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La symbolique de La Dernière licorne

Cécile DULIGAT

nooSFere, mai 2009

     « La licorne vivait dans une forêt de lilas. Elle y vivait seule. Elle était très vieille bien qu'elle ne le sût pas et n'avait plus la couleur riante de l'écume de mer mais plutôt celle de la neige qui tombe au clair de lune. Ses yeux, cependant, étaient limpides et vifs et elle se déplaçait encore comme une ombre sur l'océan. »
     La Dernière Licorne de Peter S. Beagle aurait pu débuter par la formule consacrée : Il était une fois...
     L'auteur a pourtant privilégié une introduction imagée et colorée brossant le monde de son héroïne, une licorne insouciante et pure, inconsciente de son bonheur et de sa force. Une force mise à l'épreuve par la crainte d'être la dernière de son espèce, la dernière licorne.
     Ce conte moderne révèle la fragilité de l'être lorsqu'il est confronté à ses semblables. Et pourtant, c'est la disparition de ses sœurs qui mènera la licorne vers sa quête identitaire. Cet être mythologique parcourant les âges et les cultures, symbole de faste et de royauté, de puissance et de pureté, prend conscience de sa vulnérabilité et de la transformation d'un monde qu'elle avait négligé.
     Peter S. Beagle fait donc d'un animal légendaire son personnage principal. Une figure immuable dans l'inconscient collectif en perpétuelle évolution. Comme dans toute quête initiatique, le héros est amené à faire des rencontres sur le chemin de la vérité, chaque confrontation le rapprochant toujours plus de sa finalité. La licorne parcourra les voies périlleuses du monde des hommes avec Schmendrick, un magicien raté et Molly Grue une incurable idéaliste, lasse des rapines de son compagnon et de sa bande. L'attraction qu'exerce la licorne sur eux les mènera à leur destinée et à la réalisation de leurs rêves. L'acquisition de son potentiel magique pour Schmendrick et la connaissance de la perfection pour Molly.
     Cette œuvre peut se diviser en deux livres distincts.
     Le premier, œuvre de fantasy courante, reprend la thématique usitée de la pérégrination vers la destination finale, d'un groupe bigarré et improbable.
     Ici pas d'elfes ni de nains, juste trois êtres aux buts divers et aux personnalités variées. Avec une touche d'humour, l'auteur met l'accent sur la cohabitation de la mortalité débordante et tempétueuse et de l'éternité inébranlable et sage.
     L'originalité réside dans l'utilisation d'un animal mythologique pensant comme figure centrale. L'auteur a évité le piège de l'anthropomorphisme alliant avec justesse le détachement de l'inaltérable et l'angoisse de la solitude. L'immortalité n'est pas une fin en soi lorsque la conscience de l'extinction est proche.
     Le second livre se décline comme les contes arthuriens de Chrétien de Troyes et de Marie de France.
     Emblème de l'amour courtois dans les ouvrages médiévaux, la licorne figure l'animal conducteur — reconnaissable à sa blancheur et à la pureté inhérente à sa nature féérique — qui guide le preux chevalier vers sa destinée héroïque ou l'île d'Avalon. Mais chez Peter S. Beagle, les codes s'inversent, car la créature fascinante qui conduit ses amis vers leur délivrance prend aussi la place d'honneur du héros.
     Arrivés au château d'Haggard, les lieux communs foisonnent.
     L'auteur pousse la comparaison en faisant du magicien son porte parole. Au fil du roman, les personnages prennent conscience de leur rôle de figure de conte. Schmendrick le premier fera allusion à l'ordre des choses dans un récit héroïque et à l'importance du héros. Si la licorne est le cœur et l'âme de l'œuvre, le magicien se substitue à l'auteur orchestrant le récit, rythmant l'intrigue.
     Ainsi face à la menace du taureau rouge, créature monstrueuse d'Haggard conditionnée à attirer les licornes dans les méandres océaniques, le magicien transforme l'héroïne en belle vierge. L'association de la vierge et de la licorne courante au moyen âge est exploitée à l'extrême par le procédé magique de la métamorphose.
     La transformation d'humains innocents, bien souvent des enfants ou des femmes, en animaux est un des topos du conte. Prenons l'exemple des Six Cygnes des frères Grimm. La métamorphose d'un homme en animal dans la conscience collective est la conséquence d'un châtiment, comme si l'animalité était une régression en soi. Peter S. Beagle, qui avoue avoir toujours rêvé être un animal, détourne ce lieu commun en faisant de l'apparence humaine une malédiction.
     Tous les ingrédients sont désormais réunis pour faire de cette histoire un conte courtois. La présence de la damoiselle en détresse en prise avec le tyran et son monstre et la bravoure du preux chevalier, ici le prince Lir, fils adoptif de Haggard sont autant de codes que l'auteur a puisés dans notre patrimoine.
     Sous sa forme humaine, celle de Lady Amalthea, la licorne assure toujours son rôle de guide. Lir deviendra le chevalier qu'il a toujours rêvé d'être pour séduire la jeune femme que rien n'atteint.
     Mythologie et folklore sont habilement mélangés pour conduire le lecteur vers son innocence perdue.
     La licorne fait face au Minotaure, le taureau rouge du despote qui garde, prisonnières des marées, les licornes oubliées. Le château d'Haggard est décrit comme le labyrinthe de Dédale fait de portes dérobées et de pièges.
     Mais pas de happy end dans cette œuvre.
     Si Lir est tué et ressuscité par la licorne qui a retrouvé sa forme originelle, les personnages demeurent désillusionnés.
     En donnant apparence humaine à la licorne, Schmendrick a concédé des sentiments mortels à l'animal. Elle connaît depuis la fragilité du monde, la morsure du temps et l'amour. Un amour devenu impossible avec le prince Lir, car humanité et animalité, évanescence et éternité, ne peuvent marcher côte à côte. Elle devra retourner dans sa forêt ou le temps a fini sa course, regrettant a jamais la présence de Lir.
     Ce dernier doit accepter sa condition de nouveau roi d'Hasgate en laissant partir celle qu'il aime.
     Schmendrick devenu un grand sorcier grâce à son amitié pour la licorne découvre son potentiel et la perte de son immortalité garante de sa puissance.
     Quand à Molly, cette myriade lactescente sortie des eaux ne pourra que lui rappeler la laideur du monde dans lequel elle vit.
     Ne nous étonnons pas en constatant que La Dernière Licorne de Peter S. Beagle ai éclipsé les autres ouvrages de l'auteur, si bien qu'en 1982 il supervisa un film d'animation sur le thème du roman.
     Encore étudié dans le cadre scolaire, cette œuvre ravive la nostalgie de l'enfance en puisant dans notre inconscient collectif empli de croyances perdues.
     Pourtant si le style sobre parfois naïf de l'œuvre peut déconcerter, La Dernière Licorne est chargée de symboles que seuls les êtres désenchantés que nous sommes peuvent appréhender : la fin de l'innocence, la crainte du temps qui passe...
     Citons pour finir une phrase du célèbre auteur de Sherlock Holmes, Conan Doyle :
     Le simple fait de croire aux fées, même si on ne les voit pas, ajoutera du charme à chaque ruisseau, et rendra romantique toute promenade dans la campagne.

 

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