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Mais qui a donc inventé la première machine à voyager dans le temps ?

Joseph ALTAIRAC

L'Épopée martienne - La Belle Valence. Oeuvres romanesques - 1, octobre 1996

          D'après Pierre Stolze, dont on lira quelques pertinentes réflexions dans ce volume 1, il n'y aurait pas d'idées totalement originales en science-fiction. Un contre exemple à cette thèse 2 vient pourtant immédiatement à l'esprit : le voyage dans le temps.


          Quand bien même ce contre exemple serait le seul (et on peut en douter : tout dépend de ce que l'on veut bien mettre derrière la notion d'« idée totalement originale »), il est tellement envahissant, tellement inhérent à la nature même de la science-fiction en tant que genre, qu'il semble tout à fait impossible de ravaler au rang d'une simple exception un peu irritante. Pour se convaincre du caractère fondamental de ce thème, on se penchera, par exemple, sur les pages que consacre Christian Grenier à la problématique du voyage dans le temps dans sa très pédagogique étude 3.

 

          Les idées, en science-fiction, ont une histoire. Elles naissent, grandissent, évoluent et se transforment. Mais il n'est pas toujours aisé de suivre avec précision ce cheminement, pour de multiples raisons, parmi lesquelles, souvent, la diffculté d'accès à certains textes capitaux.

 

          Nous allons tenter de résoudre une épineuse énigme : qui a donc inventé la première machine à voyager dans le temps ?

 

          Précisons tout de suite que, même sans machine, les authentiques voyages dans le temps ne fourmillent pas avant La Machine à explorer le temps (The Time Machine, 1895) de Wells. Il n'est pas question de retenir les récits dans lesquels un personnage, plongé en catalepsie pour telle ou telle raison, se réveille dans ce qui est pour lui le futur (à ce compte, quand on y réfléchir, tout le monde voyage dans le temps !), ou encore ceux faisant intervenir des notions comme la mémoire ancestrale ou l'échange psychique, sans parler de l'horripilant artifice du rêve. Non, il s'agit de dénicher des textes dans lesquels un tranfert physique s'est effectivement produit, remettant en cause la notion classique du temps compris comme un fleuve coulant dans un sens donné à une vitesse donnée — si l'on peut dire — , sens impossible à remonter et vitesse impossible à dépasser. Les conditions que je viens de poser pourront paraître injustement restrictives. C'est que, précisément, elles définissent une nouvelle forme de voyage dans le temps, radicalement différente de celles qui sévissaient avant le chef-d'œuvre de Wells, et perdureront d'ailleurs après lui. Remettre en question la trame même du temps constitue bien une idée nouvelle, qui trouve son application romanesque à partir d'une époque donnée, et pas avant.


          Je ne suis parvenu à localiser que deux textes répondant à ces critères et publiés avant 1895, ce qui est tout de même très peu 4. L'un, The Clock That Went Backward, d'Edward Page Mitchell, connu des seuls spécialistes et publié en 1881, sur lequel il faudra revenir plus longuement, fait intervenir, d'une certaine manière, une machine à voyager dans le temps. L'autre, tellement célèbre qu'il donna lieu à des adaptations cinématographiques, date de 1889 : il s'agit de A Connecticut Yankee in King's Arthur Court (Un Américain à la cour du roi Arthur). Pas de machine mise en jeu dans ce classique : le héros de Mark Twain se trouve projeté dans le passé à la suite... d'un coup sur la tête ! Et le retour au présent se fera grâce à un enchantement du magicien Merlin qui plongera le héros dans un sommeil de treize siècles. On constatera que nous sommes davantage dans le domaine du merveilleux que dans celui de la conjecture scientifique, même si le choc entre le monde américain de la fin du XIXe siècle et le Moyen-Âge légendaire anglais sera rendu par Mark Twain avec beaucoup de réalisme lorsqu'il montrera l'effet des bouleversements provoqués par la mentalité et la technologie modernes sur l'ordre du passé. Il ne fait aucun doute que Un Américain à la cour du roi Arthur a fortement influencé Théo Varlet et André Blandin pour La Belle Valence (1923), qui joue de manière réjouissante sur ce même registre de la confrontation anachronique.

 

          On notera au passage que ces deux textes sont d'origine américaine.


          Si l'on voulait se montrer impitoyable, il serait même possible d'éliminer le magnifique roman de Mark Twain pour de sordides questions d'antérorité. En effet, si la parution de La Machine à explorer le temps de Wells date de 1895, il ne faut pas oublier que le romancier britannique en avait déjà publié une première esquisse en 1888 dans une publication amateur qu'il avait contribué à créer, The Science Schools Journal, sous le titre The Chronic Argonauts. Trois épisodes de ce récit inachevé furent publiés, et même si le texte diffère profondément de la version définitive que nous connaissons, il y est bien question d'un inventeur — le Dr. Nebogipfel, tenant ainsi que le font remarquer les biographes de Wells, Norman et Jeanne Mackenzie, davantage de l'alchimiste que du scientifique 5 — qui a fabriqué une machine à voyager dans le temps. Wells rédigera d'alleurs plusieurs versions avant d'aboutir à ce que son biographe Geoffrey West qualifie, à juste titre, d'« un des livres les plus intelligents qui soient au monde » 6.

 

          Il reste donc le texte si peu souvent cité d'Edward Page Mitchell, antérieur de sept ans à la première tentative de Wells.


          Pourquoi une si faible notoriété ? C'est que les œuvres d'Edward Page Mitchell ne furent publiées que dans des journaux américans, et le plus souvent anonymement. Il a donc fallu toute la patiente érudition de l'historien de la science-fiction Sam Moskovitz pour les sortir de l'oubli 7. Le plus étonnant est que The Clock That Went Backward est loin de constituer une exception, fruit unique de l'heureuse mais éphémère inspiration d'un auteur occasionnel. Edward Page Mitchell fut un véritable pionnier de la science-fiction américaine, auteur de plusieurs autres nouvelles marquantes parmi les quelles nous citerons The Tachypomp (1874), conernant une invention permettant d'atteindre théoriquement une vitesse infinie, The Inside of the Eart (1876), sur le thème de la Terre creuse, The Man Without a Body (1877), sur une machine à télétransporter, Our War with Monaco (1880), une guerre future parodique, The Crystal Man (1881), une histoire d'homme rendu invisible de manière scientifique (seize ans avant le célébrissime roman de Wells !), ou encore The Balloon Tree (1883), sur une plante inconnue capable de voler à l'aide de vessies gonflées d'hydrogène et peut-être dotée d'intelligence.

 

          Edward Page Mitchell, du fait qu'il était publié dans des journaux américains à très grand tirage, était lu par un public considérable, et certains de ses textes étaient également publiés en Angleterre. Ce n'est donc pas parce que son nom est presque inconnu aujourd'hui que son influence a été négligeable sur l'évolution de la science-fiction américaine. Au passage, on constatera que l'existence d'écrivains ciomme Edward page Mitchell, qui procèdent d'Edgar Allan Poe, prouve que la science-fiction amércaine n'avait nullement besoin de l'influence française pour se développer. Au contraire, ce fut plutôt Edgar Allan Poe qui influença Jules Verne.

 

          Mais revenons à The Clock That Went Backward, seul rival existant, semble-t-il, à La Machine à explorer le temps de Wells. En résumant la nouvelle outrancièrement, il y est question d'une fort bizarre horloge dont le jeune Harry hérite de sa tante Gertrude. Harry et son cousin, le narrateur, partent finir leurs études en Hollande, selon la volonté de la vieille tante. Là, apparemment sous l'effet du curieux mécanisme, Harry et son cousin se trouvent projetés au XVIe siècle aux Pays-Bas dans la ville de Leyde, assiégée par les Espagnols. Harry empêchera la prise de la cité hollandaise, restera au XVIe siècle, prendra femme et deviendra un des ancêtres de sa propre tante Gertrude, tandis que le narrarteur retournera dans le présent !

 

          Évidemment, Edward Page Mitchell ne nous donne aucun détail sur le fonctionnement de l'horloge. On saura seulement qu'elle est l'œuvre d'un mystérieux horloger du nom de Jan Lipperdam. Il n'empêche que si cette machine à voyager dans le temps reste primitive et sent encore le tour de passe-passe merveilleux plutôt que scientifique, Edward Page Mitchell est le premier écrivain à parler de machine, avant H.G. Wells, et surtout à construire une véritable boucle temporelle, ce que l'auteur britannique n'a pas essayé de faire (ce n'était d'ailleurs pas son propos). Le fait que le jeune Harry devienne l'ancêtre de sa tante peut paraître banal aujourd'hui au lecteur de science-fiction, mais, pour l'époque, il s'agissait d'une trouvaille véritablement extraordinaire. On peut, sans conteste, parler là d'idée nouvelle.

 

          L'avant-dernier paragraphe de la nouvelle est consacré à la surprenante déclaration d'un professeur hollandais qui a joué un rôle énigmatique dans l'histoire, et mérite d'être cité :

 

          « On parle beaucoup [...] de l'influence du XVIe siècle sur le XIXe siècle. Aucun philosophe, autant que je le sache, n'a étudié l'influence du XIXe siècle sur le XVIe siècle. Si une cause produit un effet, pourquoi un effet d'induirait-il pas une cause ? [...] Un descendant devrait tout à son ancêtre, et un ancêtre rien à son descendant ? La destinée, qui gouverne notre existence, et qui, pour atteindre es buts qu'elle s'est fixés, nous conduit vers le futur, ne pourrait pas nous ramener dans le passé ? »


          Edward Page Mitchell est donc, jusqu'à nouvel ordre (restons prudents), l'inventeur de la machine à voyager dans le temps, et ce n'est pas rien. Avec un peu de mauvais esprit, on pourra lui contester l'invention de la machine à voyager dans le temps, à cause du flou qui entoure sa mystérieuse horloge. Non que le fonctionnement de la machine à voyager dans le temps de Wells soit tellement clair, mais l'auteur de La Guerre des mondes prend la peine de se livrer à une passionnante dissertation sur la nature du temps, en le présentant comme une dimension le long de laquelle il serait possible de se déplacer. Cela change tout. À l'époque où Wells était encore étudiant, les discussions sur la nature du temps devenaient à la mode, et il s'inspira pour cette dissertation d'une lecture faire par un de ses camarades du nom de E.A. Hamilton-Gordon, traitant du temps considéré comme une quatrième dimension 8. Et les quelques détails qu'il révèlera — ou feindra de févéler — sur le mécanisme de la machine suffiront à enflammer l'imagination du lecteur et à provoquer chez ce dernier la fameuse « supension d'incrédulité » :

 

          « L'objet que l'Explorateur du Temps tenait à la main était une espèce de mécanique en métal brillant, à peine plus grande qu'une petite horloge, et très délicatement faite. Certaines parties étaient en ivoire, d'autres en une substance cristalline et transparente. [...]

 

          — Ce petit objet n'est qu'une maquette [...]. C'est le projet que j'ai fait d'une machine à voyager dans le Temps. Vous remarquerez qu'elle a l'air singulièrement louche, et que cette barre scintillante a un aspect bizarre, en quelque sorte irréel [...].« 

 

          Donner à croire au lecteur qu'il entrevoit un instant les rouages de la machine à voyager dans le temps est un coup de génie de Wells qui fait de lui le vértable inventeur de la machine.


          Quant au lecteur sceptique et exigeant, auquel on ne la fait pas et qui veut de toute force comprendre le mécanisme, nous renverrons au texte définitif d'Alfred Jarry datant de 1899 et certainement écrit en réponse à une insatisfaction de Rachilde au sujet du roman de Wells : Commentaire pour servir à la construction pratique de la machine à explorer le temps 9.


          Un dernier détail : Jarry et Wells étaient tous deux de grands amateurs de randonnées à bicyclette 10. Voilà qui en dit long...

Notes :

1. Cette étude est parue dans l'édition Encrage de L'Épopée martienne & La Belle Valence, de Théo Varlet et consorts. [note de Génération SF]
2. Pierre Stolze est d'ailleurs précisément l'auteur d'une thèse, Rhétorique de la science-fiction, dans laquelle il tente de défendre — entre autres — ce point de vue.
3. La science-fiction, lecture d'avenir ? (Nancy : Presses Universitaires de Nancy, 1994), pp. 75-91.
4. Les plus érudits de nos lecteurs en découvriront peut-être d'autres antérieurs, auquel cas je leur serais reconnaissant de m'en faire part. J'insiste cependant sur le fait qu'il s'agit de trouver de véritables voyages dans le temps (passé ou futur), au cours desquels les protagonistes agissent et interviennent sur le cours des événements, et non pas se promènent comme de purs esprits en profitant du paysage.
5. Voir Norman et Jeanne Mackenzie : The Time Traveller, The Life of H.G. Wells (Londres : Weidenfeld and Nicolson, 1974) p. 65.
6. Voir Geoffrey West : H.G. Wells (Paris : Gallimard, 1932), p. 306.
7. Voir Edward Page Mitchell : The Crystal Man (New York : Doubleday, 1973). Ce recueil de nouvelles est accompagné d'une indispensable étude de Sam Moskovitz, véritable biographie d'Edward Page Mitchell.
8. The Time Traveller : The Life of H.G. Wells, op. cit., p. 65.
9. Voir Alfred Jarry : Œuvres complètes (Paris : Bibliothèque de la Pléiade, 1982), tome I, pp. 735-743 et 1238, ou La Science-fiction avant la SF, édité par Monique Lebailly (Paris : L'Instant, 1989), pp. 215-223.
10. Pour Wells, voir par exemple le document photographique n°17 publié dans The Time Traveller : The Life of H.G. Wells, op. cit. ; pour Jarry, voir Rachilde : Alfred Jarry, ou le Surmâle des lettres (Paris : Grasset 1928), pp. 158-165.

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Thèmes, catégorie Voyages dans le temps

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