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Walther ego ou le jeu du double

entretien avec Michel Lamart

Michel LAMART

Phénix n°17, juin 1989

Pendant toute une partie de ma jeunesse avide, j'ai lu et relu les chefs-d'œuvre du vampirisme Carmilla, Dracula, le Vampire de Polidori, la Famille du Vourdalak, je suis une légende — j'en étais venu à me demander si à force, les miroirs de la maison continueraient longtemps encore à me renvoyer mon reflet !
Hallo Jack !

 

          Michel Lamart : Suite à la publication de l'Introduction à la littérature fantastique de Todorov, Italo Calvino avait déclaré, dans Le Monde (article repris in La Machine Littérature, Seuil, 1984) que le fantastique du XIXe « produit raffiné de l'esprit romantique », se confond aussitôt avec la littérature populaire, alors que le fantastique du XXe siècle, plus intellectuel, ressortit davantage au jeu et à la « méditation sur les cauchemars ou les désirs cachés de l'homme contemporain ».
          Où situes-tu ton œuvre qui me semble plus Imprégnée de fantastique (tu dis toi-même que « le fantastique c'est la vie ») que de merveilleux (au sens de Todorov) fût-il scientifique ?

 

          Daniel Walther : Oui, certainement, mes textes sont davantage imprégnés de fantastique que de merveilleux, même scientifique. Bien qu'il soit urgent de considérer que la science-fiction moderne est plutôt la science-fiction des sciences humaines que des sciences exactes, même si la hard science-fiction continue de bénéficier d'une bonne audience aux Etats-Unis.
          Est-ce que la psychanalyse est une science ? Si, oui, le fantastique moderne participe de la science-fiction. En effet, aux monstres venus du dehors, de l'enfer, du néant, l'auteur contemporain substitue avec plus ou moins de talent, et d'une façon plus ou mains subtile, les monstres venus du dedans, monstres autrement redoutables et destructeurs que ceux qui surgissent du dehors. Si aujourd'hui les spectres ne remuent plus de chaînes et ne se lamentent plus dans les longs corridors des châteaux ténébreux, c'est que les fantômes ne se cantonnent plus dans des décors de convention : ils naissent infailliblement du regard que nous posons sur le monde, ils sont sécrétés par les miroirs dans lesquels nous cherchons vainement notre visage et qui ne renvoient que d'odieux rictus. Aujourd'hui, pour paraphraser Jean Cocteau, les miroirs se sont mis à réfléchir davantage avant de renvoyer les images.
          Je me situe très exactement dans cette ligne du fantastique moderne qui veut que le seul domaine réellement digne d'être exploré est l'espace intérieur (J.G. Ballard). Cette exploration me semble des plus périlleuses, plus dangereuse en tout cas que la course folle des astronefs à travers le vide ou l'exploration hardie d'une maison hantée. Encore que la maison hantée en question ne soit pas incompatible avec l'écriture moderne : les ombres menaçantes que nous y rencontrons sont le plus souvent, elles aussi, réfléchies par le terrifiant miroir aux alouettes de notre inconscient/subconscient.
          J'ai l'air de biaiser un peu en répondant à ta question, mais il est vrai qu'elle est complexe et qu'elle situe le discours à différents niveaux.
          Il est vrai aussi que j'ai affirmé que le fantastique était, pour moi, la vie. Car je ne puis faire la différence subtile entre la vie et le fantastique, entre l'élément de décor — subconscient qui me piège — , et la réalité toujours subtilement et angoissément déformée que l'on me dit être celle de tous les jours. En fait, dans le quotidien comme dans le rêve, tout est jeu(x) de miroir(s), tout est labyrinthe(s).
          Italo Calvino, bien que donnant une définition forcément réduite du fantastique, a raison, sur le fond comme sur la forme, du moins dans les grandes lignes. Car, je pourrais sans trop me creuser la mémoire, citer ici des auteurs du siècle dernier parfaitement conscients que les monstres qu'ils combattaient avaient surgi de leur moi profond et inexplicable. Il suffirait de faire référence ici au Horla de Maupassant.
          Pardonne-moi d'avoir été si long, mais je crois effectivement que ta question méritait quelques détours dans la réponse.
          Cela dit, je n'ai jamais réellement coupé la poire en deux. Mis le fantastique de ce côté-ci, la science-fiction de ce côté-là. Je n'ai jamais cessé de déborder d'un genre sur l'autre, mais je crois que si je relisais l'ensemble de mes textes, on verrait que le fantastique, tel qu'on l'entend dans les définitions anciennes ou modernes, ne cesse presque jamais de prendre le pas sur les autres « ingrédients » littéraires. Parce que le fantastique est un état d'esprit et que la science-fiction, du moins considérée dans ses formes les plus courantes, est peu ou prou un genre littéraire. L'irrationnel s'y explique le plus souvent, tandis que dans mes ouvrages l'irrationnel envahit et domine, in fine, toute chose.

 

          ML : L'irrationnel serait donc le dénominateur commun entre le Walther écrivain de SF et le Walther fantastiqueur. En ramenant délibérément la question de la science sur le terrain des sciences humaines et de la psychanalyse, on ne peut s'empêcher de penser aux préoccupations des grands romanciers de notre époque. Parmi eux, Soljénitsyne considère que, par l'ampleur et la justesse de sa vision intérieure, le romancier surpasse de loin l'historien et le savant qui n'ont, sur les phénomènes, que des vues partielles. Cela dit, ta méfiance à l'égard de l'inspiration scientifique en S.F. fait problème dans la mesure où nombre de directeurs de collections (Klein en tète) regrettent que les auteurs français soient incapables de mettre en oeuvre une inspiration scientifique crédible, analogue à celle de leurs confrères anglo-saxons. De là à juger entre bons et mauvais romans, il n'y a qu'un pas qu'ils n'hésitent pas à franchir, puisqu'il permet d'éluder du même coup le problème que crée la crise de débouchés pour les Français. Que penses-tu de cette façon réductrice, voire malhonnête, d'appréhender la SF hexagonale en la vidant de toute prétention littéraire ?

 

          DW : Je ne sais pas si la vision du romancier dépasse celle de l'historien et celle du savant. Je crois simplement qu'il a un instinct plus sûr, qu'une force l'habite qui fait très souvent défaut aux historiens et aux hommes de science. Ce qui fait que la poésie, dans ce qu'elle a de visionnaire, a toujours quelques pas d'avance sur la science. La science, souvent, ne vient que souligner par après ce que la vision du créateur littéraire supputait depuis longtemps. Le génie réel est celui qui peut voir plus loin grâce au pouvoir de la fantaisie, du « sense of wonder » que les Anglo-Saxons possèdent même quand ils font dans les mathématiques (je pense bien sûr à Lewis Carroll !) et qui fait si souvent et si cruellement défaut aux Français férus de leur imperturbable cartésianisme.
          Aujourd'hui, la vision scientifique et technique devient de plus en plus spécialisée, c'est-à-dire fragmentaire. Seul un non-scientifique pourrait encore jeter sur la science un regard panoptique (si j'ose dire !). A condition évidemment qu'il ne soit pas à priori opposé à la science. Personnellement, je crois que les savants devraient travailler en collaboration avec les poètes, les écrivains et non pas s'en méfier comme de la peste.
          Cela dit, je ne suis pas contre la hard science-fiction. Mais encore faut-il qu'elle se défasse de la sécheresse qui la gâche trop souvent. Je trouve qu'il y a infiniment de poésie dans la science. Mais de là à transformer la poésie en raisonnement mathématique, il y a un pas que je refuserais en qualité d'écrivain ou de poète de franchir.
          La tristesse de Gérard Klein et des autres directeurs de collection qui pourraient regretter que les Français ne produisent pas actuellement de bons textes de hard science-fiction ne me touche guère. Ils devraient savoir que la plupart des scientifiques français doivent être complètement dépourvus d'imagination et de poésie, ce qui n'est pas le cas des Américains, par exemple. Voilà certainement pourquoi Klein n'a pas de manuscrit français qui lui convienne. De toute façon, il est impossible aujourd'hui, avec l'évolution même du genre de vouloir cantonner plus ou moins la science-fiction dans les tranchées de la hard science-fiction.
          Il est vrai que le plus grand nombre parmi les auteurs français ne vient pas des Facultés des Sciences et Techniques mais de la branche littéraire ou des disciplines que je nomme sciences humaines.
          Le fait de tripoter un ordinateur, vais-je me hâter d'ajouter, ne donne pas encore droit, prétends-je, à l'appellation contrôlée de scientifique. Pas plus que le foutu terme « science-fiction » ne sous-entend que le récit qu'on va lire est d'inspiration scientifique et technique et que tous les détails qu'on y trouvera colleront impeccablement avec l'esprit scientifique.
          Toutes ces querelles me semblent vides. Un livre de science-fiction n'est ni bon ni mauvais parce qu'il est ou non scientifique, il est bon ou mauvais parce qu'il est bien ou mal pensé et bien ou mal écrit. C'est un truisme certes que de dire cela, mais les truismes sont souvent là pour ramener les choses à leurs vraies proportions.
          La question qu'il convient alors de se poser est la suivante : les auteurs français sont-ils à la hauteur de leurs confrères (et consoeurs) américains ou britanniques ?
          Il ne m'appartient pas d'y répondre en une phrase lapidaire.
          Mon embarras, tu le constates, appelle une autre question... afin de préciser mes réponses !

 

          ML : Rapprocher les Français de leurs collègues anglais ou américains équivaut à reconnaître, en matière de SF, la suprématie anglo-saxonne, c'est-à-dire chanter sous d'autres formes, les louanges de la culture dominante. Si la SF continue d'être politique, au dire de certains, c'est dans la défense de la SF hexagonale qu'ils devraient orienter leur combat. Paradoxalement, cet autre « non-sens » est encore largement véhiculé aujourd'hui par la critique et les directeurs de collection. A quelques (rares) exceptions, force est de reconnaître que ceux-ci et ceux-là font cause commune.
          Mais venons-en à ton oeuvre. Dans ton dernier roman, Tigre, il est fortement question du bien et du mal. Surtout du mal, d'ailleurs ! Le mal, c'est le meurtre, la prostitution, les pluies acides, la nuit, la ville... Par ailleurs, tu y évoques le nouveau Testament et le ton prophétique du récit suggère qu'une nouvelle spiritualité est en train de naître, succédant au credo scient iste issu de la modernité. Crois-tu que la science est déjà dépassée et qu'on entre dans une nouvelle ère où le spirituel, occupant une place de choix, va faire évoluer sensiblement les choses ? Les enjeux métaphysiques dans ce roman sont évidents, non ?

 

          DW : Je ne m'attarderai pas sur le triste combat Anglais-Américains-Français. Le problème est d'ailleurs le même chez nos voisins de RFA, d'Italie et d'Espagne. Pour ne citer que ces exemples-là... Cela dit, il me semble que, toutes proportions gardées, on s'intéresse davantage à la SF nationale que du temps où je faisais mes premières armes dans l'écriture.
          Mais laissons cela... Je suis trop partie pour faire un juge intègre !
          Par contre, je réponds volontiers à ton interrogation sur Tigre, mon dernier roman de SF, fortement mâtiné de fantastique. Au point qu'il me semble plutôt ressortir au domaine vague où toutes tendances se confondent.
          Le Mal avec un M majuscule et capital est une composante inévitable de notre littérature. Car il semble sourdre de notre époque comme la sueur d'un grand corps malade. Mais le Mal n'est pas forcément une réalité religieuse. Il est une Entité. C'est la Grande Force Entropique de Ce temps. Et il éclate, ce Mal, avec d'autant plus de barbarie que nous avions l'impression d'être devenus (des) Civilisés. Jamais la littérature n'a autant baigné dans le Mal. Elle en fait même, parfois souvent, dans n'importe quelle occasion, une condition nécessaire et suffisante de l'inspiration. Je pense, en écrivant ces lignes, à un auteur comme Clive BARKER.
          Il existe une constante matérialiste du Mal et il existe une constante religieuse du Mal. Depuis peu, il existe une constante du Mal qui se suffit à elle-même et qui se vautre dans la contemplation de son propre nombril.
          Tout cela démontrerait facilement, si j'avais le temps de me lancer dans l'exégèse, que la Science et la Technique sont devenues des « pratiques religieuses » insuffisantes. Le Scientisme et son frère le technicisme n'expliquent plus grand-chose, n'en déplaise à ceux qui continuent de croire que les miracles de la science et de la technologie finiront par faire tabula rasa de toutes les formes possibles et imaginables d'apocalypse. La haine de la science mène à l'obscurantisme, la toute-confiance en la technologie conduit tout droit à la catastrophe.
          Je ne dis pas qu'il est nécessaire/indispensable de devenir un cul béni de l'écologie, du retour à la terre et de spiritualité-à-tout-prix, mais un peu davantage de vie intérieure ne ferait certainement pas de mal à notre civilisation dite occidentale.
          Je suis certain que le spirituel va gagner des points dans un très proche avenir. Hélas ! je crains qu'il soit en grand danger, alors, de verser dans le fanatisme.
          Mais cela est une vieille histoire, et notre époque n'a rien inventé, si ce n'est l'entêtement forcené dans l'imbécillité auto-destructrice.
          Et les moyens d'aller jusqu'au bout de son acharnement !
          La Science-Fiction, il faut bien le dire, n'a touché que du bout des doigts à la Spiritualité ou à la Religion. Seuls quelques noms viennent à l'esprit : James BLISH (Un cas de conscience), Walther M. MILLER (Un cantique pour Leibowitz) ou Carl AMERY (avec deux romans majeurs non traduits en français), par exemple. Car, d'une façon générale, le terrain est trop glissant, et les auteurs s'en tirent par des pirouettes. Notamment avec la sempiternelle secte-qui-récupère-les — laissés — pour-compte — des-religions-incapables-d'aller-vers-les-hommes. Une analyse en profondeur demanderait un sérieux et un talent que nous sommes loin de maîtriser les uns et les autres. Et je me compte au nombre des coupables, car, en dépit de nombreuses tentatives, je n'ai pas encore réussi à écrire, durant toutes ces années, le roman que j'aimerais consacrer à un sujet aussi vaste.
          Mais, fatalement, à un moment donné, la SF, littérature de notre temps, sera tenue de rendre compte, avec acuité, d'un tel phénomène. Et cela non plus de façon allusive ni dérisoire.

 

          ML : Ta réponse ne me satisfait qu'à moitié. Que le mal soit une composante de notre littérature est un fait bien établi. Il n'est que de relire l'essai de Georges Bataille (La Littérature et le mal, Idées/Gallimard,1972) pour en être convaincu. Le nal n'est pas forcément une réalité religieuse ? Pas si sûr i Du reste, ta nostalgie de l'état originel (le paradis ?) d'un monde sans barbarie atteste le contraire. Le fait d'assigner une mission à la SF (rendre compte du phénomène religieux de notre époque) renforce le rôle messianique de l'écrivain SF. Depuis des lustres, celui-ci ne fait qu'annoncer les catastrophes à venir pour mieux célébrer le culte de l'instant (tout ne va pas si mal aujourd'hui : regardez autour de vous ! De plus, grâce à la Science... Tout se passe comme si la SF ne pouvait plus être, aujourd'hui, que religieuse. Du reste, n'a-t-elle pas ses chapelles, ses dogmes, ses grands prêtres ?...
          Ce qui me paraît important, c'est, dans ce contexte, d'évoquer le traitement que tu fais subir à l'érotisme, dans ton oeuvre. Or, il occupe une place de choix. On a d'ailleurs l'impression qu'il a une fonction. Dans Sept femmes de mes autres vies (Denoel), tu récuses l'inculpation de misogynie qui t'est habituellement (et sottement) faite en parlant des femmes d'une manière... religieuse (« ces diablesses », « ce clan de pécheresses », Elke, personnage de la première nouvelle, est tombée du ciel, etc.). En gros, la femme est tantôt protectrice et maternelle (Elke), tantôt putain. En cela, l'image de la femme que tu utilises rejoint la mythologie bourgeoise. Dans Tigre, au contraire, le corps de la femme devient un lieu d'humiliation et d'expiation du péché sexuel. La galerie de crimes sexuels évoqués fonctionne comme la métaphore d'une aliénation — vision infernale de la chair, malédiction du corps voué au mal — et la version porno de la damnation de l'homme moderne. Paradoxalement, ton écriture libère une grande — et ô combien esthétique !- sensualité, comme si le discours sur la sexualité était seul permis, quand l'acte lui-même est implicitement condamné. Est-ce cet aspect de ton « calvinisme » évoqué dans la préface de Sept femmes ou les préoccupations stylistiques qui, chez toi, prévalent ?

 

          DW : Je crois qu'il faut éviter de confondre messianisme et analyse. Les auteurs de SF se contentent souvent de manier le Mane Thecel Pharès par le biais du catastrophisme. La Terre semble une immense Babylone. Promise à une absence d'avenir paralysante.
          La SF est évidemment une religion en elle-même, avec ses prêtres et ses fanatiques. Mais ce n'était pas mon propos que de disséquer cette situation qui a prêté le terrain à bien des enfantillages et des excès affligeants.
          Je voulais dire que les auteurs refusent d'analyser réellement l'abîme philosophique de notre temps. Peut-être parce qu'ils manquent le plus souvent de profondeur. En cela, ils rejoignent d'ailleurs les écrivains de la littérature dite grande ou générale, qui continuent aveuglément de se recopier et d'afficher leur médiocrité comme une oriflamme.
          Inévitablement, l'évocation du Mal devait déboucher sur l'Erotisme. Car de tout temps ces concepts ont été liés. Toujours par la Religion. Dans ce qu'elle peut avoir de plus contraignant et de castrateur. Hous avons été peu ou prou élevés dans cette ambivalence et dans cette ambiguïté. Et je ne crois pas que les nouvelles générations en sachent plus long sur le sujet que celles qui les ont précédées.
          Mais je vais trop vite en besogne. Je me fiche, en fin de compte, de savoir si je suis misogyne ou non. De toute façon, on me collera sur le front les étiquettes qu'on voudra, je n'y pourrai pas changer grand-chose ! Peut-être est-il d'ailleurs inévitable que les hommes soient misogynes, du fait même de leur fragilité. Cette fragilité qui les accompagne de la puberté à la mort et qu'ils sont bien obligés de cacher sous un discours viril et derrière un comportement qui n'est fait que d'attitudes et non de réflexion véritable.
          Quand les femmes auront vraiment compris cela, elles auront enfin leur véritable chance dans ce monde d'hommes. Bien sûr, je n'ai pas découvert cela tout seul !
          Dans le contexte historico-hystérique qui est celui de la relation homme-femme, il coulera encore beaucoup d'eau sous les ponts avant que les rapports mère/putain-homme/bébé/guerrier se transforment en un partenariat (que je hais ce mot, mais je n'en trouve pas d'autre !) femme-homme.
          La mythologie bourgeoise a encore de beaux et longs jours à vivre.
          En composant les nouvelles du recueil Sept femmes de mes autres vies, je n'avais pas l'intention de me lancer dans un faux débat, mais d'écrire une poignée d'histoires d'amour modernes, où les préoccupations stylistiques seraient essentielles sans pour autant effacer l'intrigue par de grands coups de gomme esthétiques.
          C'étaient des récits de fiction spéculative très ouvertement rattachés à des courants connus et pourtant très proches, dans mon esprit, de ce qu'il est toujours convenu d'appeler, dans nos chapelles, la littérature générale. A mon avis, ce recueil aurait très bien pu paraître sans étiquette, les lecteurs n'y auraient vu que du feu.
          Dans Tigre, qui est un récit d'horreur mâtiné de science-fiction (ou l'inverse !), je me suis amusé à brouiller certaines pistes dans un climat volontairement lovecraftien. La référence à l'ermite de Providence permettait de faire intervenir un certain puritanisme.
          L'atmosphère autorise alors toutes les extrapolations possibles et imaginables autour de ce que tu appelles humiliation et expiation du péché sexuel.
          Aujourd'hui les calvinistes ressemblent assez peu au Calvin qui fit brûler Michel Servet à Genève. Au contraire, les calvinistes français sont souvent fort progressistes. Cela dit en passant. La préface de Sept femmes de mes autres vies ne doit pas être prise au pied de la lettre.
          Cela dit, nul chien ne peut bondir par-dessus son ombre, si j'en crois les proverbes chinois. Il est certain que dans Tigre, la fascination du mal et de la damnation (dans un sens moderne (comme tu le dis toi-même)) est partout présente. Il est dommage, il faut le préciser, que les dimensions des romans publiés par le Fleuve noir oblige l'auteur à ramasser son propos ou à recourir au livre partagé entre deux ou trois épisodes. Peut-être aurais-je dû immédiatement prolonger l'histoire de Tigre dans un second volume. Hélas ! je ne me sentais pas à cette époque assez de courage ou d'inspiration.
          Si Tigre libère une grande sensualité, c'est que tu as cédé à la même fascination que moi. D'autres lecteurs ou critiques pourront être tout simplement lassés ou écoeurés. Comme cette critique, une jeune femme certainement, qui avait cru comprendre, en lisant Tigre, que je haïssais cordialement les femmes !
          Sans doute ai-je quelque goût pour l'ambigu. Et je ne déteste certainement pas jouer avec les sentiments de mes lecteurs. Comme je le disais tout à l'heure, je me suis amusé à brouiller les pistes... au point qu'il m'est peut-être arrivé de m'égarer, moi aussi !

 

          ML : Brouiller les pistes, c'est le rôle de l'écrivain, baliser le terrain narratif, celui du critique. Entre les deux, le lecteur évolue dans l'espace textuel limité par celui qui produit l'oeuvre, et son double qui en propose une cartographie forcément grossière. Pour revenir à cette notion de jeu textuel que tu viens d'évoquer, j'ai envie de parler de Lovecraft, figure emblématique de ton oeuvre, et des écrivains que tu cites souvent dans tes textes.
          A ce propos, ton oeuvre m'apparaît comme extrêmement référentielle. Tu n'hésites pas à utiliser des épigraphes qui placent le texte en perspective avec la littérature générale (Siabaud, Kafka, Joyce...). Parfois, ce sont les écrivains qui prêtent leur nom à tes personnages (Joyce -encore !-, Machiavel, Butor, Kemal... au point qu'on en arrive à se demander si, chez toi, l'espace n'est pas, avant tout, littéraire.
          Cette dissémination de l'oeuvre empruntant à d'autres oeuvres ne semble également participer de ce « brouillage » que tu évoques. Loin d'être un simple procédé, c'est surtout une démarche personnelle originale dans la mesure où ta S.-F. ne fait pas que citer la S.-F. mais propose autant de ponts vers la littérature générale.
          En fait, ton oeuvre doit toujours se lire en tenant compte de cette inter-textualité qui fait du lecteur un de tes personnages.
          Lovecraft, donc.
          En quoi continue-t-il à être, pour toi, un Maître alors que tu reconnais par ailleurs (Phénix 5) qu'il ne fut jamais un grand styliste, pas plus qu'un grand écrivain ?

 

          DW : L'art de la citation est... tout un art. Ici on pourrait faire référence à Borges qui de citation véritable en citation fictive a truffé son oeuvre de pièges et de miroirs. C'est encore une fois brouiller les pistes et jeter la pelote de fil d'Ariane dès qu'on a franchi les portes du labyrinthe littéraire.
          Lovecraft ? Pourquoi Lovecraft ? Parce que Lovecraft fut une de mes grandes émotions, au début des années cinquante. Quand les éditions Denoël commencèrent de publier ses nouvelles et récits dans la collection Présence du futur. J'étais un garçon craintif, toujours réfugié dans l'imaginaire. Lovecraft, comme je l'ai dit ailleurs, dans un article destiné à Phénix, semblait justifier ma position de repli par rapport à la réalité dite quotidienne. Il paraissait me donner raison quand je refusais la réalité pour me réfugier dans des rêves souvent assez morbides. Je devins très vite un inconditionnel de l'auteur de Démons et merveilles. Plus tard, je compris que le solitaire de Providence était répétitif, que son style demeurait en retrait de son imagination, que ses fables grouillantes dissimulaient une perversion qui n'était que l'expression d'un salmigondis de complexes... Bref, devenu très intelligent, je me lassai des monstres tentaculaires assoupis dans la vase réactionnaire et me tournai vers d'autres nourritures intellectuelles.
          La prolifération, en Amérique (et parfois en Grande-Bretagne) , des épigones du Maître ne fit qu'augmenter mon agacement. Tous ces gens qui s'étaient emparés des thèmes lovecraftiens et qui ne cessaient de tourner en rond dans leur propre médiocrité réduisaient l'univers de Lovecraft à un simple procédé.
          A force d'agacement, je repris quelques-uns des textes que j'avais tant aimés dans ma prime jeunesse. Ecoeuré d'avance. Or, contrairement à toute attente, le déclic joua une fois de plus.
          Comment se fait-il que cet auteur ait pris une telle importance dans la littérature fantastique mondiale et qu'il ait séduit même des intellectuels difficiles, adversaires avérés des principes chers au solitaire de Providence ?
          Je crois que c'est parce qu'il a créé une mythologie que son oeuvre inégale demeure fascinante. Quand on lit Lovecraft, même si on ne veut pas se laisser prendre, on finit toujours par jouer le jeu. Inutile de se débattre : il croyait tellement à sa propre peur qu'il en a fait une maladie contagieuse. Tout lecteur doué d'imagination est quasiment obligé d'attraper le virus.
          Et tout auteur fantastique est tenté, tôt ou tard, de se servir de la mythologie lovecraftienne. Qu'il est facile, très facile, d'intégrer à une trame moderne. C'est ce que j'ai voulu faire dans Tigre. En partant d'une simple citation de Lovecraft : on la retrouve en exergue au roman.
          Ne voilà-t-il pas un exemple intéressant de citation ? Puisqu'elle devient le moteur même de l'imagination, au lieu de servir simplement de référence.
          Ce qui me ramène à la première partie de ta question. Si je cite de préférence des auteurs de la littérature générale en exergue à mes textes de S.-F. ou fantastique c'est que, pour moi, il n'existe pas de frontières délimitées entre les littératures et que le fait d'établir des classifications automatiquement qualitatives n'est qu'un garde-fou pour les imbéciles. C'est une vieille affaire, d'accord, mais nous souffrons tous d'une manière ou d'une autre de ces manigances de philistins !

 

          ML : Tu cites Borges et, comme par hasard, l'auteur du Livre de sable considère l'auteur de Dagon comme « un pasticheur involontaire d'Edgar Poe ». Il n'empêche qu'il s'est amusé à pasticher Lovecraft, au point d'avoir « perpétré un conte posthume » de cet auteur, There Are Mare Things, dans lequel on trouve cette réflexion : « L'homme oublie qu'il est un mort qui converse avec des morts », pouvant s'appliquer à tout écrivain.
          Mais passons de l'auteur de Fictions à Fiction. En octobre 84, Dorémieux rend son tablier de rédacteur en chef. C'est ainsi que tu deviens à ton tour éditorialiste de ce que ton prédécesseur appelait « une institution ». Pourrais-tu nous parler de ton travail d'éditorialiste ? Tu notais, dans le n° 367 (daté d'octobre 85) : « Mais je crois que mon travail est de découvrir et de faire connaître des auteurs dont personne -ou presque ! — ne parle en France. » N'est-ce pas aussi celui d'un directeur de collection ?

 

          DW : C'est vrai, Borges en pasticheur d'un prétendu pasticheur, voilà qui ne manque pas de sel.
          Très belle sentence : l'homme en effet ne devrait jamais oublier qu'il est un mort qui converse avec les morts. Et l'écrivain plus que tout autre. Mais ne nous égarons pas, puisque la vie elle-même n'est qu'une fiction pleine de bruit et de fureur, pareille à un conte dit par un idiot. Tu me pardonneras de paraphraser Shakespeare...
          J'ai commencé mon travail pour les éditions Opta au début des années 80. ça s'est fait sur un coup de fil de Juliette Weingand. Je précise bien que c'est Opta qui est allé vers moi et non le contraire, car, il fut un temps, certains se posaient des questions sur mes dons d'intrigant dissimulé en province. Passons.
          Je suis également devenu éditorialiste après le départ d'Alain. A ma propre demande cette fois. Non pas pour être partout à la fois mais parce que je considérais une revue sans éditorial comme un bon repas sans vin.
          Ne nous attardons pas sur ce chapitre. Parlons plutôt de mon temps éditorial. Je considère, avec le recul, que je n'ai pas si mal travaillé que ça. Et dans des conditions souvent difficiles. Dès mes débuts, je considérais que je devais publier de tout, du (bon) space opéra à la hard science-fiction en passant par l'heroic fantasy, la fiction spéculative et, bien sûr, le Fantastique (avec un F capital !).
          Il me semblait également indispensable de publier, du moins en Galaxie-bis, des auteurs français (ou de langue française) et des écrivains d'autres pays que la Grande Bretagne ou les Etats-Unis. Hélas ! De ce côté-là, ce fut l'échec. Noir. Total. Aucun des romans français ne s'est vendu. Et pourtant, contrairement à ce qu'ont prétendu des amis très chers, soucieux de me rendre service, il ne s'agissait pas de fonds de tiroir. Ou bien faut-il considérer Scènes de guerre civile de Jean-Pierre HUBERT comme un fond de tiroir seulement parce qu'il n'a pas plu à d'autres directeurs littéraires !
          Echec également, peut-être plus noir encore, dans le domaine étranger : j'ai publié un Roumain (Vladimir COLIN), un duo d'Allemands (Ronald M. HAHN et Harald PUSCH), un Néerlandais (Jacob CARROSSA)... Quoi, qu'allais-je faire dans cette galère-là ? !
          En France, on se fout pas mal de savoir qu'on fait de la S.-F. dans le monde entier ou presque. On reste assis sur ses habitudes.
          J'avais l'intention de publier un Hongrois (Peter ZSOLDOS), un Tchèque (Josef NESVADBA), un autre Roumain (Mircea OPRITA) et plusieurs Allemands et Autrichiens.
          Glissons, glissons.
          Par contre, dans le domaine anglo-saxon et américain, j'ai eu quelques satisfactions. Je fus le premier à publier C.J. CHERRYH, Mark GESTON, Barbara HAMBLY, Ansen DIBELL, James KAHS, Pamela SARGENT, lan WALLACE, etc. Je suis fier, également, d'avoir présenté aux lecteurs francophones le premier recueil de Dennis ETCHISON, un écrivain réellement fantastique et bien plus talentueux que certaines grosses machines yankees spécialisées dans la production à outrance. Quand vous avez réussi à faire paraître un recueil comme Les Seigneurs des moissons de Keith ROBERTS, vous vous dites que, tout bien considéré, votre goût n'est pas si mauvais que ça !
          Evidemment, chez Opta, nous n'étions pas riches, et certains textes que j'aurais aimé publier me sont passés sous le nez. Ce qui se vendait le mieux c'était, tu l'as deviné, le lancinant et répétitif Gor. Le roman-fleuve de John NORMAN. Plus d'une fois, j'en ai eu assez de ces sornettes machistes, mais les lecteurs adoraient ça. Je recevais des lettres impossibles dans lesquelles on me suppliait de ne pas interrompre cette géniale série.
          Finalement, j'ai laissé vivre John NORMAN et ses femmes esclaves. Puisqu'elles permettaient à Opta de faire des sous. Et ces sous-là permettaient par ricochet de publier des choses moins stupides.
          J'ai voulu des collections éclectiques. Avec des séries populaires comme celle de Jo CLAYTON, des épopées comme Les Royaumes de Tartares des ouvrages-hommages comme le CLA consacré au regretté et sous-estimé Robert F.YOUNG, des fantaisies fantastiques comme La Quête de Nifft le Mince, de la SF moderne comme celle Pamela SARGENT...
          Allons, allons, il n'est pas possible de tout citer.
          Au lecteur d'apprécier.
          Je regrette amèrement que nos collections n'aient pas tenu devant l'adversité et, il faut bien le dire, devant les retours de bâton d'une distribution des plus sujettes à caution...
          Et puisque nous en sommes là de notre propos, j'aimerais dire un mot de la revue Fiction, dans laquelle j'ai fait mes premiers pas à la fin de l'année 1965 et dont je ne fus jamais, contrairement à ce que l'on a pu croire, rédacteur en chef.
          Il est certain que Fiction n'est plus ce qu'il fut sous DOREMIEUX ou plus tard sous Daniel RICHE. Mais la revue a publié récemment son numéro 400. Et elle continue de faire paraître des textes français presque tous les mois. Elle demeure la seule revue mensuelle professionnelle (mais si, mais si !) en France.
          Quand il y en aura une autre, les grandes gueules qui aboient actuellement à tort et à travers contre Fiction pourront hurler de plus belle. J'aimerais, sincèrement, passer à une autre question !

 

          ML : Barthes répète dans toute son oeuvre -et plus particulièrement dans Sur la littérature, recueil d'entretiens avec Maurice Nadeau publié aux Presses universitaires de Grenoble, 1980 — que la littérature est une histoire d'amour (« tant que l'œuvre littéraire sera un piège amoureux, on peut espérer que la littérature durera... »). Ton propos, même s'il peut, à bien des égards, paraître désenchanté, illustre bien ce point de vue.
          Force nous est, une fois de plus, de constater combien, au moment où il faudrait aller vers une ouverture européenne de la création littéraire -une eurofiction-, l'affadissement des goûts culturels trahit le manque de curiosité, d'imagination et, finalement, de tolérance, en cette fin de siècle plutôt sinistre.
          Quand l'horizon se réduit à ce point, comment préparer raisonnablement l'avenir ?
          Jusqu'à présent, nous avons tenté d'évoquer les aspects les plus divers de ton oeuvre, ainsi que les rôles que tu as pu jouer comme éditeur et éditorialiste.
          Il reste un domaine à propos duquel j'aimerais que tu t'expliques : il s'agit de la poésie. Ta bibliographie ne mentionne qu'un recueil, Hologrammes coloriés, et je ne connais de toi que les poèmes publiés dans le recueil de Pierre Ferran, La terre est bleue comme une orange, dont cet excellent texte intitulé La Cité n'12 qui semble être la préfiguration de Tigre (comme quoi tout se tient dans ton oeuvre). Comment te situes-tu par rapport à la poésie et comment résonne-t-elle dans ton oeuvre ?

 

          DW : C'est réellement un truisme d'affirmer que tout un chacun, sauf s'il est complètement dénué d'imagination, a ou bien écrit des poèmes dans son adolescence ou bien tenu un journal intime. Ce qui pourrait faire croire que la poésie est aussi facile que de se moucher ou que de s'épancher autrement. Etrange fausseté : la poésie, c'est justement ce qu'il y a de plus difficile, de plus subjectif, de plus casse-gueule. Pour tant de (mauvais) romanciers combien existe-t-il de (vrais) poètes ?
          Quand je relis Saint-John Perse, Rimbaud, Eluard, Michaux, Char, Trakl, Rilke, je me rends compte que la poésie c'est le gratin, les enfants, vraiment le gratin. Malheureusement, on ne peut pas écrire des poèmes comme on se soulage. Dans le poème, mon cher Michel, tu le sais bien, chaque mot compte. Chaque mot doit porter comme un coup de fusil, comme une claque, comme une caresse. C'est tout ou rien. Ça ne pardonne pas.
          J'ai toujours écrit de la poésie. Jadis beaucoup, et beaucoup trop, évidemment. Aujourd'hui : au compte-gouttes et avec crainte et tremblement. Le hasard a même voulu que j'en publie. Toujours avec parcimonie : quelques vers dans la belle anthologie de Pierre Ferran, quelques autres dans le n°10 des Cahiers du Schibboleth, une excellente revue que je recommande chaleureusement. Tiens, voici l'adresse : les cahiers du Schibboleth, 59, rue Marcel Bouc, 33130 Bègles, France. La preuve qu'il n'y a pas que des demeurés littéraires dans l'Hexagone républicain !
          Un recueil aussi, grâce à l'amitié de Michel Ruf. Un recueil bizarre, à la confluence de plusieurs périodes littéraires de mon existence.
          Mais comme je ne puis séparer, le plus souvent, la poésie du roman de la vie en général, j'ai truffé quelques-uns de mes livres de poèmes. Par exemple, Krysnak ou le Complot, L'Epouvante. Mais, plus caractéristique en la matière est la trilogie de Swa ! J'y ai éparpillé tout ou presque tout un recueil de petits poèmes fantastiques intitulés Les Chasseurs du temps. Le poème auquel tu viens de faire allusion, Cité n°12, fait partie de ce petit recueil, qui est maintenant presque tout à fait publié. Les rares textes qui n'ont pas été repris dans les trois volumes de Swa doivent figurer dans deux numéros de La Revue alsacienne de littérature.
          Tu vois donc que je ne fais pas de distinction : je mélange tout avec une certaine alacrité. D'ailleurs certains critiques et éditeurs ont voulu voir en moi le poète de la science-fiction française.
          J'accepte cette appellation. Parce que le S.-F. est un genre qui permettrait de vastes envolées lyriques si les écrivains qui s'en sont emparés prenaient réellement conscience de l'universalité de l'outil qu'ils ont entre les mains et dont il font si souvent peu de chose.
          Ils sont comme les paysans de Virgile qui ne connaissent pas l'ampleur de leurs biens !
          Ce qui est étrange, c'est que, la quarantaine allant sur sa fin et la cinquantaine ( !) approchant à grandes enjambées, je me prends de plus en plus souvent à commettre des vers. Ce que cela signifie, je l'ignore, ou bien, peut-être, je ne veux pas le savoir.
          La poésie est indispensable à mon équilibre. Quand je n'en écris pas en vers, j'en truffe, subrepticement, des passages entiers de mes nouvelles ou de mes romans. Je la mêle intimement, sensuellement, à la prose. C'est un acte de fécondation. Rien de plus, rien de moins.
          Pour terminer, je voudrais citer Saint-John Perse (encore lui, toujours lui !) qui disait dans son allocution au banquet Hobel, en 1960 « Mais plus que mode de connaissance, la poésie est d'abord mode de vie — et de vie intégrale. Le poète existait dans l'homme des cavernes, il existera dans l'homme des âges atomiques : parce qu'il est une part irréductible de l'homme. »
          Quand nous cesserons d'écouter l'appel de la poésie, nous cesserons d'exister, tout simplement.

 

          ML : Tu me dis, regrettant de ne pouvoir répandre au questionnaire de Proust pour conclure cet entretien : « Je n'ai jamais eu de préférences bien nettes, bien tranchées. En fait, j'aime (et déteste) une foule de choses, et il m'est difficile de faire un choix qui serait sans doute artificiel. Je répandrais certainement de façon arbitraire et peu sincère à ce jeu de questions. » Et j'ose croire que ta modestie t'éloigne des prétentions paranoïaques qui, chez l'écrivain, confondent le dit et le définitif. Je te remercie d'avoir écarté cette fausse question, puisque l'écriture, comme flux, ne saurait se définir autrement que par sa propre et constante remise en question. L'écriture est mouvance et l'écrivain le garant de cette mouvance.
          Essayons donc d'en terminer avec humour. Tu fais souvent référence, dans tes textes, (cf. l'incipit d'Hallo Jack, Ponte Mirone, 1979) à l'écœurement, au désespoir, à l'impossiblité de vivre ses fantasmes, bref à tout ce qui, peu ou prou, justifie l'écriture. De plus, tu te réfères à l'humour, don supérieur, à tes yeux, au génie, qui permet à l'oeuvre d'exister et l'organise dans sa cohérence.
          Il y a, dans tes personnages, une dérision qui les porte en mêlant le sexe à l'histoire et leur permet de survivre. L'humour me semble être, chez toi, comme une négation du réel1, une façon de relancer, sans cesse, l'écriture vers de nouveaux espaces.
          le peut-on dire que l'humour t'aide à vivre et à écrire, comme ultime rempart a la désespérance ? Et quelle place prend-il dans tes écrits et ta façon de vivre le monde ?

 

          DW : Oui, mon cher Michel, tu as mille fois raison : l'écrivain est le garant... de la mouvance de l'écriture. Il est lui-même mouvance sans possible repos. Confondant sans cesse les mondes du désir et le monde si incomplet de la réalité imposée.
          Je m'égare. Ou plutôt, je vais trop vite en besogne.
          Oui, terminons en humour. L'humour, cette médecine à la mélancolie, que personne jamais n'a su définir avec intelligence. Car l'humour, selon une expression maintenant consacrée est « la bête noire des définisseurs ».
          L'humour est certainement un don supérieur au génie, car le génie donné aux être aimés des dieux voisine trop souvent avec la consomption précoce de l'âme et du corps (par exemple chez Mozart, si tant est qu'il n'ait pas été assassiné par Salieri !). L'humour compagnon du génie. Je ne veux pas ici me lancer dans une longue réflexion sur la connivence ou l'incompatibilité de l'un et de l'autre. Pour moi, simple mortel, qui doit me contenter d'un peu de talent, je considère l'humour comme un présent de la Divinité. L'humour hormis qu'il permet de survivre au cauchemar de l'imbécillité quotidienne est également, comme je le laissais entendre, un organisateur de l'oeuvre écrite. Souvent, il vous arrête, juste à temps, sur la pente savonneuse de la redondance et du nombrilisme. C'est en cela aussi que l'humour est un don, un présent de la Divinité. Comme tu as pu le constater, je viens de parler par deux fois de la Divinité. Horresco referens, j'ose en parler car, ainsi que le disait récemment un de mes amis, le poète Joseph Paul Schneider, je ne suis ni assez intelligent ni assez bête pour me prétendre athée.
          L'humour, puisque nous en parlons, tâchons de le faire... avec humour justement ! L'humour, donc, est, comme tu le disais à l'instant, une négation du réel (quotidien). Ce réel serait insoutenable, sordide, injurieux, si l'humour ne venait le percer de ses flèches et le déballonnait telle une vulgaire baudruche. Ou, si on veut exprimer moins tragiquement, le déraidir faute de pouvoir le dérider. Dès que l'on écrit et que l'on entre en humour, l'esprit court, s'envole. Ce qui n'exclut nullement du texte qui jaillit de cette course, de cet envol spirituel, son contenu dramatique.
          Rempart à la désespérance ? Oui, certainement, mais cette façon de considérer l'humour seulement comme un bouclier contre l'irruption de l'absurdité, de l'horreur quotidienne, me paraît une vision tronquée (si je puis dire) d'un ensemble complexe de « phénomènes » intellectuels. Bouclier oui. Comme celui de Persée affrontant la Gorgone. Mais aussi, il faut insister là-dessus, forme de pensée, ars vivendi, état d'esprit total.
          Pardonne-moi si je deviens à présent très très personnel, mais je crois que c'est important. Puisque j'ai pris le parti, dans notre dialogue, d'être sincère autant que faire se peut dans ce monde si complètement insincère.
          Pendant plusieurs années, j'ai été dans un état dépressif assez épouvantable. Tout humour avait soudain disparu. Je prenais tout au premier degré. Le monde était vide, réduit à sa terrible apparence extérieure. Les visages avaient l'air d'y croasser, les gestes s'éternisaient dans leur totale inutilité. Bref, j'étais réellement comme mort. naturellement, cet abattement n'était pas continuel. Il y avait des éclaircies sans lesquelles j'aurais été incapable de tenir le coup. Mais le poids du vide me semblait tel que je n'étais plus en mesure de travailler, d'aller jusqu'au bout d'une nouvelle, d'un roman. L'écriture elle-même me paraissait convenue, conventionnelle, inacceptable. Que faut-il en conclure ? Sans humour, pas de (sur)vie, pas d'écriture ? Il s'agit presque d'un truisme. Pour ce qui me concerne...
          J'espère avoir bien répondu à cette question difficile, puisqu'elle plongeait profondément dans mes pensées les plus secrètes. (Parce que l'humour permet aussi de s'extérioriser tout en demeurant secret.) Tu ne m'en voudras pas de quitter la scène de notre dialogue sur cette pirouette.

 

Interview réalisée durant les mois de septembre,
octobre et novembre 1988.
Interview réalisée par Michel Lamart.
© Michel Lamart.
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