il prend congé publiquement de la drogue tout en disant adieu à tous ceux de ses amis qui en sont morts. Pour lui, la page semble maintenant tournée. Qu'en sera-t-il en ce qui concerne son œuvre ? Pour ma part, après avoir pensé autrefois le contraire, j'ai fini par être persuadé que l'usage des drogues n'a servi qu'en surface à enrichir l'œuvre de Dick, même quand celle-ci paraissait le plus en découler. J'ai la conviction que cette œuvre aurait été la même, identiquement nourrie par les angoisses et les obsessions de son auteur, même si la drogue n'était pas venue enrober ces dernières. Disons que, sans la drogue, nous n'aurions sans doute pas eu de plongées dans des univers aussi hallucinants que celui d'Ubik. A l'inverse, on ne peut nier qu'elle est pour beaucoup dans la structure gravement détériorée de certains romans de la dernière période de Dick. L'essentiel aura peut-être été qu'elle entoure sa personnalité d'une légende qui, pour certains, aura contribué largement à sa réputation.

     « Ce roman se proposait de parler de certaines personnes qui durent subir un châtiment entièrement disproportionné à leur faute. Ils vou­laient prendre du bon temps, mais ils ressemblaient aux enfants qui jouent dans les rues ; ils voyaient leurs compagnons disparaître l'un après l'autre — écrasés, mutilés, détruits — mais n'en continuaient pas moins de jouer. Nous avons tous été heureux, vraiment, pendant quelque temps, coulant nos jours en douceur loin de la sphère du travail — mais tout ça fut si court... la punition qui suivit fut si terrible qu'elle dépassait l'entendement : même lorsque nous en étions les témoins, nous n'arrivions pas à y croire. (...) J'ai été, moi aussi, un de ces enfants qui jouent dans la rue ; j'ai été comme eux ; j'ai voulu jouer au lieu de grandir et j'ai été puni. Je fais partie de la liste, de cette liste où figurent tous ceux à qui mon livre est dédié. L'abus des drogues n'est pas une maladie ; c'est une décision, au même titre que la décision de traverser la rue devant une voiture lancée à vive allure. On n'appelle pas cela une maladie, mais une erreur de jugement. Et quand un certain nombre de gens s'y mettent, cela devient un style de vie — dont la devise, dans le cas présent, serait ''Prends du bonheur maintenant parce que demain tu seras mort''. Seulement la mort commence à vous ronger presque aussitôt, et le bonheur n'est plus qu'un souvenir. Il ne s'agit en somme que d'une accélération, d'une intensification de la vie telle qu'elle est vécue ordinairement. Cette existence ne diffère pas de votre propre style de vie ; elle va simplement plus vite. Tout arrive en quelques jours, en quelques semaines, en quelques mois au lieu de quelques années. (...) La nature nous est durement retombée dessus. Nous avons dû tout arrêter en affrontant l'horreur. S'il y a eu un ''péché'', il aura consisté en ce que ces gens voulaient continuer éternellement de prendre du bon temps. Ils ont été punis pour cela. Mais, je le répète, le châtiment fut démesuré. Je préfère considérer la chose d'une manière ''grecque'' ou moralement neutre, comme jeu déterministe de la cause et de l'effet. Je les aimais tous. Voici leur liste, et je leur dédie mon amour. »
     (Philip K. Dick, extrait de la Note de l'auteur venant en postface à Substance mort.)

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