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Du monde, des rêves, des bêtes : La Reine des Abeilles ou un curieux fantastique romantique

Roger BOZZETTO

Eric Lysœ (ed) Erckmann et Chatrian au carrefour du fantastique PU de Strasbourg.2004. p223-233, 2004

     Emile Erckmann et Alexandre Chatrian 1 commencent à publier leurs premiers textes communs, dans des journaux. Ce sont des récits fantastiques comme « Le Bourgmestre en bouteille », et d'ailleurs leur premier recueil, en 1859, comportera lui aussi sept contes que l'on peut qualifier de fantastiques 2. Pourtant, à cette époque, la mode n'est plus au fantastique, ni en France ni en Allemagne. Les grands textes du « fantastique romantique français » de Nodier, Borel, Gautier, ou Mérimée datent d'une vingtaine d'année. Les auteurs d'un fantastique « réaliste » comme Maupassant, ou « symboliste » comme Villiers de l'Isle Adam n'ont pas encore écrit. C'est ce qui explique les réactions du critique Jules Claretie, qui en 1875 — date de »La main d'écorché » premier texte publié de Maupassant — affirmait que ce couple d'auteurs retrouvait la veine oubliée du bizarre et de la fantaisie d'un Hoffmann. Ils héritaient en fait du conteur allemand l'aspect de caricature grotesque des personnages, comme on le voit dans Messire Tempus, et les références au vin ( à défaut de punch ! ! !) dans chaque nouvelle ou presque. Ils se rattachaient aussi aux thèmes du premier romantisme allemand, avec la présence prégnante de la nature sauvage, du rêve et du dédoublement. Cet aspect romantique, « La reine des abeilles » en donne un exemple peut-être unique dans la littérature française du XIX°siècle.
     De plus, par une sorte de coïncidence significative, ce texte se rencontre avec un imaginaire plus ancien, mais non occidental, celui de l'Extrême-Orient. De la Chine, dans certains des textes rassemblés au XVII°siècle par Pu Song Ling, et dans quelques récits japonais traduits par Lafcadio Hearn à la fin du XIX°siècle, qu'évidemment Erckmann et Chatrian ne connaissaient pas 3.
     Cette rencontre improbable pose question, en particulier sur les rapports entre les mondes du merveilleux, et des effets originaux de ce texte curieux. J'envisagerai d'abord une approche du monde des merveilleux, je verrai ensuite les rencontres entre les rêves humains et les animaux dans le monde extrême-Oriental, et je tenterai de dégager l'originalité de « La reine des abeilles ».

     Merveilleux et romantismes
     Le monde des merveilleux est au cœur d'un univers symbolique cohérent et stable, antérieur à celui, alors en crise, qui naît de la révolution industrielle occidentale. Ses caractéristiques, même si les formes diffèrent, sont les mêmes dans toutes les cultures. Il se donne à voir dans la coexistence normale d'un monde de la Nature et de la Surnature, des hommes avec des dieux et des fées. Il se saisit dans l'absence de rupture entre nature et culture, la nature y est perçue comme maternelle ; entre animalité et humanité, avec des bêtes qui parlent, comme les abeilles ici, comme dans Le Chat Botté en Europe, avec les femmes renard en Chine, ou bien encore avec les loups garous que l'on rencontre dans Hughes le loup.
     Il présente une continuité entre la mort et la vie — l'âme des morts pouvant se trouver en rémanence dans un espace intermédiaire. Cela engendre à la fois des lieux comme l'Enfer ou le Paradis, mais aussi des formes, comme celle que l'on perçoit dans « le fantôme sans visage » japonais, ou encore des vampires. L'espace onirique a une consistance propre, et l'hypermnésie permet d'entrevoir en rêve des scènes inconnues, qui se révèlent vraies comme dans « L'esquisse mystérieuse ».
     C'est donc un univers qui permet de tisser, entre la Nature et la Surnature, des liens qu'exploitent des sorciers ou des magiciens. C'est ce qui permet que par une sorte de mimétisme, ou de métaphore réalisée, les actions se produisent en miroir comme dans »L'œil invisible », ou encore dans le texte de H.H.Ewers, « L'Araignée ». Et cet univers suppose, dans l'imaginaire occidental, l'existence du mal sous les traits du Diable, comme ici dans « Le requiem du corbeau ». L'Extrême-Orient est plus nuancé. L'idée d'une essence matérielle qui s'opposerait à une spirituelle est refusée au profit d'une complémentarité, et d'une continuité comme la mort et la vie qui se rejoignent dans une sorte d'énergie universelle qui est peut-être le Tao 4.
     Le merveilleux est aussi un monde qui, comme dans les mythes, donne une langue aux animaux — comme ici aux abeilles. Il laisse supposer qu'il existe une langue originale du genre humain, « édénique » comme le pensaient les premiers romantiques. Novalis imaginait d'ailleurs que c'était cette langue là que les poètes tentaient de retrouver, une langue qui comme dans le mythe d'Orphée, avait à voir avec la musique.
     Ce monde des merveilleux est aussi un univers symbolique où n'a pas lieu la traditionnelle coupure entre l'espace de l'éveil — senti comme celui de la réalité — et l'espace onirique, perçu comme absurde. Par contre, on y peut saisir entre l'espace diurne et l'onirique une solution de continuité ou une réversibilité. Le chinois Tchouang-Tseu est incapable de décider s'il est un philosophe qui rêve qu'il est un papillon, ou un papillon qui rêve qu'il est un philosophe. Au début de l' époque romantique alors que les effets de fantastique ne se distinguent pas encore explicitement du merveilleux, Gérard de Nerval présente dans Aurélia certains moments où il assiste à « l'épanchement du songe dans la vie réelle ». Il en va de même de certains textes de Théophile Gautier : Romuald le jeune prêtre de « La morte amoureuse » ne sait plus s'il est un prêtre qui rêve qu'il est un gentilhomme, ou un gentilhomme qui rêve qu'il est un prêtre « Je ne pouvais plus distinguer le songe de la veille ».
     Cet espace onirique, où le merveilleux est encore présent mais où déjà pointent des effets de trouble fantastique — une des caractéristiques du fantastique romantique — Gautier l'exploite encore dans « Arria Marcella », comme dans « Le pied de momie ». Dans les deux cas, une rencontre amoureuse a lieu dans l'espace du songe. Pour Octavien, dans « Arria Marcella », c'est un voyage temporel qui le conduit à rencontrer et aimer une femme morte depuis presque deux mille ans lors de l'éruption de Pompei. C'est le force du désir éprouvé par Octavien devant le moulage d'un sein qui en ressuscite la femme. Pour « Le pied de momie », la jeune égyptienne reprend en rêve son pied, mais laisse en réalité une relique en remerciement.

     Merveilleux, rêve et animaux en Orient
     Mais l'imaginaire du merveilleux occidental, s'il explore l'espace onirique ainsi qu'on l'a vu chez Gautier et ici dans « Le rêve de mon cousin Elof », il le traite comme exceptionnel. Parfois, comme dans « Arria Marcella », il permet un transit temporel, comme c'est déjà le cas dans le fabliau médiéval « Le dit des perdrix », où toute une vie imaginaire est vécue en quelques minutes avant de retomber dans la réalité.
     L'imaginaire du merveilleux Extrême-Oriental, qui ne vise pas à produire des effets de trouble, utilise évidemment cet espace, mais il l'exploite de façon originale par ce qu'il permet — dans le monde du rêve et par une accélération temporelle — de vivre dans le monde des animaux, d'une manière très différente de celle qu' Erckmann et Chatrian proposent dans « La reine des abeilles ».
     Par exemple dans « le rêve du papillon et de la fourmi »  5, où Akinosuké, en rêve alors qu'il dort sous un arbre, voit apparaître une escorte qui l'emmène chez le roi, lequel lui donne sa fille, le nomme gouverneur d'une île où il vit vingt-quatre ans. Sa femme meurt, on construit son mausolée. Le roi alors le renvoie dans sa famille. Il s'éveille, après n'avoir dormi que quelques instants. Il conte son rêve à ses amis, qui se souviennent qu'un papillon s'est posé près de lui, et qu'il a été happé par une énorme fourmi, puis qui s'est échappé. Ils supposent qu'existe une fourmilière, et la découvrent au pied de l'arbre. Ils y voient une sorte de ville en miniature, qu'Akinosuké reconnaît. Ils remarquent aussi « un caillou usé dont la forme rappelait celle d'un monument bouddhiste » posé sur un tertre minuscule, qu'Akinosuké reconnaît encore pour la tombe de la princesse sa femme et « dessous se trouvait le corps d'une fourmi femelle ».
     On aura remarqué que dans cet imaginaire, ici japonais, les animaux vivent dans un univers social et symbolique qui ressemble à celui des hommes, il en va de même dans les contes chinois.
     Dans « Le vieux jardinier et la fée des fleurs », c'est l'univers des fleurs et du langage qui se produit dans l'univers humain. Dans le jardin bien entretenu, apparaissent au jardinier « une jeune fille vêtue de vert, de la famille Yang, peuplier... une autre adolescente rose de la famille Tao c'est-à -dire rose... qui lui parle « je suis une des divinités des fleurs de la reine.. ton amour des fleurs m'a touché » Et elle le rend immortel 6.
     Il existe aussi entre le monde des animaux et celui des hommes des relations subtiles, comme on peut le voir avec « Princesse fleur de Lotus » et « La jeune fille en robe verte » 7.
     Dans ce dernier récit, une jeune fille, manifestement d'origine surnaturelle se donne à un jeune lettré, Yu Jing « il l'invita à partager sa couche ». Déshabillée elle laissait voir une taille si fine qu'on aurait pu l'entourer du cercle de ses deux mains. Après la nuit, elle s'en retourne. Soudain il entend un cri et voit dans un coin du corridor, une toile dans laquelle une énorme araignée était en train d'attraper la proie d'où venait la voix plaintive. Il brise la toile et recueille une abeille verte mourante. Il la soigne, et elle se remet. Avant de s'envoler pour toujours, elle s'enfuit le corps d'encre et écrit en se déplaçant sur une feuille de papier l'idéogramme « merci ».
     « Princesse fleur de lotus » met aussi en scène une abeille. Tout commence comme dans « Le rêve de fourmi ». mais après le mariage avec la fille du roi, Fleur de Lotus, celle-ci supplie qu'on l'emmène tant le danger est grand à cause d'un monstre. Il faudrait aller ailleurs construire une autre demeure pour que son peuple aille s'installer. Mais le lettré ne sait que faire devant les pleurs de la princesse. Il s'éveille. Il entend alors autour de lui un bourdonnement d'abeilles qui volent autour de lui et qui refusent de le quitter. Il conte son rêve à son ami, qui lui conseille de construire une ruche. A peine y a-t-il installé deux rayons qu'un essaim, venant de l'autre côté du mur du voisin, s'y installe. Le voisin, ayant appris la chose, va voir ce qu'il en était de son vieux rucher et y découvre un serpent qu'il tue. C'était le monstre du rêve.
     Entre les deux univers, celui du rêve et celui de l'éveil correspondance parfaite. Et de la part des animaux, une parfaite connaissance des symboles humains, de la part des humains, aucun trouble, aucun étonnement explicité.

     L'univers original du fantastique romantique dans « La reine des abeilles ».
     Les romantiques allemands ont nourri leur imaginaire par les ressources du folklore germanique. Les frères Grimm ont retrouvé, dans les campagnes, des récits qui présentaient des personnages que des auteurs comme Tieck ou Hoffmann ont ensuite mis en scène dans leurs récits. C'est le cas de la mandragore du Runenberg de Tieck de l'élémental Serpentine dans Le Vase d'Or ou de la Reine des métaux dans Les mines de Falun deux romans d'Hoffmann 8. Dans ces textes, à la différence des contes merveilleux, et des récits Extrême Orientaux que j'ai présentés, l'aspect surnaturel, la présence des animaux ou des esprits élémentaires, tout est tissé dans un récit qui s'appuie sur la représentation et dans les décors d'un vraisemblable du quotidien. On ne trouve pas d'embrayeurs de type « Il était une fois », et on ne présente pas la survenue de la surnature comme naturelle. Il en va de même dans » La reine des abeilles » qui se situe dans un paysage, et avec des personnages non seulement vraisemblables mais facilement repérables dans le monde où vivent les contemporains des deux auteurs.
     Il s'agit d'une nouvelle, et non d'un conte merveilleux, même si par endroits cela peut faire penser à un « Kunstmärchen » romantique. Une nouvelle, cela implique un texte d'une certaine longueur, des personnages peints avec une certaine épaisseur, dans des paysages qui inscrivent le trajet du personnage narrateur, Hennetius, un botaniste, dans une géographie repérable puisqu'il herborise en Suisse depuis Neufchâtel. Il rencontre d' autres personnages Walter Young , sa femme Catherine et leur fille aveugle Rœsel. Il est hébergé chez eux trois jours à cause du mauvais temps — le vent, puis la brume — ce qui explique qu'il ait l'occasion d' entrer en contact plus personnel avec la fillette aveugle, et de partager son secret. Tout est conçu de façon à rendre crédible un aspect extraordinaire de la réalité. Ajoutons que le récit est fait rétrospectivement, par un narrateur personnage qui se met en scène et dans une perspective d'allocution avec le lecteur « Vous pensez bien que, sans perdre une minute, je me mis à bondir dans les bruyères pour gagner ce refuge »(p.302). Les autres personnages ont la parole, soit pour le supplier de ne pas partir tant que le brouillard ne se sera pas levé, soit pour exécuter les ordres de la jeune fille aveugle, concernant les ruches, qu'elle semble voir sans les yeux. Le père ferme le rucher, puis le rouvre lorsque Rœsel lui affirme que quelques abeilles attendent sur le toit du rucher, ce qui étonne le jeune botaniste.D'autant qu'elle semble participer à l'intimité des abeilles : elle sait si celles-ci s'ennuient, si elle préfèreraient travailler à la recherche du miel plutôt que de rester oisives et de se nourrir sur les provisions.. le tout alors que les deux parents « écoutent » d'un air grave ». Ce partage de l'intimité des abeilles va très loin, à l'étonnement du narrateur. La jeune fille semble avoir vécu dans le monde du visible par les yeux des abeilles « l'aveugle voit, me dis-je, elle voit par des milliers d'yeux... elle pénètre dans les fleurs, dans les mousses, elle senivre de leurs parfums ». De plus , « elle est partout, sur la côte, dans les vallons, dans les forêts » (p.309). La narrateur n'est pas, avec les parents, le seul à subir cet émerveillement, « d'autres voyageurs sont venus exprès pour me voir » (p.310) Elle ajoute à propos des abeilles « Ce sont les yeux du Seigneur ». Le narrateur n'a pas de mots pour s'émerveiller, d'autant que la jeune fille lui décrit toutes les plantes qu'il connaît et d'autres même dont il ignore l'existence : « un grand nombre qui n'avaient encore pas reçus de noms de la science »(p.311). Il s'en retourne, accompagné jusqu'au fond de la vallée par le bruissement des abeilles dont l'une se pose sur sa joue pour un frôlement en guise de baiser d'adieu.

     Ce texte, compte tenu de nos critères génériques est proprement inclassable. Il relève de la description réaliste, des paysages romantiques, de la rencontre avec l'extraordinaire, de rapports magiques avec la nature et les animaux. Il est même fait allusion à une surnature de type chrétien, par la mention métaphorique des yeux du Seigneur. Mais ni cet extraordinaire, ni ce surnaturel ne troublent le regard. L'ordre du monde et sa »légalité » ne sont pas le moins du monde troublés, malgré les pouvoirs extraordinaires de la jeune fille, crédibilisés par le contexte humain, les relations avec les gens, la nature et les abeilles. C'est pourquoi je le définirai, encore que cela n'ait pas la mondre importance, comme un texte romantique, extraordinaire par endroit, qui crée des effets d'émerveillement plus que de fantastique.
     Mais par les liens qu'il pose entre le monde humain et le monde animal, il se situe dans le sillage des textes Extrême Orientaux, où l' absence de coupure entre les règnes est acceptée. Ici, la narration l'impose avec habileté, et de ce fait même crée des effets indéfinissables où la merveille par sa seule présence induit quand même des effets de trouble, mais d'un trouble magique et euphorisant.


Notes :

1. Erckmann-Chatrian Contes fantastiques complets. Neo+.1987. Préface de Jean-Baptiste Baronian, à qui j'emprunte quelques aspects biobibliographiques.
2. Erckmann-Chatrian L'illustre docteur Mathéus. Librairie Nouvelle. Paris.1859
3. Pu Song Ling Contes fantastiques du pavillon des loisirs Ed. en Langues étrangères Beijing.1986 / Lafcadio Hearn Le mangeur de rêves. UGE. 10/18.1980.
4. Geoffrey LLoyd Pour en finir avec les mentalités. La découverte.1994 « Ces idées (celles du cycle des cinq phases, et la doctrine des forces opposées du yin et du yang) se combinaient souvent avec une notion de la nature unitaire de l'univers et avec une notion du cycle perpétuel de la naissance de la mort et de la renaissance, tant et si bien que la seule chose qui soit permanente est l'existence du changement »p.178
5. Lafcadio Hearn op.cit.p.56-62. OPn peut en trouver une variante dans « Rêve de fourmi » in Histoires extraordinaires et récits fantastiques de la Chine ancienne présentés par André Lévy. GF Flammarion.1993. pp.77-98
6. Récits classiques Collection Panda. Littérature Chinoise. Beijing.1985. p. 350 passim.
7. Pu Song Ling op. cit p.261-274
8. E.T.A Hoffmann Le vase d'or ( 1814 ) ; Les mines de Falun (1819 ) La Motte Fouqué Ondine (1814)

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