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Le Chaos final

Loi et Chaos chez Michael Moorcock

Roland C. WAGNER

Nous les Martiens n°21, février 1992

         

          Au début était Elric le Nécromancien, et tout le reste n'a fait que suivre.
 
          Cette affirmation peut paraître péremptoire. Il est vrai que Michael Moorcock a beaucoup écrit, dans beaucoup de styles et de genres différents, et que la pareté entre — par exemple — L'Assassin anglais ou Le Programme final et la saga d'Elric n'a rien d'évident. De même, une mise en parallèle de Voici l'Homme et de Gloriana pourrait sembler dénuée de sens. Mais au-delà du genre et de la forme, il existe une continuité thématique indéniable chez le créateur d'Elric.
 


          La multiplicité des masques et des filtres interposés entre l'auteur et le lecteur dissimulent, dans tous les cas, la même chose : l'éternel affrontement de la Loi 1 et du Chaos. Évident — et même nommé — dans les aventures d'Elric, de Corum ou de Dorian Hawkmoon, qui toutes relèent de l'heroic fantasy, ce combat sur lequel repose la réalité même de l'univers se retrouve, invisible, sous-jacent, dans les œuvres de la période « expérimentale » comme dans celles de la maturité. Même La Défonce Glogauer ou Le Chien de guerre reposent sur cette « éternelle dualité de l'âme humaine » 2, qui oscille entre la Loi et le Chaos, sollicitée par l'une et l'autre.



          Cette opposition est présente dès le départ, dans la personnalité même de l'auteur. D'une certaine manière, Eric est Michael Moorcock — ou, du moins, le Michael Moorcock du début des années 60, écrivant de l'héroic fantasy pour faire bouillir la marmite. Il l'avoue lui-même 2, se décrivant — non sans complaisance — jeune, violent, romantique et grand buveur — un personnage qu'on dirait tout droit sorti d'une pièce de Shakespeare. Et cette identification, ce miroir déformant renvoyant au créateur une image qui n'est autre que sa créature, ne représente qu'une autre facette de l'ambivalence humaine, un aspect supplémentaire de la relation qui unit la Loi au Chaos, comme les couples « amour/haine, générosité/avarice, confiance/méfiance » 2.

 

          Certains Gros Bills (comprenez ces joueurs de jeux de rôles qui n'ont de cesse d'avoir le personnage le plus puissant, au mépris même des règles et de l'intérêt du jeu) seraient tentés d'ajouter l'opposition Bien/Mal à cette liste, ce qui constituerait une grossière erreur ; il ne faut pas confondre le Bien et la Loi ou le Mal et le Chaos, n'importe quel joueur d'AD&D vous le dira. La mythologie de Moorcock, dualiste mais non manichéenne, s'inscrit dans cet esprit. Le surprenant Lucifer du Chien de guerre n'en est qu'un exemple parmi tant d'autres.



          Comme l'a écrit Jacques Bergier 3, Moorcock est un représentant d'une deuxième génération d'auteurs fantastiques, conscients de ce qu'ils font et des archétypes qu'ils manipulent — à la différence de Robert Howard, écrivain impulsif par excellence. Cependant, malgré cette approche qui se veut distanciée, l'inconscient est toujours là, à l'affût, prêt à jouer des tours à l'écrivain qui pense le maîtriser. La place primordiale du couple Loi/Chaos dans l'œuvre de Moorcock ne peut se réduire à une simple base narrative — bien pratique car génératrice de conflits, mais qui n'en expliquerait pas l'impact.

 

          Car c'est dans cette oppositon fondamentale que repose la force d'Elric — et de Michael Moorcock lui-même.


          Pour mieux comprendre comment elle fonctionne, il faut analyser ses origines, trouver dans quel terrain elle plonge ses racines. Elric, nouvelle incarnation de Cû Chulainn 4, se retrouve de fait condamné à la quête du héros celte, à cette « quête passionnée, frénétique, de l'inaccessible et [au] destin glacial de la mort ou de la mutilation » 4. Graal ou Pierre philosophale ne sont que des prétextes ; la quête seule iporte et son achèvement signifie la fin du héros, sa mort ou son désespoir.



          Faut plus significatif encore, cette quête ne peut aboutir, elle est d'avance vouée à l'échec. Elric trouvera le Livre du Dieu mort, mais il tombera en poussière entre ses doigts. Dans Le Navire des glaces, le but de la quête, la Glace-Mère, n'existe tout simplement pas. Car, comme le déclare Elric, « en l'absence d'un Dieu, d'un ordre sensible des choses [...] mon seul espoir est d'accepter cette anarchie sans me rebeller. Ainsi puis-je me réjouir de ce chaos, sachant [...] que notre minuscule et lent passage dans le temps ne signifie rien, que nous sommes damnés et plus qu'abandonnés, puisque jamais il n'y eut quelqu'un qui pût nous abandonner... et je pense que l'anarchie l'emporte, en dépit des lois qui semblent gouverner nos actions, notre magie et notre logique. Je ne vois que chaos dans le monde » 5. La désagrégation du Livre n'est qu'une des conséquences de ce chaos, l'entropie, l'irrésistible tendance de l'univers à vieillir. Chaque fois qu'Elric se rapprpoche de la Loi, le Chaos le tire en arière — et il en va de même de tous les personnages de Moorcock, de Corum à Jerry Cornelius. Même le monde apparemment stabilisé des Danseurs à la fin des temps sera bouleversé par l'irruption de voyageurs temporels.

 

          Le Chaos est partout et, au bout du compte, c'est lui qui sortira vainqueur. S'il y a un vainqueur, car le but de la lutte n'est-il pas d'entretenir un équilibre entre les deux forces en présence ?

 

          On est loin de la conception chrétienne du monde, avec son Dieu unique aux trois visages et son Paradis éthéré. Partout où porte le regard d'Elric, il n'y a que l'Enfer. L'homme est seul, écrasé par des forces qui le dépassent. Nul protecteur, nul sauveur. Comme dans Voici l'Homme où Karl Glogauer, revenu à l'époque du Christ, se retrouve confronté à un Jésus débile profond et par là même à l'absence de Dieu évoquée par Elric. Il prend donc la place du crétin bavochant — et boucle la boucle du paradoxe temporel en mourant sur la croix. Hormis l'évident masochisme du personnage qui, à un autre degré, est aussi celui du Nécromancien ou de Jerry Cornelius, il y a de sa part un réel plaisir à transformer ce qu'il croyait jusque-à un mythe en une réalité. Et de la part de Moorcock à blasphémer joyeusement, tout en conservant, à sa manière, un profond respect pour ce qu'il est en train de chambouler.


          On l'aura compris, Moorcock est un athée fasciné par le mysticisme. Comme Norman Spinrad 6, dans un tout autre registre, il décrit la fascination du mécréant, de l'incroyant, qui au fond de lui ne demande qu'à croire, mais n'y parvient pas. Traité par un auteur fortement imprégné de religion, ce thème aurait vraisemblablement pris une couleur prêchi-prêcha du plus mauvais effet. Mais Moorcock est né en 1939, sa petite enfance s'est déroulée pendant la guerre — encore un thème quasi permanent, car étroitement lié à l'opposition Loi/Chaos — , il n'a reçu aucune éducation religieuse et c'est dans une période de mutation sociale accélérée — les années 60 et 70 — qu'il écrit ses textes les plus connus... Ajoutez un tempérament bouillant, une grande facilité d'écriture associée à une imégaination débordante, le désir de créer un héros différent 7, secouez le tout et vous obtenez cette obsession, commune aux grands auteurs de fantasy comme de science-fiction, de créer des univers, des cosmogonies nouvelles, souvent faites d'éléments hétéroclites, lieux inédits et pleins de rêve où l'homme cherche désespérément sa place sans jamais la trouver.

 

          Le pérpétuel affrontement de la Loi et du Chaos, qui semble si naturel quand on y réfléchit, est une très vieille idée, la partie émergée d'un archétype profondément enfoui en nous, qui hante l'humanité depuis bien avant l'apparition de l'écriture. Il semblerait qu'une bonne partie de la puissance de l'œuvre de Moorcock vienne de la façon dont il a su révéler ce concept, dont il en a fait un thème récurrent, primordial.


          L'existence de l'univers dépend de l'équilibre entre deux forces. Qu'il y ait trop de Loi, et l'univers, figé, immuable, poursuivra sa morne existence statique dans une éternelle absence de temps. Que le Chaos vienne à dominer, et il périra dans une apocalypse de réactions nucléaires. Ce qui est valable au niveau astronomique l'est aussi à celui de la magie. tant qu'aucune de forces ne faiblit, le monde reste stable. Il faut des agents du Chaos 8 et d'autres de la Loi. Qu'Elric, Hawkmoon, ou Corum, ou Jerry Cornelius, ou Karl Glogauer, ou Ulrich von Bek agissent pour le compte du premier ou de la seconde n'a aucune importance.

 

          Une quête et un combat présentent beaucoup de points communs. À la fin, la loi d'entropie a joué et c'est toujours le Chaos qui triomphe.

Notes :

1. Ou Ordre, les deux termes sont presque synonymes.
2. Michael Moorcock : « La Genèse », in Nyarlathotep n° 7, décembre 1972.
3. Préface, in Elric le Nécromancien, Opta « Aventures Fantastiques », 1969.
4. Pierre Giuliani : « Elric ou les avatars du mythe », Nyarlathotep n°7, décembre 1972 — repris in : Fiction n° 264, décembre 1975.
5. In : Elric le Nécromancien, Opta « Aventures Fantastiques », 1969.
6. Les Miroirs de l'esprit, Robert Laffont « Ailleurs & Demain », 1981.
7. De Conan comme de Bilbo, entre autres.
8. Ici encore, Moorcock rejoint Spinrad. Rien de surprenant à cela : les deux hommes se connaissent bien, depuis longtemps. C'est d'ailleurs Moorcock qui a publié la premire version de Jack Barron et l'éternité, à l'époque où il était rédacteur en chef de New Worlds.

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