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La Chronolyse : Voyage en pays Jeuryen

Sylvie DENIS

Bifrost n°54, avril 2009

          1. Le Temps incertain

           2. Les Singes du temps

           3. Soleil chaud, poisson des profondeurs

 

          Un classique, dit mon Petit Larousse, est un « auteur, ouvrage, œuvre, qui peuvent servir de modèle, dont la valeur est universellement reconnue ».

 

          De ce point de vue, il n’y a aucune difficulté à qualifier Le Temps incertain de classique et la critique pourrait s’arrêter là : roman majeur d’un auteur majeur de la Science-Fiction française, salué par la critique à sa sortie, il a également été le premier à se voir décerner ce qui était à l’époque le Grand Prix de la Science-Fiction Française (avant de devenir le Grand Prix de l'Imaginaire). En clair, toute personne qui se pique de connaître un tant soit peut le genre dans notre beau pays devrait l’avoir lu et plutôt deux fois qu’une.

 

          Mais un classique est aussi un livre qui, tout en exprimant de façon magistrale l’esprit de son temps, n’en est pas moins intemporel en ce sens qu’il continue à parler à des lecteurs bien après sa publication.

 

          Un classique dans un genre satisfait à ces critères et, d’une manière où d’une autre le fait avancer. Dans tous les cas, il ne le « transcende » pas, il ne cesse pas d’y appartenir. Un bon livre de Science-Fiction est un livre de Science-fiction de la même façon que le meilleur pain que vous ayez mangé dans votre vie demeure du pain, quel que soit le nombre d’étoiles attribué à la table où il est servi... Si Le Temps incertain et peut-être surtout Les Singes du Temps ne figurent pas au sommaire des histoires de la littérature du vingtième siècle, cela ne signifie pas qu’ils n’y ont pas leur place, mais pour reprendre les termes d’analyse de Gérard Klein, que la culture dominante n’a toujours pas compris et encore moins intégré ce que la Science-Fiction a à dire sur la civilisation moderne.

 

          Il semblerait, à lire certains critiques contemporains, qu’on ait oublié que la science-fiction est une littérature collective et qu’un auteur ne perd rien en inscrivant son œuvre dans une tradition, en reprenant à son compte et en prolongeant les idées et les réflexions d’un autre, bien au contraire. Dans cette perspective, Le Temps incertain, que l’auteur à l’époque a placé sous l’égide de Philip K. Dick en le citant, est une variation magistrale sur le thème classique du voyage dans le temps. Il est aussi un roman dans la droite ligne de l’exploration de l’espace intérieur qui faisait florès en convergence avec la New Wave anglo-américaine

 

          Et un livre dickien, va-t-on me dire ? Certes, au sens où on y interroge la nature de la réalité — mais c’est bien tout. Michel Jeury, comme tout auteur de SF, s’est nourri de l’œuvre de ses collègues et donc de celle de Dick. Une variation n’est pas une pâle copie. Quiconque connaît un peu l’histoire sait que l’originalité consiste bien souvent à apporter une minuscule pierre à un édifice dont la construction a commencé bien avant soi.

 

          Je le répète, la SF est une littérature collective qui se construit dans le partage, l’échange et la confrontation des idées d’une manière que ne connaît absolument pas la littérature générale.

 

          Le voyage dans le temps est ce que j’appelle une idée de première instance. Elle apparaît tôt dans l’histoire du genre et a par la suite généré d’innombrables variations sur le thème. Elle découle d’une compréhension moderne de la notion de temps comme un principe linéaire, une droite, et comme un espace, une dimension dans laquelle on peut se déplacer. L’auteur, prenant en compte la capacité de l’homme à comprendre les lois de la physique et à les appliquer, peut postuler l’existence d’une « machine à voyager dans le temps » et écrire un récit de fiction extrapolative appelé La machine à voyager dans le temps où le personnage principal devient être témoin de l’évolution de l’humanité jusqu’à son plus lointain futur.

 

          L’Encyclopaedia Jeuryalis de Jean-Pierre Dupont est un ouvrage publié par F. Valéry en août 1989 qui recense plus de 200 termes ou expressions créés par Michel Jeury dans ses romans et nouvelles. Quiconque se demande ce qu’on veut dire par « littérature d’idées » peut trouver la réponse dans les concepts sur lesquels reposent ces trois romans majeurs dont nous parlons :

 

          Chronolyse (Le temps incertain et Les singes du temps) : Voyage dans l’univers Chronolytique ou Indéterminé. Le processus d’accès peut être artificiel ou naturel. Artificiellement il est provoqué par des drogues comme le mebsital SF7009, ou la poudre jaune. Naturellement, il se manifeste comme un moyen de défense du cerveau ou de le faire sombrer dans la folie, en fractionnant la douleur et en la dispersant dans l’infini du temps.
          Syndromes de Hood et de Boldi (Soleil chaud, poisson des profondeurs) : Deux aspects équivalents d’une fuite schizophrénique à répercussion somatique totale. L’homme est terrorisé par le froid absolu de la civilisation des hyper-systèmes, alors il rêve qu’il est très loin de là, quelque part sous un soleil chaud. Et il se met à brunir. Telle est la maladie de Hood, aussi appelée « soleil chaud » Quant au Boldi « poisson des profondeurs » on peut penser qu’il tente de transormer son corps en une sorte de scaphandre invulnérable, de s’enkyster pur devenir un animal du vide et du froid. [...] Dans une tentative de récupération sociale, des cités souterraines (Guénières) furent construitent pour cette partie de l’humanité atteinte du syndrome de Boldi.

 

          Tout y est. Tout ce qui fait de bons romans de SF et en ravit les lecteurs qui apprécient qu’on leur décrive de façon pertinente et poétique des mondes autres. Et l’on remarquera que chez Jeury, description est un bien grand mot : ces romans sont remarquablement courts, surtout comparés à ceux d’aujourd’hui. en SF, décrire ce n’est pas montrer le connu, décrire, c’est créér. Mais Jeury décrit beaucoup moins que ses collègues : il nomme, et cela suffit à créer son univers.

 

          Le terme chronolyse est un des plus beaux néologismes jamais créés par un auteur français. Le phénomène de projection de l’esprit d’un psychronaute dans celui d’un homme vivant à une autre époque donne lieu à une situation originale traduite par un jeu de répétitions de scènes qui livrent peu à peu le portrait d’un homme et de son monde. Et comme le dit Michel Jeury lui-même en 1974 dans une interview à Horizons du Fantastique : « La Science-Fiction entraîne dans chaque œuvre ou presque une remise en question du monde. » La suite de l’interview montre qu’il pensait alors à la perception de la réalité modifiée par les drogues. Les syndromes de Hood et de Boldi sont de ces créations jeuryennes qui objectifient en une seule image saisissante l’esprit d’une civilisation : de l’aliénation créée par les hypersystèmes naissent les deux syndromes autour desquels tourne l’action du roman. Qu’on songe cependant à ce que donnerait la même idée sous une autre plume : d’interminables descriptions de la vie dans les cités guénières, une accumulation sans fin de détails là où un concept suffit à les évoquer. Or, comme l’expliquent Jack Cohen et Ian Stewart dans The Collapse of Chaos, nous avons de concepts, d’idées et de théories, d’abstractions pour penser. Nous avons besoin du mot et du concept de « chat » pour ne pas avoir à décrire un chat à chaque fois que nous en parlons. Les théories détruisent les faits et cette destruction nous permet de créer des modèles à partir desquels nous pouvons penser le monde. Et tout comme le langage, les théories nous éloignent autant du réel autant qu’elles nous en rapprochent : c’est pour cela que nous ne pouvons nous en passer.

 

          La trajectoire de Claude Atoll, l’un des personnages principaux, est celle d’une victime du Boldi — mais c’est surtout une métaphore issue d’une observation juste de la condition de l’homme occidental extrapolée de manière logique et poétique dans l’univers que crée le roman. Le plaisir du lecteur de SF qui le découvre après avoir lu son titre énigmatique réside dans le dévoilement progressif de cet univers dont la projection éclaire le sien. Vingt-cinq ans après, il apparaît que Gérard Klein avait parfaitement raison de dire dans sa préface au livre d’or reproduite comme postface dans cette édition de Soleil Chaud que « Le Temps incertain renouvelait le récit en s’enrichissant des recherches formelles du Nouveau Roman, mais il échappait en même temps à la gratuité esthétisante de ce dernier en faisant une large place à un avenir concret, c’est à dire à un avenir social. Car, enfin, ce livre introduisait comme possible des tyrannies industrielles de l’avenir en désignant explicitement leurs vecteurs : les multinationales. »

 

          Et la justesse de l’analyse de Michel Jeury de ce qui fait notre civilisation est telle que ces livres continuent à nous parler trente ans après. Mieux, ou pire : qui lit Jeury constate, avec admiration et il faut bien le dire un peu de dépit, qu’il a vu et dit peu ou prou tout ce qu’il y a à voir et à dire de l’homme moderne. Et trente ans, c’est beaucoup pour un homme, mais rien du tout pour une civilisation.

 

          Trente ans plus tard, les idées jeuryennes font donc encore mouche : certes, la révolution paysanne n’est pas d’actualité, sauf peut-être en Amérique du Sud mais le monopole d’une entreprise comme Monsato est une réalité. De la même façon, les pups, ces poupées de chair qui servent de délassement aux membres des classes dirigeantes résonnent étrangement à une époque où le pédophile est devenu le criminel emblématique.
          C’est ce que je pense aujourd’hui. Lors de ma première lecture, je percevais dans ces romans quelque chose qui me gênait et m’empêchait de les aimer autant que ceux d’un Cordwainer Smith ou d’un Frank Herbert.

 

          Pour moi, qui avais onze ans lorsque le Le temps incertain est paru, le livre a un incontestable parfum d’années soixante-dix. Un parfum subjectif bien entendu, ce qui me reste de ce que j’ai pu percevoir d’une époque : une ambiance lourde, grise et morose, des personnages mal dans leur peau qui oscillent entre l’apathie de La Dentellière et la révolte punk. Le malaise qui les hante sent son mai 68 et sa contestation de la direction que prenait déjà, pour qui savait observer, une civilisation toute entière tournée vers le matériel et la consommation. Son post-mai aussi, avec son désenchantement, sa nostalgie d’une « révaïche » toujours à inventer. Ces romans ne constituent pas une lecture réconfortante : il suffit de lire, par exemple, la critique de Julien Raymond sur le site NooSFère sur la réédition de 1989 Livre de Poche. Incapable de le replacer dans son contexte historique et littéraire, il constate que le livre est abscons et chaotique sans parvenir à comprendre le pourquoi de sa complexité et la nature du malaise qu’il distille.

 

          L’explication est pourtant assez simple. Le Temps incertain ne cherche ni à distraire, ni à dépayser ou à réconforter son lecteur. Si vous ne lisez de l’Imaginaire que pour le romanesque, l’aventure et l’exotisme, il n’est pas pour vous. Si vous lisez de la Science-Fiction pour cela, mais aussi pour comprendre et réfléchir sur le monde que nous créons tous les jours par nos actions de singes civilisés, il l’est sans conteste. Roman expérimental, il porte la trace de l’influence du Nouveau Roman et de son refus de ce qui fonde le roman mais peut aussi le faire sombrer dans l’insignifiance de l’anecdote : le récit, le romanesque, la belle histoire dont le héros et sa trajectoire sont nécessairement pleine d’enseignement et de sens.

 

          Quant à la sacro-sainte identification... Il faut bien l’avouer, les personnages jeuryens ne sont pas spécialement sympathiques. Les femmes ont souvent une attitude sexuellement agressive qui semble constamment et sournoisement menacer le protagoniste masculin. Les hommes ne sont des héros que si on leur ajoute le qualificatif d’anti. Mais si les névrosés de Woody Allen ou les frustrés de Claire Brétécher appartenaient à cette cohorte de personnages dégoûtés d’eux-mêmes et de la société de consommation et de ses mirages, ils avaient au moins le mérite de faire rire, ce qui n’est pas le cas, par exemple, de Daniel Diersant, l’employé de la Séac qui a un accident de voiture dans Le Temps incertain et qui tourne en rond dans des séquences temporelles qui se répèrent de façon angoissante. Quant à Claude Atoll, victime du syndrome de Boldi dans Soleil Chaud, son comportement avec son esclave sexuel ne peut que mettre mal à l’aise. Ces gens sont tout sauf des figures auxquelles un adolescent peut s’identifier. Ils ne sont que de petits humains pris au piège entre des puissances en guerre, empires industriels, ordinateurs, réseaux et hôpitaux autonomes inventeurs du voyage chronolitique et qui tentent avec un succès très relatif de trouver une issue.

 

          Daniel Diersant voit une série d’événements — accident de voiture, arrivée à une usine, entrevue avec un supérieur, kidnapping — se répéter inlassablement jusqu’à ce qu’il comprenne ce qui lui arrive. « En sortir » est son leitmotiv. Il n’y parvient qu’en abandonnant sa personalité et en rejoignant la Perte en Ruaba qui se situe au delà de l’univers chronolytique. On peut toutefois se demander si la vie y est si intéressante que cela : devenu Renato Rizzi sur la plage éternelle de la Perte, il est un aventurier sans aventure, condamné au bord de la mer en se demandant s’il est vraiment libre et réel...

 

          Les personnages de Jeury cherchent à sortir de l’Histoire qui les broie, et ils y parviennent parfois en abordant les rivages de l’Utopie. Mais l’auteur sait, comme Simon Clar dans Les Singes du temps que l’utopie suprême, celle qui délivre de la « souffrance, de la faim, du travail et de l’histoire » est aussi une illusion réservée à quelques-uns qui peuvent se contenter d’une existence pure, délivrée du temps et de la souffrance, mais aussi de l’inscription dans le réel qui fait l’humanité.

 

          Alors quoi ? « La civilisation est-elle l’ennemi ? Il faut devenir berger au Larzac ou ermite au Tibesti [...]. Ou bien, c’est la société capitaliste et elle seule. »

 

          La question est si bien posée qu’elle demeure la nôtre. L’homme moderne, avec son terrorisme, son réchauffement climatique, ses puissances d’argent, ses pauvres et ses riches, ses fanatiques et ses consomateurs, sa biosphère en danger, sait, pour peu qu’il en fasse partie (car des populations entièrens en subissent les inconvénients sans jamais en voir les avantages), que la civilisation constitue son problème principal. Qu’il n’y a pas de solution, c’est ce que voudrait nous faire croire le nihilisme mortifère dont Michel Houellebecq est le chantre principal. Houellebecq est un grand satiriste, mais je préfère, et de loin, la poétique jeuryenne à la dépression permanente à la Houellebecq.

 

          Il convient ici de citer à nouveau la postface de Gérard Klein, dans laquelle il ne cesse de s’étonner que l’œuvre de Michel Jeury échappe à ses théories sur la Science-Fiction. Car Jeury, originaire d’une famille de paysans, n’entre pas dans un cadre où l’écrivain de SF serait un petit-bourgeois écrivant pour récupérer le pouvoir qu’il n’a pas dans le réel. Si le genre Science-Fiction constitue une théorie de la place de l’homme dans le monde, on se rend compte qu’elle se trouve en ce moment dans la position que décrit Gérard Klein lorsqu’il analyse la place des théories dans le fonctionnement socioculturel des classes moyennes.

 

          « La théorie est toujours l’expression d’un désir auquel le réel impose sa censure. Lorsqu’en effet une pratique cesse de donner des résultats satifaisants dans le réel, ou lorsque le réel impose des conditions auxquelles aucune pratique ne répond, l’humain commence par en éprouver une certaine surprise puis un déplaisir certain et cède à la dépression. Ce moment dépressif [...] lui permet de régresser vers un stade psychique relativement indifférencié à partir duquel une autre représentation du réel puisse s’élaborer qui permette son ressaisissement. »

 

          Dans la réalité, Michel Jeury a cessé d’écrire de la Science-Fiction, pour des raisons qui lui appartiennent. Et pourquoi pas ? Après tout, qui a envie de prêcher dans le désert pour trois kopecks toute sa vie ?

 

          Dans la réalité, le genre lui-même, confronté à la désillusion envers certains de ses postulats paradigmatiques, comme le voyage dans l’espace et le progrès technique, s’interroge et hésite. Les lecteurs vont chercher dans le romanesque et les mondes pittoresques l’évasion et la consolation dont ils ont besoin et certains auteurs entretiennent la dépression d’une société qui ne se comprend pas elle-même alors que les moyens lui en ont été donnés depuis longtemps, par Brunner, par Silverberg, par Spinrad, par Disch, par Jeury.

 

          La Science-Fiction est une littérature d’idées et il est dans la nature de celles-ci de circuler et de féconder les cerveaux des auteurs chez qui elles s’installent : Michel Jeury est de ces auteurs qui stimulent la créativité des autres, qui donnent des pistes, qui dirigent le regard là où il doit aller pour que jaillisse la compréhension.

 

          On me reprochera sans doute encore ma naïveté, mais je préfére croire que pour avancer, aussi peu que ce soit, il vaut mieux y voir clair. Il est sain et normal pour une civilisation basée sur la technoscience de parler du futur de l’homme dans le monde qu’il a créé en en faisant usage, non pas parce qu’on est trop bête ou trop crédule pour voir ce qui le menace, mais parce qu’en connaissant les erreurs et les obstacles, on peut tenter de les éviter.

 

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