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Ideologie

Jean-Pierre ANDREVON

Le Monde de la SF. M.A. Editions, juin 1987

          Début 1968, les principaux magazines de S-F américains faisaient paraître une pétition de certains auteurs du genre ayant « la conviction que les Etats-Unis doivent demeurer au Viet-Nam ». Deux mois plus tard une pétition inverse, signée de 82 noms, s'opposait à cette guerre... Parmi les faucons, citons Poul Anderson, Robert Heinlein, Jack Williamson (on ne s'en étonnera pas). Parmi les colombes, Asimov, Bradbury, Dick, Ellison, Farmer, Kate Wilhelm (on ne s'en étonnera pas non plus). La science-fiction ne s'occuperait-elle pas seulement du futur et des étoiles, mais aussi du présent ? C'est une belle banalité que l'affirmer, mais elle est sans doute de celles qu'il n'est pas inutile de répéter. La S-F n'est pas une littérature divinatoire, qui invente ou propose des avenirs planant au-dessus de la mêlée, ni une forme romancée de la futurologie, elle est la simple projection du présent, un présent ressenti, vécu, décrypté différemment par chaque auteur selon sa sensibilité... son idéologie (voilà que le mot est lancé !). Un écrivain de droite n'écrira pas la même S-F qu'un écrivain de gauche (comparez Jimmy Guieu à Jean-Gaston Vandel, Larry Niven à Ray Bradbury), même si les choses ne sont que rarement aussi simples et aussi tranchées : chez Norman Spinrad co-existent un anar ennemi de tout pouvoir et un fameux phallocrate ; Marion Zimmer Bradley, écrivain d'heroic fantasy qui figure au manifeste des faucons, a écrit bien avant son temps un superbe récit écologique : Marée montante (NéO — The Climbing Wave, 1955). De la même manière, un roman des années 40 ne ressemblera pas à un roman des années 60, parce qu'en deux décennies la société aura changé, donc la vision des futurs possibles de ces sociétés (Voir pour l'histoire de toutes ces figures de l'avenir, de Saint-Augustin au XXIe siècle, l'énorme essai de Bernard Gazes, Histoire des futurs),
          En 1946, paraît aux USA un roman signé Will Jenkins (pseudonyme de Murray Leinster, auteur un peu trop oublié aujourd'hui), Murder of the USA (Assassinat des Etats-Unis, 1er titre publié par le fameux Rayon Fantastique en 1951) : son titre dit déjà tout, et il n'est pas difficile de comprendre qu'il a été écrit « à chaud », au sortir de la 2e Guerre mondiale, d'Hiroshima et de Nagasaki. En 1961 Robert Heinlein publie En terre étrangère, où un messie à cheveux longs venu de Mars enseigne l'amour et la tolérance dans une Amérique du proche futur en proie au fascisme : ce livre sera la Bible des hippies tout au long de la décennie. (Oui, c'est pourtant ce même Heinlein qui, quelques années plus tôt, dédiait son militarise Etoiles, garde-à-vous ! à « tous les adjudants de tous les pays qui ont œuvré pour faire de jeunes garçons des hommes » !). La S-F est donc bien une littérature « de terrain », et si possible brûlante. Son cheminement en témoigne ; les années 20 et 30 furent celles de la célébration naïve (ou pas si naïve que ça) de la « conquête de l'espace », de l'expansionnisme sans mesure de l'Homme avec un grand H, porté par une technique sans défaillance et un capitalisme sans frein, de la construction de gigantesques Empires galactiques (où, comme le note avec humour Versins dans son Encyclopédie, « on parle l'anglais ») ce qui ne se fait pas sans une galopante xénophobie (celle-ci étant, constaté toujours par Versins « un thème si gigantesque que peu d'oeuvres peuvent se vanter de lui avoir échappées) ».
          Les années 40 et 50 sont celles de la prise de conscience (la guerre est passée par là) et de la peur (elle a été remplacée par la guerre froide et ses menaces d'anéantissement nucléaire). Une peur qui devient écologique dans les années 60, avant de retomber comme un soufflé dans les années 70 et surtout 80, où l'on en a marre d'avoir peur, et où l'on cherche à nouveau les images d'un futur positif (hard science) ou l'évasion atemporelle (avec l'explosion de l'heroic fantasy). Des œuvres isolées, pourtant, ont toujours existé, comme autant de cris, de mises en garde : en 1907 c'est Jack London qui publie Le talon de fer (The iron heel — 10/18) préfacé par Trotsky, qui s'attaque à la « ploutocratie », tandis que Zamiatine, dès 1920, se montre un clairvoyant prophète des futurs errements staliniens avec Nous autres (Folio). Rappelons Le Meilleur des Mondes et 1984, rappelons Ravage de Barjavel, qui en 1943 épousait un « retour à la terre » très pétainiste, que récupéreront les « écolos » des années 70. Plus près de nous, quatre chefs-d'œuvre, quatre livres éblouissants, incontournables, témoignent de « l'engagement » de leurs auteurs : Limbo (Limbo — 1952, Livre de poche) de Bernard Wolfe, sur les suites insensées d'une guerre nucléaire, en 1968 Tous à Zanzibar (surpopulation) de John Brunner, en 1969 Jack Barron et l'éternité de Norman Spinrad (l'Amérique de la déglingue) et en 1973 enfin notre compatriote Michel Jeury donnant avec Le temps incertain une vision acérée de l'emprise des multinationales et de leur dépassement utopique. Quatre œuvres essentielles qui, rappelons-le en guise de coup de chapeau, furent toutes publiées par Gérard Klein dans sa collection « Ailleurs et Demain »
          A contrario, on notera que la S-F russe actuelle ressemble beaucoup à la S-F américaine des années 30 (on y célèbre la science et on y ignore la critique sociale), tandis que les pays en voie de développement, au futur plus qu'incertain, n'en ont tout simplement pas. Ces quelques axes de réflexion auront je pense suffi à démontrer que la S-F, reflet décodé du monde et réponses(s) au monde, littérature de notre âge d'acier et d'atomes, prise de parole de nos désirs et de nos peurs, est par excellence la littérature de l'idéologie, qui la traverse, la porte, parfois la modèle. Elle est message et médium, c'est sa nécessité existentielle et sa force.
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