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Mouvance : l'émergence d'une nouvelle liberté d'écriture

Entretien avec Raymond Milési et Bernard Stephan

Michel LAMART

Proxima spécial n°1; Andromède, 1986

          1 — le « Projet Mouvance » est accompli ; les années Mouvance s'achèvent. Elles représentent une parenthèse de neuf années de travail Que pensez-vous de l'itinéraire parcouru ?
          RAYMOND MILESI : Je n'appellerais pas ça une « parenthèse ». Pour moi, c'est dans la ligne de ce que je vis, de ce que je fais tout le temps. Par exemple, Bernard et moi n'aurions sans doute pas fait MOUVANCE s'il n'y avait pas eu auparavant des tas de « colonies de vacances » encadrées en commun. C'est une parenté étrange pour un boulot littéraire, mais pour nous c'était dans la logique des choses.
          BERNARD STEPHAN : Il y a dans celte question plusieurs affirmations sur lesquelles je voudrais revenir. Ce qui me paraît important, ce sont tes huit réalisations proposées au public de 77 à 84. Sans elles, le projet n'aurait pas pris consistance, et il serait à mon avis illisible et inutile. Je tiens beaucoup à ce que soient mises en relation, constamment, les trois étapes de l'expérience : projet — réalisation — bilan. Ces trois étapes s'éclairent l'une l'autre et sont trop étroitement imbriquées pour que l'on puisse en oublier une. Mais seules les huit parutions justifient que nous tentions aujourd'hui de revenir sur ce que vous appelez « l'itinéraire ».
          D'autre part, dans ces années-là, l'entreprise MOUVANCE 1°) n'a pas été toute ma vie (ainsi, l'année 77 est pour moi celle de la perte d'un être proche, non celle du deuxième tome de la série...), 2°) n'a pas été non plus une parenthèse, car les recherches effectuées dans son cadre n'ont jamais été quelque chose d'accessoire. Il s'agissait plutôt d'un exemple de ce que je voulais faire, prenant place à côté de mon métier, mes relations, la vie quotidienne, liés à ces autres éléments, agissant sur eux (j'utilise en classe des trouvailles de MOUVANCE) et influencé par eux...
          Quant à qualifier notre itinéraire de « travail », je l'accepte si l'on attache à ce mot les valeurs de la curiosité, de plaisir dans la recherche et la découverte, d'apprentissage d'une technique, ceci afin de ne pas en rester à la conception d'un parcours débutant, où prendraient place des considérations d'exploitation ou d'aliénation.
          Ne pas perdre de vue que notre expérience a été basée sur le principe du plaisir de la publication. Le fait qu'il n'est pas disparu au cours des années me semble quelque chose de vraiment important !
          R.M : En gros, à l'heure du bilan, j'estime que la plupart des buts visés ont été atteints. Le plus sensible, c'est sûrement l'action que MOUVANCE a eu sur moi-même, sur ma façon de lire et d'écrire, d'envisager le travail d'écrivain aussi. Et je n'oublie pas non plus que, au-delà de tous les effets (minimes, en fait) que MOUVANCE aura pu avoir sur l'écriture SF dans notre pays, nous avons cherché avant tout à nous faire plaisir en donnent une vie particulière à de bons textes et en favorisant la créativité de plusieurs auteurs, qui sont devenus autant d'amis.
          2) le sous-titre de MOUVANCE est Science-Fiction et Pouvoir. Quel rapport établissez-vous entre ces deux concepts ? Est-ce à dire que l'ensemble du projet s'articule sur ces deux thèmes exclusivement ?
          R.M : En réalité nous sommes partis sur l'idée de « SF et Pouvoir » avant même de décider du titre MOUVANCE. C'était notre direction de recherche dès l'origine et nous nous en sommes jamais écartés. Au sens propre, nous n'établissons pas de « rapport » entre ces deux concepts : nous utilisons l'un pour étudier l'autre. Il n'a pas été question pour nous d'élaborer une série de « science-fiction » (cette schématisation pratique est cause de beaucoup d'erreurs nous concernant) : il a été question de « jouer » constamment entre ces deux notions — un genre (la SF), un thème (le pouvoir) — , éclatant elles-mêmes dans des tas de directions au gré des préoccupations personnelles des auteurs. On peut voir aussi que les différentes questions, qui viennent en sous-titre de chaque tome, sont choisies en fonction de la notion de Pouvoir et jamais à l'intérieur de la SF. La science-fiction est un peu ici un vecteur, un « moyen », ou encore un milieu dans lequel nous avons agi, mais pas un axe principal ; nous ne l'avons certes pas décortiquée pour elle-même. D'ailleurs, dans le domaine littéraire, elle ne m'intéresse pas assez pour cela : les gens, les auteurs ou critiques de SF, me parlent, me concernent beaucoup plus que le genre lui-même, que j'ai toujours refusé de définir, auquel j'ai toujours évité d'appliquer ou même de constater des limites.
          B.S : MOUVANCE : SF et Pouvoir, cela fait trois concepts (anthologie, genre littéraire, position sociale ou politique, etc.) : notre projet était d'articuler ces trois concepts et de donner à lire des textes, à voir des graphismes. Évidemment, les textes (et nous voulions en publier de « forme » très diverse) et les graphismes offraient des angles d'attaque personnels (ceux des auteurs), indépendamment de notre propre vision. Nous devions donc à la fois mettre en relation ces textes et graphismes de façon intelligible, mais aussi préserver leur autonomie afin qu'ils puissent être lus pour eux-mêmes.
          C'est pourquoi notre développement thématique ne peut se limiter aux notions de SF et Pouvoir. Les participants à chaque livre avaient, au moment où nous les contactions, leurs propres préoccupations, leurs propres itinéraires. D'autres thèmes (religion par exemple, ou problématique de la violence...) apparaissent donc très normalement dans la série, puisque l'anthologie, la SF, le Pouvoir sont des notions inséparables du monde dans lequel nous vivons...
          Nous n'avons pas voulu expliquer non plus ce qu'était pour nous le pouvoir ou donner notre conception de la SF en tant que genre, de l'anthologie en tant que type de publication. Nous avons cherché à mettre en relation ces éléments et à nous mettre en relation avec les auteurs, leurs textes et les lecteurs.
          3) vous dites, page 3 de la brochure-bilan éditée cette année, que vous avez eu envie d'éditer des textes écrits en français. Êtes-vous devenus éditeurs pour pallier à un manque (une certaine carence de l'édition professionnelle) ou bien aviez-vous la volonté, dès le début, de produire une défense et illustration de la Science-fiction française ?
          B.S ; Ni l'une ni l'autre de ces deux attitudes ne me paraissent correspondre aux positions que nous avons prises. Pour moi, il s'agit là de problèmes extérieurs à notre entreprise, dont je ne nie pas la réalité (l'édition professionnelle me paraît comporter à certains moments et dans certaines circonstances des lacunes, et certains auteurs français ont des difficultés pour faire publier leurs textes), mais nous avons adopté en 76 une ligne de conduite, maintenue ensuite : établir les règles de fonctionnement de notre entreprise d'après ce que nous voulions publier et obtenir comme résultats (voir question précédente : mettre en relation...) et non réagir à des problèmes imposés par le milieu dans lequel nous avons le plus souvent (mais pas exclusivement) travaillé.
          Là encore, le plaisir de faire des livres aussi intéressants que possible, le désir de donner à voir textes et dessins sont essentiels pour moi.
          R.M : J'aurais aussi envie de répondre non aux deux questions... Disons que nous ne sommes pas partis pour pallier un manque quelconque. Mais nous l'avons constaté, oui, par la suite les débouchés pour la nouvelle ou l'essai sont plutôt maigres dans notre pays (est-ce d'ailleurs un mal français ? je ne crois pas) Nous n'avons pas cherché à nous « situer » dans le champ SF : notre expression n'a rien de relatif, elle est interne. Quant à une « défense et illustration de la SF française », il faut savoir que le projet n'était pas si ambitieux, loin de là ! En bref, je pense que nous nous sommes fort peu souciés de ce qui se passait ailleurs. Nous avons formé un projet, et nous l'avons appliqué, sans jamais établir de comparaison, sans nous référer à quoi que ce soit d'autre.
          4) vous mettez souvent en avant, dans les propos tenus ici ou là, les exigences suivantes : qualité générale des textes, nécessité de constituer un tout, cohérence interne... En quoi avez-vous tenu à vous démarquer des anthologies habituelles construites autour d'un thème particulier ?
          B.S : C'est un peu le même problème, non ?... L'idée de départ était que les livres publiés dans la série devaient nous sembler « valables ». C'est bien entendu une conception tout à fait subjective de la qualité littéraire. Les critères retenus pour constituer les sommaires découlent de cette position simple, et jamais je n'ai cherché pour ma part à me démarquer de quelque recueil thématique que ce soit.
          On voit bien qu'il y a plusieurs manières d'envisager une publication : imiter quelque chose qui existe déjà (si c'est bien fait, ce n'est pas forcément critiquable), s'y opposer (donc, faire le contraire : si une revue ne publie que des Anglo-saxons, ne prendre par exemple que les auteurs du lieu) ou faire strictement ce que l'on veut, en élaborant ses propres règles et en ne respectant que ses propres critères. Nous avons opté pour la troisième solution. C'est notre choix et c'est ça MOUVANCE.
          R.M : Pour reprendre la question, je dirais oui et non... Oui, l'idée de cohérence nécessaire est présente de bout en bout, dans chaque numéro comme dans l'ensemble de la série. Voir par exemple notre présentation au début de chaque ouvrage, notre construction interne à l'aide des textes, les relations indispensables entre eux (chacun est une partie du tout, et renvoie de l'un à l'autre grâce a un plan mis au point avant, pendant et après les contacts avec les auteurs), les préfaces de Bernard qui forment UN texte général du tome 1 au tome 8, les couvertures toujours confiées au même dessinateur, jusqu'à la forme et aux dimensions rigoureusement identiques de chaque numéro, le Temps qui ouvre sur l'Espace, la Civilisation qui précède l'Individu, etc. L'une de nos (faibles) forces c'est que, en commençant le tome I, nous savions, à peu de choses près, ce que serait le tome 8, et que cette connaissance de la fin a constamment agi sur le déroulement, année après année.
          Non pour la fin de la question : comme dit Bernard, nous n'avons pas voulu nous démarquer de qui que ce fût. À la rigueur, on peut constater des différences après coup, mais ce n'était pas dans notre intention. Peut-être le fait que nous nous sommes installés dans la durée y est-il pour quelque chose ? Mais j'insiste, jamais nous n'avons même songé, à étudier ce qui se passait ailleurs avant de prendre nos décisions.
          5) les textes inclus dans MOUVANCE sont toujours (à de rares exceptions près) des textes de commande. Cela suppose une acceptation du projet global par l'auteur pressenti et un rapport privilégié auteur/éditeur. Cette règle n'a-t-elle pas contribué à définir une spécificité MOUVANCE ?
          RM : C'est bien possible. Si spécificité il y a, elle est à étudier (c'est ce qui se passe dans cet entretien) par d'autres que nous. J'appelle cela un problème de lecteur, ou de critique, non d'anthologiste. En tout cas, nous avons tenu en effet à exposer notre projet aux auteurs avant l'écriture (il y a quelques exceptions, qui ne nous ont absolument pas gênés). Voilà le point qui m'a le plus intéressé : toutes ces relations avec les auteurs et critiques, relations quasiment invisibles dans l'objet Mouvance mais qui se poursuivaient très longtemps, et se poursuivent encore, car pour nous
          MOUVANCE est loin d'avoir achevé sa courbe. Ce tissu relationnel, débouchant souvent sur des amitiés durables et des collaborations nouvelles, représente un aspect très très positif, les livres ne constituant en fin de compte qu'une partie de notre travail, la partie évidemment la plus importante mais pas la plus « volumineuse » ; de même qu'une pièce présentée au public a nécessité des mois et des mois de répétition, de même que les acteurs passent plus de temps dans les coulisses que sur scène.
          B.S : Effectivement, cette demande de textes, écrits spécialement pour une parution, est un autre aspect important de notre expérience parce qu'elle a déterminé beaucoup de nos positions (sur le choix des textes, par exemple). Entre autres, nous voulions 1°) éviter d'être inondé de nouvelles, 2°) travailler en prise directe avec les auteurs. Les intéresser à notre démarche, mais aussi mieux connaître leur cheminement, leurs œuvres (donc, nous intéresser à eux). Pour ce faire, il fallait absolument contacter de façon très personnelle — et pas du tout en se limitant à nos problèmes de publication — les écrivains ou dessinateurs, entretenir un courrier régulier, etc. Il y a dans l'entreprise MOUVANCE un constant aller-retour entre les auteurs et nous, car nous pensons que les textes et dessins, s'ils prennent place dans notre construction, ont leur importance propre (je rappelle — ce n'est qu'un exemple — que notre contrat laissait tous les droits à l'auteur, ceci afin que le texte publié chez nous puisse ensuite poursuivre sa « vie » ailleurs).
          Comment ce système d'un travail d'écriture à la commande pouvait-il déterminer nos choix ? Je parlais d'une « construction » des anthologies... Ainsi, dans le tome 6, l'entretien réalisé à Paris avec Louis Vincent Thomas a guidé notre choix car nous voulions mettre en relation les nouvelles et certains passages de la discussion, sans qu'il s'agisse d'un procédé artificiel. Malgré cela, chaque texte ou dessin de ce livre garde sa force et son originalité.
          Je crois que les écrivains avec qui nous avons travaillé ont parfaitement accepté cette interaction entre le tout (MOUVANCE) et une de ses parties (tel ou tel texte ou dessin). Du coup, la commande cessait d'être un cadre limitatif (n'écrire que sur l'individu ou l'éducation...) pour devenir la possibilité d'une expression personnelle sur tel ou tel problème. Pour aussi paradoxal que cela puisse paraître, j'ai l'impression que notre technique du contact préalable a laissé la plus entière liberté d'écriture aux auteurs concernés.
          Une hypothèse pour finir, proposée par un lecteur de la série ; notre approche de l'anthologie (un ensemble, des parties et un principe d'évolution) relèverait d'une conception structuraliste de la littérature...
          6) MOUVANCE peut-être considéré comme un collectif d'édition alternative. Or, beaucoup d'auteurs majeurs de la SF hexagonale ont adhéré à votre projet. Dans le même temps, vous avez donné à nombre de jeunes auteurs français une tribune d'expression régulière. Est-ce un parti pris idéologique précis (Jeury, Walther, Marlson, Durand... ont, à des degrés divers, rejoint les troupes de choc de la SF politique) ou bien s'agit-il d'une simple mise en communication de textes plutôt que d'auteurs ?
          R M : « Collectif » ? Pourquoi ? À condition d'admettre que ce collectif s'arrête à deux pour ce qui concerne l'édition. Les décisions ont toujours été prises à deux, au terme de longues et passionnantes discussions. En revanche, vous avez raison de préciser que beaucoup d'auteurs ont adhéré à notre projet : c'était tout à fait indispensable dans notre esprit pour envisager une collaboration. Voilà pourquoi nous n'avons pas cessé au long de ces années d'expliquer et d'expliquer encore ce que nous voulions, ce que nous faisions (articles, débats, interviews, exposés à toutes les Conventions Nationales par exemple), nous répétant sans cesse, écartant toujours le débat pour le situer dans l'ensemble de notre démarche... MOUVANCE n'a jamais constitué un débouché, c'est une construction pour laquelle nous invitions certains créateurs à poser leurs pierres, à un moment donné du parcours. À nous le plan, le ciment et la finition. Jusque dans la mise en page et le suivi de l'imprimeur, jour après jour.
          B.S : Je ne pense pas non plus que MOUVANCE puisse être qualifié de collectif d'édition. Pourquoi ? Il est clair que les huit livres ont été faits à titre privé, dirais-je, par Raymond et moi. Le collectif s'efface derrière une longue habitude de travail en commun, qui ne commence et ne s'arrête pas à la SF. Je qualifierais plutôt notre libre association d'édition personnelle. Des gens ont envie de réaliser quelque chose (ici une suite de huit livres) et s'associent pour que le projet aboutisse C'est une attitude, un comportement. Une aide extérieure aurait forcément eu des conséquences sur le projet.
          C'est alternatif, oui, si l'on considère que nous n'avons pas respecté toutes les règles du milieu professionnel, non plus d'ailleurs que des non-professionnels. Mais il faut bien comprendre que le choix de nos positions (contrats, sélection, paiement des auteurs, limitation dès l'origine du projet dans le temps, etc.) n'engage que nous et n'est justifié par rien d'autre que notre propre conception des relations entre auteurs, anthologistes et lecteurs.
          De même, nous n'avons pas cherché à être une tribune régulière pour les jeunes auteurs français. Le contact préalable suivi d'une sélection s'oppose, à mon sens, à une telle idée. D'ailleurs, même la régularité dans les parutions de MOUVANCE ces dernières années tient à des considérations techniques (au niveau de l'impression des livres et des possibilités de distribution) et non un parti pris de distribution régulière.
          Ce qui fait tourner court un éventuel débat sur l'appellation « SF politique ». Je ne comprends pas nettement le sens de cette expression dans notre contexte. Tout me paraît politique, depuis nos attitudes dans la vie privée jusqu'au roman sentimental, du prix des chaussures que je porte jusqu'au slogan publicitaire que j'ingurgite sans même m'en rendre compte lorsque je remonte la rue Serpenoise à Metz ! Il ne s'agit pas du tout, pour moi, d'évacuer le problème de la politique dans les textes, mois de ne pas le caricaturer ou point d'en revenir aux bonnes vieilles oppositions : blanc/noir, méchant/bon, droite/gauche (ou l'inverse bien sûr) qui ne font que déformer la vie en la simplifient à outrance.
          R M : Pour cette question de « parti pris idéologique », je me sens certainement plus à l'aise de ce côté que de l'autre... Il faut dire qu'on ne nous a jamais proposés de texte qui nous pose problème sur ce plan. Sans doute notre démarche de contact préalable, mais aussi d'autogestion directement appliquée, sans grand embarras théorique, a-t-elle incité les auteurs à certains choix... En ce sens, ce n'est donc pas un « parti pris », mais la conséquence d'amitiés toutes naturelles. Pour être clair, je dirais que nous n'avons pas du tout voulu donner dans ce que d'aucuns appellent (de manière peut-être restrictive) « SF politique », nous avons voulu donner à lire ce que nous estimions être de bons textes.
          Toutefois, disons pour finir que, dans cet « acte public » que constitue MOUVANCE, forcément, nous ne sommes pas neutres.
          B.S : À mon sens, je me répète, ce qui doit être considéré, c'est l'ensemble des réalisations d'une personne ou d'un groupe. On peut alors interpréter ce qui est fait.
          Nos positions dans MOUVANCE sont claires. Les huit livres sont réalisés. C'est ce qui constitue notre « engagement ».
          7) vous avez, en 55 nouvelles, publié 33 auteurs plus ou moins régulièrement. Parmi eux, on note la contribution constante, dès le numéro 2, de Daniel Walther. Cet auteur jouit-il, a vos yeux, d'une influence plus grande sur la SF — ou sur la littérature contemporaine — ou incarne-t-il de façon plus satisfaisante que tout outre écrivain l'esprit et la lettre du projet ?
          RM : Difficile à dire... C'est encore un de ces faits que l'on constate « après-coup » pas du tout décidé au départ... Il se trouve que très vite nos rapports avec Daniel Walther ont dépassé le cadre du simple courrier « professionnel » (cadre que nous voulions toujours dépasser) pour s'ouvrir sur des contacts fréquents et une attention réciproque importante. Ce n'est pas une question d'influence à mes yeux : j'ai été rapidement conquis par le style, puis le personnage. Disons que nous avons senti que, là, MOUVANCE lui apportait vraiment quelque chose. J'ai le sentiment que nous l'avons d'une certaine manière « aidé » dans sa propre démarche d'écrivain, sans juger bien entendu dans quelles proportions (c'est à lui qu'il faudrait le demander). Et il nous l'a bien rendu en retour. Petit à petit, c'est vrai qu'il nous a semblé très utile à cette cohérence dont nous parlions plus haut. Et puis, surtout : qu'est-ce qu'il écrit bien !
          Un détail encore : si je réponds sur Daniel Walther, c'est parce que la question porte sur lui, mais j'aurais pu dire bien des choses semblables sur beaucoup d'auteurs de MOUVANCE dont nous avons l'estime et qui ont la nôtre. C'est là l'enrichissement mutuel qui ne se limitera pas aux « années-Mouvance » !
          B.S : Je voudrais compléter cette idée. Il faut bien comprendre que le problème du choix des textes (et donc des auteurs) se reposait à nous chaque année. Pas d'auteurs-maison. Un système de sélection.
          Si vous voulez, et pour reprendre l'image de Ballard, MOUVANCE m'a souvent paru ressembler à une course de côte (les problèmes techniques, financiers, de choix) recommencée chaque saison. Donc nous dressions une liste de gens à contacter et... en route ! Daniel Walther nous a toujours intéressé et il nous a toujours répondu (ce qui prouve qu'il aimait ce que nous faisions, qu'il travaillait beaucoup et régulièrement). Nous avons apprécié ses envois. J'avoue ne m'être que très rarement posé la question de l'influence des écrivains sur la littérature de leur époque et jamais celle d'une adéquation entre leurs productions et « l'esprit et la lettre » de notre projet. Cela jouait peut-être inconsciemment, mais je crois plutôt que nous avons publié sept nouvelles de Daniel parce que ce qu'il nous envoyait nous semblait très bon, tout comme nous avons apprécié par exemple les contributions de Boireau, Hubert ou Planchat... Certains écrivent plus vite que d'autres, ont un travail plus régulier... Trop systématiser reviendrait à réduire l'importance des textes que nous avons publiés... et à oublier que le travail d'écrivain, 1°) dépend beaucoup des circonstances (nous avons reçu une nouvelle deux ou trois jours après expiration de nos ultimes délais... La maquette était terminée. La nouvelle était excellente. Une semaine plus tôt, elle était acceptée ! Allons-nous prétendre que cet auteur ne correspondait pas à l'esprit de ce que nous faisions ?), 2°) n'est pas utilisé dans MOUVANCE pour constituer une « école », un « mouvement », etc.
          Le critère du nombre des publications, à ce sujet, ne me semble pas le meilleur. Ceci dit, je suis très heureux d'avoir pu donner à lire, avec Raymond, autant d'excellentes nouvelles de Daniel Walther.
          8) les études et entretiens ne sont pas réduits à la portion congrue dans la série puisqu'ils représentent un total de 16 contributions (2 en moyenne par livraison). Ces travaux, dans l'élaboration des volumes, bénéficiaient-ils d'un rôle à part (liant théorique par rapport au thème, par exemple) ou bien assuraient-ils plus simplement un complément nécessaire aux nouvelles choisies ?
          R.M : Nous avions prévu d'emblée de mêler études et nouvelles. S'il n'y en a pas eu davantage, c'est parce qu'en fait les bons critiques ne courent pas les rues (peut-être le manque de débouchés y est-il pour quelque chose, peut-être aussi le fait que peu d'auteurs se sentent attirés par la critique occasionnelle) et que nous avons reçu beaucoup moins d'études que de récits. Comme nous tenions à conserver la même qualité aux uns et aux autres, on en arrive à la proportion que vous indiquez.
          C'était sans doute un lien théorique, oui, nécessaire à la construction d'ensemble. Un peu pour « mettre les points sur I » parfois. Très souvent, ces apports ont constitué les points d'ancrage lorsqu'il s'agissait de bâtir le sommaire (qui a toujours été élaboré dans un ordre bien précis, au terme de lourdes insomnies, et avec une attention assez féroce).
          B.S : Nous avons considéré les textes théoriques au même titre que les nouvelles. À la limite, il y a peu de différence entre une nouvelle, un essai et un dessin (puisque tout est fiction, c'est bien connu !) et nous n'aurions pas hésité à publier un extrait de journal télévisé ou un passage de roman-photo si cela nous avait plu ou si nous en avions eu la possibilité technique. Notre objectif était de construire des livres en nous servant des moyens d'expression que nous pouvions rencontrer. Chaque fois, il a fallu chercher une idée de départ, un fil conducteur, et les essais se sont naturellement intégrés dans cette démarche. Tantôt hypothèses proposées au même titre que les nouvelles voisines (cf. « SF chaude, SF froide » de Denis Guiot dans le tome 1), tantôt synthèse sur le problème traité (« Temps et Pouvoir » de George Barlow dans le tome 5), tantôt base de constitution de tout le livre (l'entretien avec L.V Thomas dans le tome 6). Progressivement, nous nous sommes adaptés au nombre relativement limité d'essais reçus, et on peut dire maintenant que nous avons essayé 1°) de varier au maximum la position des textes théoriques dans chaque livre, 2°) de nous en servir pour ouvrir notre perspective sur des auteurs situés en marge du genre (L.V.Thomas, Christiane Rochefort, Serge Livrozet), 3°) de leur donner pleinement le statut de textes littéraires se fondant dans un tout, mais ayant un intérêt propre, au même niveau que graphismes et nouvelles.
          RM : Je profite de cette occasion pour rappeler combien une publication régulière de textes critiques serait utile en SF ! Je parle de bonnes études qui contribueraient à élargir le débat. Un genre littéraire sans critique vivace et disposant du recul nécessaire, que l'on sait où trouver à lire et quand, perd une des conditions de son renouvellement. Dorémieux avait essayé de l'introduire dans la partie rédactionnelle de FICTION, mais d'autres impératifs y ont mis fin car ce n'est pas forcément le plus intéressant qui se vend le mieux. À ce titre, le faible tirage de MOUVANCE nous aura au moins permis de faire exactement ce que nous voulions, liberté dont une publication condamnée à la rentabilité rapide ne dispose peut-être pas. C'est un avantage du petit sur le grand.
          9) l'illustration n'a jamais été sacrifiée. Elle a même contribué à l'homogénéité de l'ensemble. Si Jean-François Schneider a conçu toutes les couvertures, on ne compte pas moins de dix-sept collaborations différentes. Or, la SF c'est avant tout, et de plus en plus, des images. Quelle importance accordiez-vous à l'iconographie ?
          B.S : On touche là à un aspect fort important de notre travail, qui m'a souvent donné des sueurs froides (la hantise de la présentation générale, l'importance de la maquette) et qu'il a été difficile d'explorer. Les dessins dits de « SF » (style vaisseaux spatiaux ou monstres...) ne m'ont jamais beaucoup intéressé et comme mes connaissances en matière de graphisme sont des plus sommaires, il m'était difficile de proposer en ce domaine. Pourtant, nous n'avons jamais envisagé les graphismes comme de simples illustrations des textes, comme un ornement superflu placé entre deux nouvelles pour aérer les pages ou remplir un vide. Comme vous le rappelez, J.F.Schneider a pu développer ses dessins au fil des huit couvertures et ce qu'il nous proposait a toujours emporté notre adhésion. Quand nous ne trouvions pas de dessinateurs, nous cherchions autre chose (documents historiques, photos...). Ces réalisations doivent être examinées par rapport à l'économie des livres, bien entendu, mais aussi pour elles-mêmes. C'est pourquoi l'iconographie joue, à mon sens, le même rôle dans MOUVANCE que les nouvelles ou essais, à savoir production d'un sens au travers d'un plaisir esthétique éprouvé par le lecteur.
          Et naturellement, nous nous sommes parfois servis des dessins, photos ou montages comme hypothèses (les cartes de Jean Bonnefoy dans le tome 4), synthèse du thème abordé (couverture du tome 2) ou fil conducteur du livre (montages des tomes 3 ou 5). Mais je le répète nous nous sommes chaque fois adaptés au livre que nous voulions faire, et donc nous avons chaque fois revu la place de l'iconographie de manière particulières.
          RM : Pour l'homogénéité de l'ensemble favorisée par les couvertures de Schneider, le choix est certain et voulu. En ce qui concerne les autres illustrations, J'ai eu une approche différente parce que je trouvais l'illustration SF souvent assez mauvaise, répétitive, et parce que je sais peut-être écrire, mais pas dessiner : toutefois, comme le dit Bernard, ne trouvant pas toujours ce que nous souhaitions, nous avons souvent été amenés soit à ne pas introduire d'illustrations, soit à en réaliser nous-mêmes (photos, collages, etc.). Il est très difficile d'obtenir un dessin qui « apporte » vraiment quelque chose au texte, ou qui porte une signification précise dans l'optique qui était la nôtre. À noter aussi que je suis grand amateur de peinture et que je me rends fréquemment à des expositions, ce qui a sans doute contribué à renforcer mon côté exigeant sur ce point.
          Pour le reste, il est certain qu'actuellement la SF dans le grand public c'est avant tout l'image, et surtout le cinéma. Et souvent les navets puisqu'ils sont majoritaires. Le tout est de savoir ce que l'on veut. Si l'on cherche les gros tirages, à l'évidence on aura recours à l'image, de façon à capter le regard, cherchant du côté des procédés publicitaires — et je souligne que ceci n'est certes pas à prendre comme un jugement de ma part : on observe simplement que certaines conduites sont indispensables à toute réussite commerciale. Nous n'avions pas ce souci prioritaire, d'où le maintien intact de notre projet initial, qui privilégiait tout de même le texte.
          10) peut-on connaître vos projets dans la mouvance de MOUVANCE ?
          R M : Rien de spécial. L'aspect « publication » est terminé. Tout le reste continue. Pour moi comme pour Bernard, MOUVANCE s'inscri(vai)t dans un ensemble d'activités parfaitement cohérent. Il est possible qu'un projet de réédition (du style « le meilleur de MOUVANCE ») voie le jour. Si tel était le cas, il se situerait en dehors de notre entreprise proprement dite, l'objectif devenant alors de donner à lire de bons textes à un plus grand nombre.
          J'espère trouver à présent un peu plus le temps d'écrire La SF me tente encore sans doute, mais moins que la littérature d'humour ou le roman pour la jeunesse. C'est la vie qui décide.
          B.S : Eh oui ! La production de livres MOUVANCE est terminée. Mais nous avons encore un petit stock à écouler (ce qui va nécessiter des interventions en public et du courrier). De plus les contacts noués avec auteurs et lecteurs (des relations amicales maintenant sorties du cadre de MOUVANCE) se poursuivent... Comme le dit Raymond, il n'est pas exclu que nous puissions regrouper certains des textes que nous avons publiés.
          Et la vie continue, bien sûr, avec les recherches personnelles (littérature toujours), l'envie de publier (un projet de cahiers critiques) et l'écriture (poèmes, récits)...
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