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La SF n'est pas à la mode

Pourquoi la science-fiction n’est-elle pas à la mode ?

Ugo BELLAGAMBA & Olivier PAQUET & Sylvie DENIS

Génération SF, Forum ActuSF, décembre 2007

Pourquoi la science-fiction n'est-elle pas à la mode ?

 

          Roland m'a proposé, il y a quelques semaines, de répondre à cette épineuse question et, depuis, elle m'accompagne. En y pensant, en y repensant, j'ai réalisé à quel point elle entrait en résonance avec mon propre questionnement sur l'étrange société dans laquelle nous vivons, sur le kaléidoscope de celles que l'Imaginaire m'a permis de visiter. Je m'aperçois, d'emblée, que je ne peux apporter de réponse objective, mais, plutôt fournir un faisceau d'arguments dont la plupart sont déterminés par ma culture. Je vais donc le faire en tant qu'auteur de SF, en tant que lecteur, en tant que chercheur en histoire du droit et des idées. L'éclairage que j'apporte ne peut qu'être partiel, toutefois, il mettra peut-être en évidence certaines lignes de crête qui semblent échapper à ceux qui vivent le monde au jour le jour.

 

          J'ai deux réponses, a priori inconciliables :

 

          1) la SF n'est pas à la mode parce que la SF a gagné, et ce, sur tous les tableaux.
          2) la SF n'est pas à la mode parce que, plus que jamais, elle est redevenue nécessaire.

 

          I — « Welcome to the real world ! » ou l'insupportable triomphe de la science-fiction

 

          Je fais partie de ces gens qui vivent en permanence avec la radio allumée. J'écoute principalement France Inter, France Culture, Europe I. Je ne rate pratiquement jamais les informations générales, les revues de presse et les débats avec les invités (politiques la plupart du temps). Je lis aussi régulièrement la presse écrite, Le Monde en priorité, et bien sûr, je surfe sur les grands sites d'informations générales anglais, français et italiens (je le fais presque professionnellement, en tant que directeur d'une licence d'administration publique destinée à la préparation des concours dans lesquels, précisément, la culture générale est décisive). Or le compte est difficile a tenir et je regrette de ne l'avoir pas fait, mais il ne s'est pas passé une semaine depuis le début de ce jeune siècle, sans qu'un événement majeur, naturel ou institutionnel, électoral ou insurrectionnel, une modification, en apparence anecdotique, de la législation en vigueur, ne me fasse penser, de façon très vive, à quelque chose que j'avais lu dans un texte de science-fiction.

 

          Et je ne parle pas seulement des grands classiques. Il est plus qu'aisé de voir dans la société qui prend corps aujourd'hui, des échos du 1984 de Orwell, du Meilleur des Mondes de Huxley, ou du Fahrenheit 451 de Bradbury (pour évoquer ce que je considère comme la trilogie fondatrice de la SF politique et sociétale). Je parle des romans, ou des nouvelles, des auteurs les plus actuels, européens, américains, peu importe. Je n'entends pas les citer tous ici, ce serait interminable, mais je vise les textes les plus percutants parus ces vingt dernières années (en somme, la base arrière de notre « bulle de présent »). Et, chaque jour, je réalise à quel point tout ce qui était là, dans les pages, est désormais ici, dans la réalité : la globalisation des réseaux informatiques, la mondialisation économique, l'agonie des organisations supranationales, l'hyper-capitalisme, l'ultra-richesse d'une aristocratie verticale, et son pendant fangeux, l'infra-humanité des soi-disant centres d'accueil, la post-démocratie, le post-modernisme, la dilution des valeurs dans l'hypocrisie de leur respect affiché, la déconstruction du droit du travail, la fin programmée des droits de l'homme, l'isolement extrême de l'individu, l'égoïsme érigé en force et l'altruisme moqué en conservatisme frileux, et surtout, l'acculturation généralisée aux codes sémantiques du langage commercial qui, littéralement, ont pollinisé tous les champs du savoir, de la culture, de l'éducation (on investit, on capitalise, on consomme, on fait fructifier, on rend plus compétitif, etc). Et l'image, elle-même, n'est pas en reste.

 

          Combien de fois déjà, ai-je vu, aux informations générales, maquillé en documentaire, un extrait de Fahrenheit 451 de Truffaut, de THX 1138 de Lucas, de Brazil de Gilliam, de Blade Runner de Scott, de Gattaca de Niccol, et j'en passe. Combien de fois me suis-je dit : « pincez-moi, je rêve », et ai-je du admettre que non, ce que j'avais sous les yeux, c'était bien la réalité (à moins de céder à la logique schizophrène des simulacres de Dick). Et, le plus étrange, est que tout cela ne semble susciter AUCUNE FORME GENERALE DE PRISE DE CONSCIENCE.

 

          Prise au jour le jour, l'information est un merveilleux sédatif. On est content de ne pas se trouver au coeur du problème et, l'un chassant l'autre, on continue d'avancer en se disant, qu'une fois encore, on est épargné. Le monde change, radicalement, rapidement, et selon toute probabilité, irrévocablement. Je ne suis pas sûr qu'on puisse enrayer le changement, du moins, tant qu'il n'aura pas atteint sa pleine maturité (ce qui ne saurait trop tarder à présent, sans doute l'affaire d'une décennie), mais de là à refuser d'en prendre conscience... C'est assez terrifiant. J'aurais dû, et je le ferai sans doute, à partir de maintenant, prendre des notes personnelles, sur papier, sur un petit carnet de rien de tout, relever chaque léger décalage dans le discours, chaque petit saut d'engrenage. Non pas pour prouver la justesse de mon analyse, car qui s'en soucie ? Mais parce que c'est cela la VIGILANCE que l'on attend d'un citoyen digne d'une démocratie. Et ce citoyen-là, il se dissout, lentement mais aussi sûrement, endormi par la douceur apparente d'une nouveau totalitarisme protéiforme.

 

          Tout cela, la SF l'avait vu. Non pas prévu, comprenez-moi bien, car elle n'a nulle vocation ni prétention à la prospective (il y a une science pour cela). Simplement, tout était en germe, dans le présent des auteurs de SF successifs et il n'ont fait qu'en rendre compte, sous couvert de fiction. En un mot, ils ont fait LEUR BOULOT, rien de plus. Et ils ont gagné. Presque tous, et dans les grandes largeurs. Du coup, leur problème, enfin, celui de la nouvelle génération d'auteurs, c'est précisément, de réitérer l'exploit. Et autant dire que, pour l'instant, ce n'est guère probant. La plupart préfèrent rendre hommage à leurs racines culturelles (j'en fais partie), brasser leurs passés, écrire à la manière de... voire proposer à leurs lecteurs des univers totalement différents de celui dans lequel il sont enkystés. La SF n'est pas à la mode, parce qu'elle a gagné, tout simplement. Elle ne représente plus un défi.

 

          Cependant, et c'est là, je le crois, le point essentiel du problème, une certaine partie de la SF, elle, est FURIEUSEMENT A LA MODE pour tous ceux qui n'en ont jamais lu (ou presque). Celle qui a été instrumentalisée par la publicité et, partant de là, par la logique commerciale. Car, il faut bien le reconnaître, l'attitude la plus « hype » que l'on puisse adopter, c'est celle de l'ultra-technologie (qui va souvent de pair avec une baisse significative de la culture scientifique, mais je suis mal placé pour en parler). Ce que j'appelerai la « techno-consommation » est l'écume qui ourle la grande vague du bonheur matériel de l'homme post-contemporain, dont le pouvoir d'achat devient le seul maître-étalon de l'accomplissement social. On veut tous (moi, le premier), le portable dernier cri, à l'autonomie inversement proportionnelle au poids, la clé USB qui tue, bijou, matières nobles, capacité folle, l'écran plasma à la résolution démentielle, plus grand que le mur, le GPS (et bientôt Galileo), pour être certains, vraiment certains, qu'on n'éprouvera plus jamais la délicieuse inquiétude de se perdre ; on veut surtout que tout cela s'ACCELERE, converge le plus vite possible, en une seule et même INTERFACE, réunissant TV, téléphonie, Tchat, Surf, Répérage, etc. On veut tous de « L'ENTER-tainment » à hautes doses, un oeil sur la rue, un autre sur le dernier film téléchargeable, une oreille dans le trafic, une autre submergée par la rage bien contrôlée du dernier groupe de variété en lice pour le prix mondial de la Connerie Chantée. Mais surtout, on veut en jouir seul, tout en sentant, tout autour, la présence virtuelle si rassurante de nos proches-éloignés qui se masturbent de concert. On se MySpace, on se Peer, On se Skype, On s'ai(M)e (S)ans hai(N)e, bien proprement. Encore une fois, tout cela, absolument tout cela, était, sous une forme ou une autre, dans les pages d'un texte de SF. Et j'omets volontairement d'en venir sur les terrains, bien trop faciles, de la géopolitique et de l'environnement.
          Donc, la SF n'est pas à la mode, parce qu'elle a gagné, sur tous les tableaux : celui de l'acuité, celui de la visibilité, et celui du divertissement. Reste la question de sa charge subversive, consubstantielle à sa démarche. Mais, de la subversion, précisément, la société d'aujourd'hui semble n'en plus vouloir. C'est pourquoi, pas à pas, elle redevient, plus que jamais, nécessaire et, se faisant, je le crois, elle retrouve ses racines les plus profondes.

 

          II — « On ne renonce pas à sauver le navire dans la tempête parce qu'on ne saurait empêcher le vent de souffler » ou l'absolue nécessité de la SF.

 

          Cette phrase, très classique, est extraite du Livre premier de l'Utopie de Sir Thomas More (p. 124 de l'édition GF-Flammarion, n°460). Et elle constitue le parfait point de départ de ma contre-argumentation. Car, aujourd'hui, je le crains, s'avance ce qui est sans doute la forme la plus perverse du totalitarisme : celle qui est culturelle et non-programmatique. Celle qui ne s'érige pas en système. Celle qui n'opère que par touches successives, voire ponctuelles, à l'inocuité apparente.

 

          Certes, notre société est de plus en plus policée, de moins en moins plurielle, préférant se fortifier plutôt que se réinventer. Mais l'essentiel n'est pas là. Ce sont les époques durant lesquelles les civilisations humaines ont dû faire face à la cristallisation d'un certain mode de vie, arc-bouté sur ses acquis, jusqu'à rompre en mille éclats, dont le tranchant blesse encore des générations après le bris. Athènes, Rome, pour parler de deux modèles qui me sont chers, mieux connus, l'ont prouvé. Les réformes de la fin de la République romaine, tout particulièrement, sont révélatrices : qu'elles soient venues des tribuns de la plèbe, prônant lois agraires, lois frumentaires, ou des serviteurs de l'oligarchie sénatoriale, elles n'ont fait qu'aboutir à la déconstruction quasi-complète du système institutionnel républicain, permettant l'émergence de personnages providentiels, nourriciers autant que fossoyeurs, aux intentions ambiguës, et à la marge de manoeuvre bien moins ouverte qu'on ne voudrait le croire dans une vision héroïque de l'Histoire à la Carlyle. Rome était devenu un Empire commercial avant que de devenir politiquement un Principat. La crise de son économie a commandé largement sa mutation.

 

          Mais l'essentiel de mon propos s'appuie sur la deuxième partie de la phrase de Thomas More : « on ne saurait empêcher le vent de souffler ». Voilà où nous en sommes, voilà ce que l'on répond à tous ceux qui veulent encore croire qu'une alternative est possible : « mais, voyons, cher ami, on ne saurait empêcher le vent de souffler ». Et c'est vrai qu'il souffle fort le vent, et dans une seule et même direction qui plus est ! Vous savez tous laquelle, il est inutile de la repréciser ici, n'est-ce pas ? Et, comme nous avons déployé la grande voile, grâce à un équipage bien docile, on vogue vers la destination prévue, en fendant l'écume des jours, sans tergiversation, sinon, peut-être un vague marmonnement dans les hamacs le soir, rapidement vaincu par la fatigue. Travaillons plus pour penser moins !

 

          Mais je m'égare du propos, pardonnez-moi.

 

          Voici bien où est le problème de notre société littéralement submergée d'images de SF, mais en ayant complètement oublié la quintessence : elle pratique la plus insidieuse des formes de censure intellectuelle, l'AUTO-CENSURE. L'Etat n'a pas à être totalitaire, puisque l'individu, dans sa recherche d'une conformité rassurante et roborative, le devient. On se contrôle, on se raisonne, on se dit que vouloir aller contre le sens du vent, c'est faire preuve d'immaturité, d'irresponsabilité, de conservatisme frileux, voire d'associabilité. Les rebelles d'aujourd'hui ne sont plus des héros, mais des perturbateurs, des ralentisseurs d'autant plus insupportables que leur cri est bien trop tardif, des idéalistes même pas dangereux, qu'il faut consoler en leur offrant un meilleur pouvoir d'achat (au hasard ; comprenez-moi, j'ai des enfants et je mesure ce que cela représente, le pouvoir d'achat, mais dois-je limiter leur éducation à ce but ?).

 

          Que faire d'un marin qui au lieu d'aller au vent, choque la voile au mauvais moment ? Lâchant la corde en plein effort, il est d'autant plus répréhensible qu'il rend la tâche plus difficile pour tous les autres. Et, le pire, c'est qu'il prétend le faire pour les défendre. Totalement contre-productive, son attitude est très légitimement conspuée. Ces farfelus, au pire ces terroristes, kidnappent le libre-arbitre de la plus grande majorité. Et ils parlent de droits ? La démocratie n'est-elle pas, précisément, le règne de la majorité ? La légitimité de la direction ne repose-t-elle pas sur le « plus grand bien » de l'équipage ? Le capitaine sait où il va et où se trouve les ressources nécessaires à la survie. Prudent, avisé, il ne dirigera jamais le navire vers une île incertaine, où le miel et le lait ne sauraient couler à flots, mais vers un continent aux contours solides, vers lequel souffle le vent.

 

          Voilà où nous en sommes. Et comme le disait Socrate, on ne doit jamais choisir le pilote d'un navire par tirage au sort. Il faut choisir le plus compétent en fonction de la destination et du but que l'on se donne. C'est fait. L'effort collectif, pour être efficace, suppose donc non seulement la coordination, la simultanéité, mais aussi la conformité. La Différence, elle, n'est pas niée en tant que principe, mais en tant qu'énergie utilisable. L'auto-censure trouve ici sa plus parfaite expression : elle louange la diversité, mais condamne la différence, car elle juge que la première reste une richesse, tandis que la seconde est, au vu des circonstances, un écueil, promesse d'un naufrage assuré.

 

          Voilà pourquoi la science-fiction, dans sa signification la plus politique, la plus utopique, la plus anthropologique, est, plus que jamais, NECESSAIRE : parce qu' « on ne renonce pas à sauver le navire dans la tempête ». Parce qu'on ne se contente pas, lorsqu'on est un auteur, un lecteur, un individu-citoyen digne de ce nom, d'attendre la fin de la tempête pour repêcher ce qui peut l'être encore. La charge subversive de la SF est plus nécessaire que jamais car elle paraît à même, aujourd'hui encore malgré la multiplication des forums, véritables « vade mecum » de l'apprentissage de la démocratie directe enfin réalisable, mais complètement inondés par la redondance des propos vains, atrabilaires ou simplement masturbatoires, de REMETTRE EN CAUSE, non pas le sens du vent, mais bien LE PILOTAGE du navire. Sans cette capacité à l'auto-critique, réponse de la SF à l'auto-censure, on ne pourra plus jamais changer de pilote, et donc de direction.

 

          Il me semble donc que la SF reste l'un des moyens les plus adéquats pour susciter les interrogations les plus salutaires dans le coeur palpitant de la société. Elle est d'autant plus vitale que, précisément, cette société, bien qu'elle simule à la perfection l'attachement aux valeurs primordiales de sa démocratie, n'entend plus se poser les « bonnes » questions, celles qui n'ont pas de réponse toute prête. L'acculturation au capitalisme a atteint son point culminant, à tel point que postuler la possibilité d'une autre société, dès maintenant (le futur lointain, lui, reste insaisissable) est immédiatement assimilé à un refuge utopique un peu enfantin.

 

          A mes yeux, la SF trouve là, justement, le fondement de la « ringardise » qui la frappe dans ses aspects les plus idéologiques (souvent auprès de la jeunesse, d'où l'importance cruciale d'une bonne, d'une excellente, d'une ambitieuse, littérature de SF pour la jeunesse, un combat que beaucoup ont déjà commencé), et la justification de sa dimension utopique. A savoir, la rédécouverte de l'Altérité, voire de l'Alternative, le réenclenchement de la dialectique entre l'Identité et la Différence, qui permet, seule, la relativisation salutaire d'une situation donnée, qui peut se voir, dès lors, réellement confirmée ou infirmée, et non suivie par renoncement. Rien de nouveau, ce fut la démarche de Diderot au XVIIIème siècle. Comprendre, par la fiction, que des ailleurs existent partout, que d'autres futurs, sinon d'autres futurs antérieurs (par la voie de l'uchronie) sont possibles, c'est permettre à tout un chacun d'adhérer ou de critiquer la direction prise par le navire, EN TOUTE LIBERTE ET CONNAISSANCE DE CAUSE. A ce titre, la SF mal-aimée est loin d'être morte. Elle doit simplement se retrouver et cela requiert du (gros) temps, ça tombe bien.

 

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