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Lovecraft et l'affaire Shaver

Joseph ALTAIRAC

Etudes lovecraftiennes n°50

              L'affaire Shaver est encore relativement mal connue en France, certainement du fait qu'elle concerne le magazine Amazing Stories dans la deuxième moitié des années 1940 et que cette revue n'a pas bénéficié d'édition française. Il n'est donc pas inutile d'en faire un bref résumé. Le lecteur désireux d'approfondir le sujet se reportera à mon article « L'affaire Shaver » 1 ainsi qu'à d'autres sources aisément accessibles, tant françaises qu'anglo-saxonnes 2.

 

              De quoi s'agit-il au juste ? Ray Palmer, le rédacteur en chef d'Amazing Stories, se met à publier dans sa revue, à partir de mars 1945, toute une série de textes signés d'un certain Richard S. Shaver. Le problème est que ces textes ne se présentent pas comme des histoires de science-fiction « ordinaires », mais comme des témoignages à peine romancés ! Shaver serait en « contact » avec des êtres mystérieux, qu'il appelle les « Deros », vivant dans de gigantesques cavernes souterraines. Dans un lointain passé, à l'époque de la Lémurie (le premier texte de Shaver s'intitule « I Remember Lemuria » !), les anciens maîtres de la Terre ont dû s'exiler dans l'espace et ont abandonné de formidables machines. Les « Deros » sont des êtres humains qui ont découvert ces machines et utilisent les vestiges de cette super-science pour semer le mal sur la Terre ! Shaver prétend également avoir découvert un étrange alphabet, le « mantong », qui serait à l'origine de toutes les langues humaines.


             Tout ceci, comme on le voit, constitue un assez délirant scénario de science-fiction, mais le problème est que Shaver semble croire à ses histoires et que le rédacteur en chef d'Amazing Stories ne fait rien pour l'en dissuader, bien au contraire ! La première revue de science-fiction au monde se transforme peu à peu en une sorte de tribune ouverte aux « hétéroclites » 3 de tout poil ; le courrier des lecteurs se remplit de lettres délirantes de demi-fous prétendant être eux aussi en contact avec ces êtres malfaisants, ou d'explorateurs illuminés affirmant avoir découvert les gigantesques cavernes qui leur servent d'habitations, pour ne rien dire des divagations les plus ahurissantes sur les civilisations disparues, à côté desquelles les études de James Churchward sur Mu semblent des modèles de sérieux et de retenue. Bientôt, les soucoupes volantes pointent le bout de leur nez car, on s'en doute bien, des « Deros », héritiers d'anciennes races émigrées vers les étoiles, aux mystérieux objets volants pilotés oar des extraterrestres, il n'y a pas loin... Comme aurait dit Carrouges, nos anciens dieux nous reviennent sur des soucoupes ! 4

              Il faut avouer que ces histoires à dormir debout remportèrent un certain succès, et les tirages d'Amazing Stories s'envolèrent durant l'affaire Shaver. Les lecteurs eurent même droit à un numéro entièrement consacré à Shaver 5.

 

              Pourant, en avril 1948, Palmer mit le holà à cette histoire, peut-être harcelé par les fans de science-fiction furieux du nouveau visage que prenait leur revue ou, plus probablement, rappelé à l'ordre par les éditeurs d'Amazing Stories. Palmer quittera la direction d'Amazing Stories en 1949 et créera sa propre revue de science-fiction, Other Worlds, mais aussi et surtout des magazines consacrés aux faits mystérieux et aux soucoupes volantes.


              Mais quel rapport avec Lovecraft ? Tout d'abord, certains chercheurs sérieux pensent que Shaver s'est inspiré de Lovecraft lorsqu'il a « inventé » ses histoires de « Deros » et d'anciens maîtres de la Terre contraints de quitter notre planète et laissant derrière eux des traces de leur passage. Dans une certaine mesure, ces créatures peuvent faire penser au panthéon d'extraterrestres de Lovecraft. C'est notamment l'avis de l'érudit Michael Ashley, une autorité de premier plan dans le domaine des pulps et des magazines anglo-saxons de science-fiction 6. C'est fort possible, mais Shaver a pu s'inspirer à d'autres sources que Lovecraft, car ce dernier n'est pas le seul, loin de là, à avoir imaginé que la Terre était peuplée dans le passé d'étranges civilisations non humaines. Les textes de cette teneur ne manquaient pas, spécialement dans les colonnes d'Amazing Stories dont Shaver était un lecteur assidu. On cite assi souvent le nom de Mme Blavatsky et la « théosophie ».


              Il me semble également très significatif que, dans son « Open Letter to the World » (sic !), un texte d'introduction publié dans le numéro d'Amazing Stories de juin 1945 pour mieux préciser sa démarche, Shaver cite Merritt et ses deux ouvrages The Moon Pool (Le Gouffre de la Lune) et The Face in the Abyss (Le Visage dans l'abîme). D'après Shaver, Merritt disait de façon romancée ce qu'il n'osait pas présenter comme des choses vraies, de peur de ne pas être pris au sérieux ! On peut aller loin avec un tel type de raisonnement. Michel Meurger a d'ailleurs montré dans un article récent 7 que la même mésaventure est arrivée à Lovecraft en France dans les années 1950, certains critiques n'hésitant pas à présenter Lovecraft comme une sorte de prophète illuminé.

 

              On le voit, Shaver, en quelque sorte de son propre aveu, s'inspira au moins autant de Merritt que de Lovecraft. Il n'en reste pas moins que ce dernier va jouer, indirectement bien entendu, un rôle fort pittoresque dans l'affaire Shaver. En effet, dans le courrier des lecteurs du numéro de septembre 1945 d'Amazing Stories paraît une curieuse lettre reproduite ici intégralement, suivie de la réponse de la rédaction de la revue.


 

LE NECROMINICON

 

Monsieur,

 

Dans la perspective de vos recherches sur la Lémurie, peut-être pourriez-vous consulter le Necrominicon d'Abdul Alhazred, ainsi que le singulièrement célèbre Das Inausprechlichen Kulten de Von Juntz.

 

Ces deux ouvrages se trouvent dans la section réservée de l'Université du Miskatonic à Arkton, dans le Massachusetts.

 

Je suis diplômé en sciences occultes de cette université et je me suis trouvé en conflit avec les « Deros souterrains » de Mr. Shaver dès l'obtention de mon diplôme en 1935.

 

La traduction du septième chapitre du Necrominicon en utilisant l'« alphabet lémurien » devrait aider grandement à découvrir les tables manquantes.

 

Je regrette profondément que l'intérêt particulier que je porte à (passage supprimé par le rédacteur en chef pour d'excellentes raisons) m'empêche de vous aider concrètement dans vos recherches, mais cette allusion devrait suffire à un cerveau aussi fertile que celui de Mr. Shaver. Et je suis pratiquement sûr qu'après la lecture des ouvrages que j'ai mentionnés plus haut beaucoup de choses aujourd'hui encore obscures et confuses deviendront plus claires.

 

John Poleda (adresse supprimée)


 

Votre rédacteur en chef a des centaines de livres à lire, certains aussi difficiles à se procurer que ceux que vous citez, mais il ne sait pas quand il aura fini de les lire. En tout cas, ce sera fait. Cependant, nous publions votre lettre (avec certaines suppressions judicieuses bien que vous ne mentionnuez rien en ce qui concerne leur publication) afin de permettre à ceux de nos lecteurs qui pourraient entreprendre ces recherches de le faire et de nous tenir au courant. À titre personnel, nous vous écrirons à propos des mystérieuses déclarations que vous faites et nous pensons que l'« intérêt particulier » dont vous parlez est aussi le nôtre. Votre emploi des guillemets autour de « underground deros » nous inétresse beaucoup, car c'est exactement ce que nous aurions fait, compte tenu de ce que nous savons maintenant ! Si vous comprenez à quoi nous faisons allusion, nous serions heureux de recevoir une autre lettre de votre part, à titre privé et non pour publication.

 

              Ces deux textes appellent bien évidemment de nombreuses remarques.

 

              Tous ceux qui sont familiers avec le monde de Lovecraft auront reconnu plusieurs mots célèbres inventés par le maître de Providence, parfois déformés cependant. Le « Necronomicon » devient le « Necrominicon », « Arkham » se transforme en « Arkton » et, de façon bénigne, « Das Unausprechlichen Kulten » en « Das Inausprechlichen Kulten ». Pour quelles raisons ?

 

              Je vois deux explications possibles. La première est que le mystérieux auteur de la lettre a sciemment déformé ces termes pour brouiller les pistes, n'osant pas faire une allusion trop directe à l'univers littéraire de Lovecraft. Mais, dans ce cas, pourquoi n'a-t-il pas transformé l'orthographe de « Von Juntz », « Miskatonic » et « Abdul Alhazred » ? La deuxième hypothèse est plus prosaïque : les typographes d'Amazing Stories ont involontairement estropié ces expressions...

 

              En tout cas, l'énigmatique John Poleda s'est bien amusé en envoyant cette lettre, de toute évidence écrite pour se moquer des allégations de Shaver et montrer qu'il n'était pas dupe. C'était un spirituel clin d'œil aux nombreux lecteurs d'Amazing Stories qui devaient connaître l'œuvre de Lovecraft.


               La réponse du rédacteur en chef est assez énigmatique. Pourquoi ces suppressions dans le texte de la lettre ? Était-ce parce que Lovecraft y était cité nommément ? Il est bien évident que Palmer ne pouvait pas ignorer l'œuvre de Lovecraft 8. Il semble que Palmer laisse entendre qu'il a compris la plaisanterie. Maintenant, n'était-il pas dangereux de publier une telle lettre qui risquait de troubler les lecteurs et de semer de graves soupçons sur la véracité des affirmations de Shaver ? Je me demande si, à l'époque, Palmer envisageait de donner à l'affaire Shaver l'incroyable dévelopement qu'on lui a connu ensuite. Il se peut qu'au début de l'affaire, Palmer ait simplement cherché à lancer un de ces canulars dont il existe des précédents célèbres 9. La publication de la lettre serait alors un moyen subtil de faire comprendre aux lecteurs intelligents qu'il ne prend pas ces histoires au sérieux et que la farce va bientôt se terminer, Palmer tenant à montrer ainsi qu'il ne coupait pas les ponts avec l'authentique fandom de la science-fiction. Qui sait ? On peut même imaginer que Palmer a lui-même écrit la lettre pour plaisanter 10. Malheureusement, l'avenir montrera que, loin de rassurer les fans, Palmer allait s'efoncer de plus en plus dans l'hétéroclistisme.

 

              Le plus amusant est que certains des lecteurs les plus naïfs d'Amazing Stories ont dû partir en quête du mystérieux Necrominicon, alias Necronomicon, conservé à la bibliothèque de l'Université du Miskatonic à AKton, alias Arkham.

 

              Quelles conclusions tirer de cette curieuse affaire ? Essentiellement l'importance des liens qui relient la littérature de l'imaginaire à l'hétéroclistisme. Il faudra bien un jour analyser ce phénomène avec rigueur et ne pas se contenter, comme je le fais moi-même avec ce modeste article, d'en souligner les aspects anecdotiques et plaisants. Imaginons un instant que, dans « Open Letter to the World », Shaver ait cité Lovecraft en plus de Merritt. À l'époque, le nom de Merritt était plus connu que celui de Lovecraft, mais quand on voit aujourd'hui l'intérêt que suscite le maître de Providence, on frémit à l'idée de ce qui serait advenu de sa réputation littéraire si son nom avait été plus intimement associé à l'affaire Shaver. Je fais donc mienne la recommandation de Michel Meurger qui pense qu'il est nécessaire, dans toute étude lovecraftienne, de distinguer avec le plus grand soin esthétique et éthique.

Notes :

1. « L'affaire Shaver », in Encrage n° 17, janvier/février 1988.
2. Voir notamment l'article « Cultes marginaux » dans l'Encyclopédie visuelle de la science-fiction, sous la direction de Brian Ash (Albin Michel, 1977).
3. Je reprends le terme employé par Pierre Versins dans son Encyclopédie. « Les Hétéroclites », écrit-il, « fous littéraires ou scientifiques, magiciens ou sectaires religieux, sont les plus proches parents des auteurs de science-fiction. Plus proches encore que les écrivains fantastiques qui, au moins, se présentent eux-mêmes comme irrationnels » (p. 415). Une assertion un peu rapide qui, me semble-t-il, mériterait discussion.
4. D'après le titre d'un article de Carrouges : « Nos anciens dieux nous reviennent sur des soucoupes : l'homme moderne, les soucoupes volantes et la nouvelle âme mythologique », in Arts, 16 octobre 1952.
5. L'effarant numéro de juin 1947.
6. Voir l'introduction à son anthologie The History of Science Fiction Magazines, Part 3, 1946-1955 (New English Library, 1976), p. 23.
7. Dans Études lovecraftiennes n°s 3 & 4 : « Anticipation rétrograde » : primitivisme et occultisme dans la réception lovecraftienne en France de 1953 à 1957.
8. Raymond A. Palmer (1910-1977) créa en 1930 The Comet, peut-être le premier fanzine de science-fiction. Rien de ce qui touchait à cette littérature ne pouvait lui être étranger, les écrits de Lovecraft encore moins que d'autres.
9. Un autre canular des plus fameux est celui commis dans le New York Sun par Richard Adam Locke (1800-1871) en 1835. Locke avait rédigé de faux bulletins d'observations astronmiques décrivant toute une civilisation de Sélénites ailés. L'affaire, à laquelle on donne parfois le nom de The Moon Hoax (Le canular lunaire), fit grand bruit Il en existe des traductions française : on consultera à ce sujet l'Encyclopédie de Versins à l'entrée « Locke ». Tois semaines avant le commencement du canular de Locke paraissait dans le Southern Litterary Messenger un texte aujourd'hui célèbre d'Edgar Allan Poe, « The Unparalleled Adventure of One Hans Pfaall » (Aventure sans pareille d'un certain Hans Pfaall), sur un fantaisiste voyage en ballon vers la Lune. En 1848, Poe tenta de renouveler un canular comparable à celui de Locke en publiant dans le New York Sun le compte-rendu d'une prétendue traversée de l'Atlantique en ballon. Ce texte est bien connu sous le titre de The Balloon Hoax (Le canard au ballon). st-il nécessaire de rappeler la célébrissime émission radio d'Orson Welles (1938) qui, bien que ne relevant pas vraiment du canular, n'en eut pas moins des résultats spectaculaires ?
10. Si un lecteur de cet article possède des renseigements sur cet énigmatique John Poleda, qu'il nous écrive !

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