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Replay de Ken Grimwood

Un classique instantané

André-François RUAUD

La Clepsydre n°1, juin 1999

          S’il y a une idée qui a traversé tous les esprits, un jour ou l’autre, c’ est bien « et si je pouvais refaire ma vie, que ferai-je ? ».
          Jeff Winston n’a pas à se poser une telle question : le 18 octobre 1988, alors qu’il est à son bureau, attendant au téléphone une nouvelle scène de ménage de sa femme, il s’effondre - terrassé par une crise cardiaque. Il se réveille… en 1963, dans sa chambre de résidence universitaire, à Atlanta. Il a dix-huit ans. A nouveau.
          Par quel miracle peut-il avoir ainsi ressuscité dans son propre passé ? Les événements ne lui laissent guère le temps de s’interroger, dans l’immédiat : Jeff se souvient parfaitement de son existence « précédente », il va donc pouvoir réellement refaire sa vie. En commençant par se monter une fortune coquette en pariant au Derby, sur les chevaux qui ont/auront gagné. Mais revivre n’est pas si facile. Et l’Histoire ne se laisse pas aisément manipuler. Certes, la deuxième vie de Jeff Winston n’a rien à voir avec la première : il est formidablement riche, propriétaire d’une multi-nationale qui n’existait pas dans son existence antérieure, il ne se marie pas avec la même femme, il évite le suicide de son camarade d’université, etc. Mais lorsque Jeff tente d’empêcher l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, les événements dérapent dans le même sens que l’histoire qui nous est familière. Lee Harvey Oswald n’est plus le meurtrier, mais un autre a pris sa place…
          Et le pire demeure encore à venir : en dépit cette fois d’une santé de fer, Jeff meurt à nouveau, le 18 octobre 1988, d’une crise cardiaque médicalement inexplicable. Jeff Winston se réveille une nouvelle fois, en 1963, un tout petit peu plus tard cette fois, lors d’une séance de cinéma avec sa petite amie de l’époque.

          Et ainsi de suite : la mort vient toujours au rendez-vous du 18 octobre 1988, encore et encore. Et encore. Et encore. Jeff vit de nombreuses vies, des existences parfaitement différentes les unes des autres, consacrées chaque fois à une exploration des possibilités offertes à un individu… Jeff prend soin de noter des détails lui permettant de remonter sa fortune à chaque vie.
          Mais la mort est inévitable, qui efface tentative après tentative. Et à chaque saut dans le temps, à chaque « replay », Jeff se réveille un peu plus tard dans le cours de sa propre vie.
          Jeff n’est plus seul : lors d’un « replay » qu’il avait consacré à une totale retraite des choses de ce monde, il a rencontré une femme faisant, elle aussi, des « replay ». Mais dans quel but ? Pour quelle raison ? Qui, quoi, manipule des événements aussi étranges, aussi incompréhensibles ? Jeff et son amie tentent d’en savoir plus, dans une existence ils expliquent tout au gouvernement américain (un « replay » de cauchemar !), dans une autre ils publient des messages d’appel à témoignage tout autour du monde — pour ne recevoir en fin de compte qu’une seule réponse, cryptique, en provenance d’Australie et qui demeurera sans suite… Sont-ils les deux seuls «replayers» ? Une explication d’origine extraterrestre est esquissée lors d’une vie, remise en question dans une autre… Et leurs existences se succèdent… Bien souvent, un chef d’œuvre tire sa force d’une idée en apparence « évidente ». Seulement voilà : personne n’y a pensé auparavant, personne ne l’a fait avant l’auteur ! Ou du moins, pas avec autant de bonheur. Ken Grimwood, écrivain américain parfaitement inconnu avant la publication de ce qui semble être son troisième ou quatrième roman, s’est tiré avec brio d’un exercice difficile. Bonheur : pas le moindre dérapage, pas la plus petite erreur d’inspiration ou de construction. Replay (disponible en Seuil "Points") est un roman captivant, le genre de livre qu’il est bien difficile de lâcher lorsqu’on l’a entamer, le style d’œuvre qui vous tient éveillé longtemps. A la fois grave et plein d’humour, réaliste, profondément humain, intelligent et lucide, réfléchissant sans avoir trop l’air d’y toucher sur les thèmes du temps et de l’existence humaine, Replay est une des plus grandes réussites de la littérature spéculative contemporaine.
          S’il me fallait trouver des comparaisons dans le domaine de la SF, je pencherai vers des écrivains comme John brunner, Kate Wilhelm ou Robert Silverberg. Mais justement, s’agit-il de SF ? C’est mon opinion, il me semble qu’un tel ouvrage aurait aisément trouvé sa place au sein d’une collection de prestige comme "Ailleurs et demain" (Laffont) au temps de la science-fiction humaniste des années 75 (celle des auteurs cités plus haut, et des Bester, Spinrad, Ellison, Coney, Jeury…). Les catégories littéraires ayant passablement évoluées, d’autres que moi classent Replay dans le fantastique (prétextant le manque d’explication rationnelle, et citant le vieux thème de la réincarnation). C’est ainsi que Replay reçu en son temps un World Fantasy Award - prix, il est vrai, très large d’esprit !
          Peu importe : dans notre pays (au Seuil) comme dans les pays anglo-saxons, Replay fut publié par des éditeurs généralistes. C’est aussi, l’œuvre n’en aura rencontré ainsi que plus de lecteurs. Et il n’est certainement pas innocent que deux films soient venus illustrer le même thème depuis la parution du roman de Grimwood : le succulent Grounhound Day d’Harold Ramis (avec Bill Murray et Andie McDowell, titre français Un jour sans fin), qu’on recommandera sans retenue, et le mineur mais sympathique Minuit Une (avec Martin Landau), qui jouent chacun sur la répétition d’une même journée.

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Thèmes, catégorie Temps
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