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Des Conventions Nationales

L'image et la trame

Raymond MILÉSI

Fiction n° 349, mars 1984

La science-fiction ne s'exprime pas uniquement par la littérature, ainsi qu'en témoigne le phénomène fort vivace des « rencontres » et, plus précisément, des Conventions.

Autant qu'il m'en souvienne, la première Convention dans laquelle je m'introduisis — sur la pointe des pieds ! — fut celle d'Angoulême, en 1975. Elle constituera donc notre point de départ. J'en ramenai une cohorte d'impressions disparates et encore imprécises, un entretien avec le très aimable John Brunner et un rhume de cerveau. Par la suite, je fréquentai les coulisses de Metz en 76, Limoges en 77, Yverdon en 78, Rambouillet en 80, Bordeaux en 81, Quétigny en 82 et de nouveau Rambouillet en 83. Non, je n'étais pas à Dien Bien Phu. Je manquai de même le rendez-vous de Toulouse en 79 (on en profita pour décerner un Prix à Mouvance). Jusqu'en 79, cette manifestation se déroula en mai (ou juin) ; depuis 1980, elle a lieu en septembre, date qui paraît devoir se maintenir comme apportant une gêne minimum, ce qui reste un point de vue discuté.

 

Organisation : des noms

 

Evidemment, une seule personne ne peut suffire à mettre sur pied une Convention nationale. Autour du valeureux Capitaine retenu par l'Histoire existait presque toujours une équipe, se répartissant les responsabilités les plus diverses. Ceux qui ne bénéficient pas ci-dessous de la citation — ils sont légion ! — n'en ont pas moins accompli un labeur considérable et digne d'éloges. Il reste que chacune de ces rencontres est liée à un individu (ou petit groupe) bien précis. On peut ainsi nominativement associer à :

Angoulême 75 :                        Jacques Rouveyrol,

Metz 76 :                                Philippe Hupp,

 Limoges 77 :                           Daniel Phi,

Yverdon 78 :                            Pierre Versins,

Toulouse 79 :                           Noé Gaillard,

Rambouillet 80 :                      Jean Milbergue (et le SFFAN),

Bordeaux 81 :                          Francis Valéry,

Quétigny 82 :                          Marc Bussières et Guy Costes,

Rambouillet 83 :                      Jean-Pierre et Jean-Marc Marché.

Déjà, on constate que les Conventions se déplacent beaucoup, ce qui ne saurait constituer un mal. Acceptons-le comme un facteur de différence au fil du temps : utile à l'indispensable lutte contre l'uniformisation qui guette de sa poussière bariolée toute entreprise de ce genre.

 

Deux remarques et une considération

 

— L'éclosion du Festival annuel de Metz (suite à la Convention de 76), à caractère, disons, plus « interne », à budget (considérablement !) plus important, a bien entendu agi sur les Conventions nationales dès 1977, reprenant à son compte l'aspect de « rencontre entre professionnels de la SF ». C'est en particulier très net pour les directeurs de collections ou de revues que l'on ne voit plus guère aux Conventions depuis cette époque ; il en va de même pour une grande partie des écrivains et critiques. D'où une modification de nature, très sensible, accompagnée de regrets certains.

— Après une période de tâtonnements où l'on observe l'émergence de nouveaux objectifs, la Convention donne l'impression d'avoir retrouvé stabilité et identité depuis 1980. En football, on dirait que l'équipe a bien digéré sa descente en deuxième division.

— Au rayon des considérations générales, on notera qu'il est indispensable de dépasser les impressions premières. Difficile, voire impossible, de porter un jugement abrupt sur une telle manifestation (dont l'objet principal demeure la durée et la périodicité) si l'on ne dispose pas du recul procuré par plusieurs participations.

Pour plus de clarté dans la comparaison à venir, les deux paragraphes suivant rappelleront d'abord les « points communs » puis les « différences (et révolution) » constatées.

 

Points communs

 

Depuis 1975, certains aspects n'ont pratiquement pas changé :

Le nombre « effectif » des participants varie en gros de 50 à 100, avec une chute à Toulouse (m'a-t-on dit) et une pointe à Rambouillet.

Les inscriptions, durant l'année, se font sur le principe inamovible et très marrant du tarif « en augmentation progressive » (par exemple, 50 F jusqu'au 31 décembre, 60 jusqu'au 31 mars, etc.). On peut se demander si ce procédé toujours reconduit a jamais engagé un individu à s'inscrire une seconde plus tôt que prévu.

Les invités. Le principe en a souvent été conservé. Exemples : Alain Doremieux à Angoulême, Joëlle Wintrebert à Quétigny, Jean-Pierre Hubert à Rambouillet 83. Présence motivante, dédicaces et interventions diverses.

La recherche de l'unité de lieu. Admise d'emblée mais pas toujours couronnée de succès. C'est difficile. Souvent, on a pu réserver un lieu de rencontre privilégié, le meilleur exemple à ce jour étant sans doute Quétigny (une MJC remarquablement organisée) ; mais il n'est pas aisé de tout y rassembler. En tout cas, si un problème est commun à tous ces congrès, c'est bien celui des locaux et des structures d'accueil. Le maximum a toujours été fait mais la barrière financière a toujours, elle aussi, limité les possibilités. On cherche encore le vaste local, au centre ville, dans une zone passante, avec salle de spectacles, petits et moyens salons, vaste hall pour revues, qui rallierait tous les suffrages.

Le gîte et le couvert. Plusieurs niveaux ont en général été offerts, suivant les bourses ou les goûts : camping, casse-croûte (le congressiste est souvent un homme-sandwich) ; chambre d'étudiant ou dortoir, cafétéria ; hôtel, restaurant. La contingence des repas devient prétexte à des rencontres réduites et fort prisées, au gré des affinités, voire des disponibilités en moyens de transport. Régulièrement, midi et dix-neuf heures marquent un éclatement du groupe. Si l'on pouvait étudier l'éventualité de servir, toujours en fonction des locaux, l'un des deux repas sur place, on irait vers un important facteur supplémentaire de réussite.

Le programe et son contenu. Le programme est fréquemment présenté sur quelques feuillets ronéotés. On y retrouve date et heure des animations, fixés à un moment dont l'élasticité atteignit parfois des proportions remarquables. S'y côtoient la plupart du temps : cinéma (vidéo depuis quelques années), expositions (affiches, peintures, dessins, couvertures, purs chefs-d'œuvre d'enfants...), dédicaces, conférences, débats, débats et débats. Viennent parfois s'y greffer : un ou deux spectacles (chanson, théâtre...), une action dite « extérieure » (telle cette visite de cave près de Dijon en 82), un repas « de corps » ou encore un « grand bal de clôture » dans la plus pure tradition (liste non exhaustive).

— Un mot encore sur le budget. Nous l'avons déjà dit : il est pour l'essentiel « modeste », parfois limité aux seuls droits d'inscription, ce qui oblige les organisateurs à limiter d'autant leur projet : il ne faut donc pas leur demander l'impossible !

 

Différences. Evolution

 

— Concernant les invités. A Angoulême et Metz, on relève la présence d'auteurs anglo-saxons (tels John Brunner ou Philip-José Farmer). C'est encore une fois le Festival de Metz qui a repris cette pratique. Sur les bords de la Moselle se sont ainsi succédés, de 77 à 83 : Sturgeon, Harrison, Herbert, Sheckley, Silverberg, Spinrad, Ellison, Priest, Vance, Dick, Matheson, Pohl, Moorcock, Delany... et j'en oublie. Malgré plusieurs offres, il n'y a pas eu d'invité à Bordeaux en 1981.

— Autre originalité de Bordeaux 81 : en l'absence d'un véritable local de rassemblement, l'essentiel s'est déroulé dans un « bar de repli », et même dans la rue attenante. La sympathie n'en était pas moins au rendez-vous. A ce propos, on ne dira jamais assez combien il est indispensable de programmer un ensoleillement constant durant ces quelques jours.

— Toujours le local. Certains organisateurs se sont intégrés dans une structure d'animation préexistante (MJC, Centre Culturel). Ainsi : Angoulême, Limoges, Quétigny. D'autres (Bordeaux, Metz) s'en sont passé. Jusqu'à présent, on plébiscite la première solution car des animateurs de métier, dans leurs locaux (à condition qu'ils soient présents), se révèlent souvent plus utiles au succès de ces journées qu'une connaissance, aussi approfondie fût-elle, de la science-fiction. Reste un handicap de taille : ce genre de maison, hélas ! se situe en général à la périphérie de villes, ce qui porte un lourd préjudice à l'animation de loin la plus vivante de toute Convention : les stands de revues SF.

La durée. De 5 à 6 jours à ses débuts, la Convention s'est réduite la dimension d'un long week-end (3 jours). Cette distance ne constitue nullement une règle, chaque organisateur pouvant l'estimer selon son gré et ses possibilités. Michel Ruf, par exemple, annonce 4 jours pour Nancy 84.

Plus ou moins d'ouverture ? Les expositions comme (s'il existe) le festival du film SF commencent parfois plus tôt pour se terminer plus tard, car ils concernent davantage la population locale. Plusieurs équipes ont constaté et rappelé que les motivations internes et l'ouverture « au public » ne sont pas facilement conciliables. Il s'agit, dit-on, de deux niveaux d'intérêt différents : retrouvailles et spécialisation d'une part, action « extérieure » voire promotion d'autre part. Le problème reste posé et les avis divergent. Toutefois, qu'on le veuille ou non, les participants constituent en quelque sorte une « vitrine de la SF » le temps d'un week-end. Le groupe d'organisation, qui vit là toute l'année et perçoit à l'occasion des subventions ou reçoit une certaine aide logistique, est bien obligé d'y penser, lui.

Le Prix de la Convention (Prix « Rosny Aîné » depuis 83). Apparu en 1980, il semble avoir peu à peu trouvé la bonne formule, après avoir délaissé puis repris les options originelles (présélection pendant l'année et vote final désignant la meilleure des cinq œuvres retenues). Une nouvelle et un roman français, parus l'année précédente, sont couronnés sur place. La notion de « Prix du Public » permet à ce vote d'éviter la concurrence de pouvoir avec les autres distinctions SF qui n'en sont absolument pas affaiblies. Se sont ainsi vus primés des auteurs tels que Michel Jeury, Elisabeth Vonarburg, Emmanuel Jouanne côté roman ; Joëlle Wintrebert, Jacques Boireau et Serge Brussolo, Christine Renard, Roland C. Wagner côté nouvelle. Pour que le Prix Rosny Aîné atteigne une notoriété en rapport avec sa signification, il conviendrait encore de l'assortir d'un véritable « suivi » après l'événement : information large auprès du public, courrier à tous les professionnels de la SF, aux revues d'information, au libraires (par l'intermédiaire de « Livres de France », par exemple). Il a déjà beaucoup gagné en sérieux (et donc en valeur) à mesure que son règlement devenait plus précis.

 

Côté sourire : rituel et répartition

 

Au fil des ans, des gestes, des habitudes ont tendance à s'installer et à prendre leurs aises, énervant les uns, ravissant les autres. La place nous manquerait pour évoquer tout ce qui peut entrer dans cette catégorie mystique. Bornons-nous donc à rappeler deux ou trois usages, peut-être plus inébranlables qu'indispensables ; mais un groupe n'est-il pas aussi riche de ses défauts que de ses qualités ?

L'enveloppe. Remise à tout arrivant fourbu sur l'autel d'accueil, elle abrite notamment le fameux programme, à l'occasion un plan offert par le Syndicat d'Initiative, quelques feuillets explicatifs et... un BADGE !

Le badge. Vitale excroissance de toute poitrine conventionnelle, le badge, sous son armature de celluloïd, capte les regards obliques, telle l'étoile scintillant dans la nuit de Bethléem. Sa forme et sa couleur établissent ça et là une curieuse hiérarchie interne, du novice au grand prêtre momentané. Idéal pour engager le dialogue avec les caissières de cafétérias.

La plaisanterie programmée. Peut adopter diverses formules (concours de calembours pieusement notés, vente aux enchères d'un bouquin page ou de reliques puisées par certains participants dans les tiroirs de leur légende personnelle...).

Les tendances anglo-saxonnes du vocabulaire. C'est ainsi, entre autres, que les bulletins de la Convention française sont définitivement devenus des Progress Report (!)

 

Quant à la population de la Convention — j'entends : présente de bout en bout — il est permis de la répartir en cinq groupes agréablement primesautiers et infiniment poreux, les translations de l'un à l'autre assurant le piment des relations quotidiennes. On distingue dès lors, en montant sur une table :

a) Les amateurs de fraîche date. Lecteurs acharnés, incollables, ils renouvellent fort heureusement le groupe-Convention d'année en année.

b) Les responsables de revues amateurs (en jargon : fanzineux). Bruyantes retrouvailles autour des stands, agrémentées de « conseils d'anciens » et de projets en nombre incalculable.

c) Les francs-tireurs. Par définition peu nombreux. Ils traversent la manifestation en grand mystère, prenant et laissant.

d) Les Têtes. Pourvues de mains qu'elles s'entre serrent dès l'arrivée. Se reconnaissent aussitôt dans la foule la plus dense. N'ont généralement aucune difficulté pour trouver un siège à proximité du bar. Profitent de l'occasion irremplaçable ainsi fournie pour se donner rendez-vous à une date ultérieure non fixée.

e) Yves Frémion. S'empare de la parole et la conserve avec aisance. Forme dès lors le pôle diffraction essentiel grâce à son verbe haut et truculent. Hypnotisés, les papillons-fans viennent s'y brûler les zèles. Auteur de la fameuse réplique : « J'ai lu ton manuscrit : il est franchement impubliable ! »

 

A propos de réplique : les classiques

 

Dans la catégorie des échanges verbaux classiques et inscrits au répertoire, on peut ranger, en tous lieux et toutes saisons :

— J'ai un projet d'antho qui n'a rien de commun avec tout ce qui s'est fait jusqu'à maintenant.

— Est-ce que tu peux m'emmener à la gare ?

— J'ai pas dormi cette nuit.

— Moi non plus.

— Le débat qui devait avoir lieu à 14 h 30 est reporté.

— Est-ce que Michel Jeury doit venir, oui ou non ?

— On fait un échange ?

— J'en ai parlé à Doremieux : il est d'accord !

— Où est-ce que vous avez mangé à midi ?

— II paraît qu'il y a un pot à 17 h.

— II paraît qu'il y a un pot à 18 h.

— Il paraît qu'il y a un pot à 11 h.

avec la fameuse trilogie du verbe VOIR :

— Il y a Untel qui veut te voir.

— Tiens, justement, je voulais te voir !

et enfin, jamais égalée à ce jour (jamais réalisée non plus) :

— Il faut qu'on se voie !

 

Plaisir et rentabilité

 

D'aucuns se sont parfois déclarés déçus, avec des nuances il est vrai. D'autres, et c'est bien leur droit, annoncent simplement : « Je ne viens pas (ou « plus ») parce que je ne vois pas ce que je pourrais en retirer ! »

II n'est pas inutile de formuler une fois de plus ce constat éternellement vérifié : On retire d'une Convention à peu près autant qu'on y apporte. C'est d'ailleurs applicable à toute vie de groupe.

Cela dit, le niveau tout compte fait le plus intéressant — et de loin — ne paraît pas être celui de la SF et de ses enseignements mais plus généralement celui de la chaleur humaine accompagnant toute retrouvaille sympathique et amicale. En ce sens, la science-fiction se présente comme un support permettant à des gens d'horizons divers de se réunir pour un temps autour du même feu, en parlant un langage commun. Ce n'est déjà pas si mal. Venir à une telle rencontre avec l'intention ou l'espoir de « rentabiliser » à tout prix son déplacement, d'en retirer des avantages conséquents sur quelque plan que ce soit, appelle le risque de désillusion. L'avantage, c'est le vécu quotidien. Quant à la qualité de la Convention, elle dépend avant tout de la qualité du regard posé sur elle, puisque la notion de prise en charge y est réduite à sa plus simple expression.

 

Le futur : une invitation au voyage

 

Avant de conclure — momentanément — il serait bon de réunir sous les mêmes éloges tous les organisateurs qui passent souvent une année (ou plus) là où nous passons trois jours (ou moins). Si le regard critique est aisé à promener, il est nettement moins aisé de préparer un tel rendez-vous, payer de sa personne, rassembler des moyens, mettre en place une équipe, une structure, élaborer un contenu, puis accueillir tout le monde, se rendre disponible, et enfin (ce qu'on oublie en général) boucler le tout. Le petit miracle, c'est qu'on trouve chaque année quelques mordus qui veuillent bien se charger de ce travail. D'ailleurs, de récentes hésitations bien compréhensibles nous montrent qu'une telle attitude n'est pas forcément éternelle : Rambouillet 83 a eu lieu en partie parce que qu'aucune autre candidature ne s'était déclarée ; quant à la Convention de 84, elle se tiendra à Nancy (au bons soins de Michel Ruf) après avoir un long moment été dévolue à Grenoble.

Quant à considérer la Convention annuelle comme une rencontre inutile, c'est une position tout à fait respectable, qui s'en tient à la notion de rentabilité dégagée ci-dessus, semble-t-il. Un ennui : ne pas venir, c'est aussi contribuer un peu à un affaiblissement éventuel car il est toujours agréable de rencontrer le plus de monde possible, chaque présence supplémentaire modifiant les données.

Quelles que soient ses faiblesses passées, la Convention Nationale, qui connaîtra sa 11e édition à Nancy (et probablement sa 12e à Angers) a un bel avenir devant elle pour s'améliorer si on veut bien lui faire confiance. En ce sens, merci d'avoir abordé ces quelques lignes comme une invitation au voyage.

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