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La SF n'est pas à la mode

Pourquoi la science-fiction n’est-elle pas à la mode ?

Ugo BELLAGAMBA & Olivier PAQUET & Sylvie DENIS

Génération SF, Forum ActuSF, décembre 2007

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Pourquoi la SF n'est pas à la mode ? 1

 

          Même si je suis d'accord avec le constat que la SF n'est pas à la mode, je ne partage pas tout à fait les conclusions d'Ugo. Le problème est à la fois plus circonscrit et plus vaste.

 

          1/ La SF a gagné.

 

          Il y a quelques années encore, j'aurais été d'accord avec cette idée, sans réserve, mais plus maintenant.

 

          La SF, telle que nous la connaissons est née à une époque industrielle sauvage dont le libéralisme actuel n'est qu'une version adoucie (le patronat français ayant été paternaliste, il n'y a pas eu, en France, les mêmes excès qu'ailleurs). Triomphe de la science (il faut se rappeler qu'avant 1900, la plupart des scientifiques pensaient avoir tout découvert) et de la technique (dont le Titanic était le plus parfait exemple). Et là, débarque « la guerre des mondes » qui montre que tout cela ne vaut rien face à des ET, et qu'un virus est une arme bien plus efficace qu'un char.

 

          Bref, sur le rapport entre SF et monde réel, on se trouve grosso modo dans les mêmes conditions. Une chose a changé, en Occident, le respect et le désir pour la science et la technologie se sont effondrés. Peur des machines, peur du génie génétique, peur d'internet, peur d'à peu près tout ce qui est nouveau et qui est vécu comme une pression supplémentaire et pas comme une libération ou une amélioration. Et ce mouvement régressif est porté par les forces politiques qui naguère militaient pour le progrès (ce qui donne les coudées franches aux libéraux pour taxer de conservateurs les syndicats et partis qui défendent les avantages sociaux).

 

          Il y a effectivement une attirance pour des biens technologiques individuels, mais pas d'effet global. On désire un objet moderne, mais sans se projeter dans le futur. Si on parle d'informatique dans un groupe quelconque, il est bien rare qu'on ne parle pas de bugs, plantages, et autres virus, très rarement de ce que l'on fait AVEC la technologie. Cependant, et c'est pourquoi j'ai tendance à penser que l'esprit SF est toujours présent, les industries qui sont capables de projeter leurs consommateurs dans l'avenir ont du succès. Apple y arrive avec ses mac et ses ipod/iphone en développant des produits qui mettent l'utilisateur en avant et non pas les fonctionnalités. Idem pour Nintendo avec la wii, qui ne s'adresse pas aux gamers expérimentés et ultraspécialisés, mais au joueur occasionnel et familial qui veut juste se détendre. En renversant la relation technologique, en ne soumettant pas son utilisation à l'apprentissage d'un manuel, mais bien en faisant de l'usage une contrainte de conception, on encourage un rapport avec la technologie plus serein. Cela reste marginal, mais tout ça pour dire qu'il y a différents désirs de consommation technologiques, et que l'on peut à la fois consommer et avoir peur.

 

          Dans ces conditions, on peut dire que non, la SF n'a pas gagné, elle a même rendu les armes. Pire, elle s'est trompée de cible. La grande affaire du Cyberpunk a totalement tapé à côté en faisant des Corporations les nouveaux maîtres des relations internationales. Raté, les Etats restent aux commandes, et si le complexe militaro-industriel influence, il prend bien garde de ne pas empiéter : il en va de son propre intérêt de mutualiser les risques et privatiser les bénéfices. L'Internet a aussi été loupé, aussi bien par les pessimistes que par les optimistes. On est beaucoup plus dans le fantasme que dans le réel. En pratique, même, on se rend compte qu'internet exige tout simplement les mêmes compétences sociales que le monde réel. Les problèmes qu'il soulève viennent en général d'individus qui n'ont pas adopté les mêmes stratégies sociales et ont voulu passer outre. Si on respecte ce minimum, le réseau est un formidable lieu de rencontres et de lien social, à condition de poser des limites claires.

 

          2/ Revenir à la SF

 

          Dans le texte d'Ugo, il manque une chose, ou plutôt, il y a un implicite qui n'est pas énoncé et qui fausse la perspective. QUELLE SF ? En effet, il y a encore des collections de SF, mais est-elle celle qui est nécessaire ? Roland Wagner met en lumière que la tendance actuelle est au steampunk, aux « transfictions » et à la fantasy. On est a peu près certain du succès de la fantasy, pour le reste, ça reste à déterminer.

 

          Si on examine le succès de la fantasy, on se rend compte qu'il repose sur la reproduction de schémas narratifs et une absence de compétence nécessaire. Pas la peine d'avoir lu le Seigneur des Anneaux pour lire de la fantasy (hélas). C'est un gros avantage, alors que lire un minimum de SF aide à apprécier la SF. Il s'ensuit un problème énorme qui n'est que mal abordé : quels sont les points d'entrée en SF ? En clair, comment créer de nouveaux lecteurs de SF ?

 

          La solution actuelle éditoriale semble être la SF jeunesse. Mais c'est parfaitement insuffisant. On ne passe pas d'un ouvrage SF jeunesse à du Greg Egan ou du Vernor Vinge, il faut une transition. Et là, ça coince. A titre personnel, mon premier ouvrage de SF, c'était Fahrenheit 451, et je n'ai JAMAIS lu de SF jeunesse (ni même vraiment de littérature jeunesse) parce que je lisais en bibliothèque et que dès que j'ai pu quitter le coin enfant pour le coin adulte, je l'ai fait. Je n'aurais jamais construit ma culture SF sans l'aide de Roland Wagner et de sa chronique dans Casus Belli, à l'époque où je m'intéressais aux jeux de rôles (ce qui fait que Roland m'énerve souvent par certains côtés, mais je lui dois trop pour lui en vouloir définitivement). Quels sont désormais les supports que peuvent lire des lecteurs potentiels nouveaux ? Pas Libé, le Monde et la plupart des quotidiens, plutôt 20minutes, Métro et les journaux gratuits. Pas les grands newsmags, mais plutôt les magazines de jeu vidéo ou de culture asiatique. C'est là qu'on peut trouver un nouveau vivier de lecteurs.

 

          Mais déterminer le public potentiel ne suffit pas. Il faut les oeuvres qui sont en adéquation avec l'imaginaire de ce public. La rubrique de Roland dans Casus, s'appelait « Inspi romans ». Encore une fois, si l'on met en avant Greg Egan a un fan de jeu vidéo, on le prendra une fois, mais pas deux. En revanche, si on lui présente des oeuvres de SF qui tiennent compte de cet imaginaire et de l'acquis de la science-fiction littéraire, qui lui montreront que la SF littéraire est un plus, alors on pourra l'amener progressivement vers autre chose, par contamination. L'objectif, c'est d'amener un inconnu à fureter dans un rayon de librairie ou sur Amazon. C'est le principal défi actuel, et le seul de la SF actuelle : dire à un nouveau public qu'elle existe et qu'elle existe en même temps que les mangas, les jeux vidéos, les films. Mais si ça fonctionne pour la fantasy, ça peut fonctionner pour la SF. Il faut explorer les passerelles entre les supports.

 

          Après, il reste les auteurs et leur propre foi dans la SF. De la jeune génération actuelle (donc post Lehman et consort), les seuls romanciers français écrivant de la SF avec une perspective future sont Catherine Dufour, Stéphane Beauverger et Johan Héliot quand il n'écrit pas du steampunk. Ca fait court. Colin et Calvo n'écrivent pas de SF pour adulte, ils ont leur propre imaginaire et ça remplit suffisamment leur oeuvre pour ne pas avoir besoin de plus. Mauméjean écrit de la SF dans le rétroviseur, ce qui est hors de notre propos, la Horde du Contrevent est certes un livre ambitieux, mais niveau prospective SF, on ne touche pas les sommets (ce n'est pas un jugement de valeur littéraire, ici, il s'agit de répertorier les auteurs de SF telle qu'on peut l'avoir lue et avoir envie de la lire, pour faire simple, des histoires avec des boulons et des petits hommes verts). Le paradoxe, c'est que les romanciers français écrivant de la SF se déroulant dans le futur, avec des clones et tout autre cliché de base, on les trouve dans... la littérature générale. Et comme c'est lu et critiqué par des journalistes ne lisant pas de SF, personne ne peut leur dire qu'il s'agit de vieux clichés et pas de nouveauté.

 

          Mais bon, le problème de la légitimité de la SF est un faux problème. Le lectorat s'en fout. Ce n'est pas parce que la SF est un « mauvais genre » que les gens n'en lisent pas. Au contraire, cela pourrait être un atout (vous ne pouvez pas savoir combien les attaques contre les mangas « mal dessinés, violent, sexuels » ont fait pour créer un lectorat dynamique et mobilisés, majoritairement des adolescents utilisant cette culture pour s'opposer aux adultes, ou, au moins, pour s'en isoler), mais à condition de jouer le jeu.

 

          De mes cours avec des élèves ingénieurs ou de discussions que j'ai eu avec des jeunes lecteurs, je constate qu'il existe un désir de SF constant et toujours présent. L'intérêt est là, mais la connaissance n'y est pas. L'imagerie SF est dans les têtes, mais rien ne la concrétise. Etrangement, l'imagerie fantasy est bien moins présente que l'imagerie SF. Il suffit de regarder certains clips de rappeurs pour s'en convaincre (références à Minority Report, à Akira, etc.). Aucune série télé de fantasy n'est en cours de tournage en ce moment (à la différence du fantastique et de la SF). En terme globaux, la SF est beaucoup plus présente dans la pop-culture que la fantasy. J'entends par là que les images de la SF ne se limitent pas aux oeuvres de SF, alors que les images de fantasy se limitent aux films adaptant des oeuvres de fantasy. Même les MMORPG comme World of Warcraft ont de fortes références SF (dont une notamment à Le jour où la Terre s'arrêta).

 

          Tout est là, il faut juste traduire cet esprit-SF en quelque chose de plus concret, mais il faut pour cela mêler beaucoup d'éléments éditoriaux, publicitaires et autres. Ce n'est pas en accusant la fantasy de tous les maux qu'on relancera la SF. La SF n'est pas morte, un nouveau public existe, mais le pont ne se fait pas. Certes la SF jeunesse est un moyen, mais il ne sera pas suffisant. Il faut créer de nouveaux points d'entrée, reconnecter les différentes générations qui s'intéressent à ce genre non pas en les opposant, mais en les agrégeant.

 


Notes :

1. Cet article tiré du blog Génération SF vient à l'origine de la discussion qui a suivi la parution de l'article d'Ugo Bellagamba sur le forum ActuSF. [note de nooSFere]

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Thèmes, catégorie Science-Fiction
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