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Une vie démesurée, un surhomme littéraire

Alexandre Dumas

Hélène OSWALD & Pierre Jean OSWALD

Le Cabinet noir n°37, novembre 1999

          Dans la préface à son livre Le Fils naturel (Alexandre Dumas fils, l'auteur de La Dame aux camélias, rend à son père le bel hommage suivant : "À ce siècle, né pour tout dévorer, tu étais bien l'homme qu'il fallait, toi né pour toujours produire. Du reste, que de précautions la nature avait prises, quelles provisions elle avait faites en toi pour les appétits formidables qu'elle était forcée de prévoir ! C'est sous le soleil de l'Amérique, avec du sang africain, dans le flanc d'une vierge noire, qu'elle a pétri celui dont tu devais naître et qui, soldat et général de la République, étouffait un cheval entre ses jambes, brisait un casque avec ses dents et défendait, à lui tout seul, le pont de Brien contre une avant-garde de vingt hommes. Rome lui eût décerné les honneurs du triomphe et l'eût nommé consul. La France, plus calme et plus économe, refusa le collège à son fils, et ce fils, élevé en pleine forêt, en plein air, poussé par le besoin et par son génie, s'abattit un beau jour dans la grande ville et entra dans la littérature comme son père entrait dans l'ennemi. Alors commença ce travail cyclopéen qui dure depuis tant d'années. Tragédies, drames, histoire, romans, voyages, comédies, tu as tout rejeté dans le moule de ton cerveau et tu as peuplé le monde de la fiction de créations nouvelles. Tu as fait craquer le journal, le livre, le théâtre, trop étroits pour tes puissantes épaules ; tu as alimenté la France, l'Europe, l'Amérique ; tu as enrichi les libraires, les traducteurs, les plagiaires ; tu as essoufflé les imprimeurs, fourbu les copistes..."

          De ce grand-père, si bien décrit par le petit-fils comme une sorte de surhomme militaire, est donc né, le 24 juillet 1802, à Villers-Cotterêts, Alexandre Dumas, un surhomme littéraire.

          Il a 27 ans lorsque est jouée sa pièce Henri III et sa cour qui éclate comme un coup de tonnerre et marque la naissance du romantisme français. C'est un grand succès, qui sera confirmé deux ans plus tard par le triomphe populaire d'Antony.

          Cependant, sans que le succès l'ait abandonné, il délaissera quelque peu le théâtre pour devenir l'un des principaux fournisseurs de feuilletons de la nouvelle presse quotidienne. En peu d'années, il écrira la plupart de ses plus grands romans (Les Trois Mousquetaires, Vingt ans après, Le Comte de Monte-Cristo, Le Vicomte de Bragelonne, La Reine Margot, Le Chevalier de Maison-Rouge, etc.) avec l'aide d'une armée de secrétaires et de documentalistes qui lui fournissent une matière brute dont il fait du "Dumas".

          Cette force de la nature ne pouvait pourtant se contenter de cette énorme accumulation d'écriture (plus de 300 volumes tout au long de sa vie). Aimant la bonne chère - ce qui transparaît dans nombre de ses oeuvres - et la vie - des femmes qui ont jalonné son existence il aura deux enfants, un fils et une fille - , il a également besoin d'action : il a participé aux Trois Glorieuses en armant une petite troupe d'insurgés... avec les accessoires du Théâtre de la Porte Saint-Martin, fondé un théâtre (dont la faillite justifiera, autant que sa protestation contre le viol de la liberté, son exil à Bruxelles de 1851 à 1853), dirigé plusieurs journaux, et même participé à la Révolution italienne aux côtés de Garibaldi qui lui confiera, à Naples, la direction des Fouilles et des Musées.

          Mais cette vie bouillonnante aura finalement raison de son énorme carcasse. Très malade, il ira finir ses jours chez son fils, près de Dieppe, où il est mort en décembre 1870.

          Hier, aujourd'hui, demain : la permanence de Dumas

          Tous les grands romans historiques d'Alexandre Dumas, du moins ses plus célèbres, n'ont jamais cessé d'alimenter les catalogues des éditeurs, et on les trouve en particulier dans les collections de poche, parfois dans plusieurs en même temps. Ils ont ainsi nourri hier - et ils nourrissent aujourd'hui et nourriront demain - l'imaginaire de nombreuses générations.

          Le cinéma et la télévision, qui se sont abondamment servis dans cet inépuisable vivier, ont par ailleurs apporté à son oeuvre un public encore plus large que celui du livre, mais dont une partie s'est ensuite reportée sur la lecture de ses romans. Étant sans doute l'écrivain le plus adapté au monde, il est aussi en permanence l'un des plus lus et des plus traduits.

          Et il est également intéressant de constater que, depuis quelques années, on se penche en France sur des pans moins connus, pour ne pas dire méconnus, de son oeuvre. Comme si, enfin, on osait lui consentir le statut de "grand écrivain", alors qu'on l'avait jusque-là cantonné dans celui de "grand écrivain populaire".

          C'est ainsi qu'après la réédition, chez Gallimard, de La San Felice, superbe et monumental roman d'aventures maritimes, ont paru chez Fayard, d'une part ses Causeries familières, écrites pour Le Grand Journal, et d'autre part une réédition augmentée de la biographie de Claude Schopp : Alexandre Dumas, le génie de la vie.

          Mais l'ouvrage qui aura sans doute fait et fera le plus pour la connaissance de l'homme et de l'artiste Dumas, c'est Le Grand Livre de Dumas paru fin 1997 aux éditions Les Belles Lettres, sous la direction de Charles Dantzig. En 22 chapitres dus à des écrivains et journalistes passionnés, il nous y est dit tout ce qu'il faut savoir de notre auteur.

          Ensuite de quoi, Les Belles Lettres ont publié les trois ouvrages constituant la série baptisée par Dumas lui-même "Les Grands Hommes en robe de chambre" : César, une biographie pleine de bruit et fureur qui se lit comme un roman, Henri IV, qui nous vaut une description de l'exécution de Ravaillac digne de John Woo ou de Sam Peckinpah, Louis XIII et Richelieu ou comment Richelieu régna à la place de Louis XIII. Ces trois biographies étaient restées inédites depuis plus de cent ans.

          Quant au recueil Les Poules de M. de Châteaubriand et autres rencontres extraordinaires à travers le monde, toujours aux Belles Lettres, il s'agit d'un choix des moments les plus étonnants relatés par Dumas dans les nombreux récits de ses voyages, établi et préfacé par Daniel Zimmermann.

          Enfin, et c'est encore aux Belles Lettres qu'on le doit, Le cabinet noir s'est attaché à faire redécouvrir l'oeuvre fantastique de Dumas, également méconnue. Après Le Meneur de loups (Cabinet noir N°2) et Le Château d'Eppstein (Cabinet noir N°16), vous tenez aujourd'hui entre les mains Les Mille et Un Fantômes.

          Mais l'actualité et la modernité de Dumas jamais démenties font que les rééditions de son oeuvre se multiplient. En 1998, les éditions La Fontaine de Siloë ont publié le premier volume d'un roman en quatre tomes de 600 pages, La Maison de Savoie, écrit de 1852 à 1856 entre Bruxelles et Turin où un exemplaire rarissime a été découvert par hasard. En 1998 également, les Éditions N° 1 ont réédité Georges, un roman dont le héros est un mulâtre comme l'était Dumas lui-même, avec une préface de Calixthe Beyala.

          Quant à l'année 1999, elle n'a pas vu paraître moins de dix rééditions, parmi lesquelles : Catherine Blum, chez Grasset, Le Chevalier d'Harmental et Les Louves de Machecoul, deux grands romans historiques, aux Editions du Carrousel, et Les Compagnons de Jéhu, autre grand roman historique, chez France Empire.

          Sur la voie royale du fantastique 1

          " Lorsque les oeuvres d'Hoffmann sont découvertes en France à la fin des années 1820, le choc est frontal. Tout le monde, ou presque, se met à les imiter ou, à tout le moins, y trouver une nouvelle et salutaire respiration. (...) Oui, tout le monde conjugue le verbe Hoffmann et le décline à sa façon. Tout le monde sauf, curieusement, Dumas. (...)

          À cette période de sa fulgurante carrière, il lui arrive de flirter avec le fantastique, comme en témoigne par exemple Don Juan de Marana ou la Chute d'un ange, un drame qui date de 1835 et où un des thèmes majeurs est le satanisme. Dans L'Alchimiste, qu'il compose avec Nerval en 1839, l'imprégnation surnaturelle se perçoit de nouveau, mais ne joue qu'un rôle secondaire. En revanche, elle traverse entièrement Le Château d'Eppstein, un roman d'abord paru en feuilleton dans La Revue de Paris en 1843 sous le titre d'Albine, puis publié en volume l'année suivante. Dumas, même s'il cite nommément Hoffmann dans son introduction, utilise plutôt les ressorts traditionnels du roman gothique anglais et on doit reconnaître que sa contribution au genre est remarquable. Il y a du Paracelse en lui, il est le champion des métamorphoses littéraires et il n'a pas son pareil pour surpasser ses modèles. Avec Le Château d'Eppstein, il est bel et bien sur la voie royale du fantastique, tout près de succomber à ses innombrables charmes. "

          Une "voie royale" qui le conduira jusqu'au Meneur de loups en passant par La Femme au collier de velours 2 et surtout Les Mille et Un Fantômes.

          Les Mille et Un Fantômes

          La publication des Mille et Un Fantômes a souvent été suivie de plusieurs nouvelles de tonalité proche dont La Femme au collier de velours. En ce qui nous concerne, nous avons préféré nous en tenir aux Mille et Un Fantômes proprement dits.

          Dans une remarquable préface, Hubert Juin avait écrit ceci : "Dumas, c'est l'homme de l'histoire. Certes ! Il ne viendrait à l'esprit d'aucun bon esprit de contester une telle évidence, pour autant que ce bon esprit justement ait mis de l'ordre dans la production romanesque de notre auteur. Alors, dit la mauvaise langue, s'il se met au fantastique, c'est que le fantastique est dans l'air, dans le goût du temps. C'est logique et naturel. L'ange du bizarre traverse Balzac et marque George Sand d'un trait de feu. À l'Arsenal, Frédéric Soulié rédige Les Mémoires du Diable. L'homme qui lui succédera, Nodier, sent le soufre, et pas seulement dans Infernalia, mais un peu partout dans les pages furtives qu'il nous a léguées.

          Et Hugo ? et Sue ? Le premier livre de Baudelaire n'est-il pas une traduction ? Celle de Poe...

          On n'en sortirait plus s'il fallait à force prendre au sérieux tout le sérieux qu'en ce temps-là la droite et la gauche donnaient au fantastique.

          Les Mille et Un Fantômes appartient à cette partie trop négligée, mais très belle, de l'oeuvre de Dumas.

          Les Mille et Un Fantômes est imaginé dans la foulée des Frères Sérapion d'Hoffmann : la conversation vient y séparer les épisodes. C'est d'un bel effet. Et, dans le contrechamp, on voit paraître de précieux visages, tel celui du bibliophile Jacob dont on ne sait pas assez qu'il mit au jour, avec Les Nuits de Walter Scott, la littérature frénétique... "

Jean-Pierre Andrevon          


Notes :

1. Cette formule ainsi que la citation qui suit appartiennent à Jean-Baptiste Baronian. Elles sont extraites du chapitre qu'il a consacré au fantastique chez Dumas dans Le Grand Livre de Dumas.
2. Récemment réédité dans la collection " Librio ".

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