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James Tiptree Jr. : Les Dystopiques

Jean LEVANT

nooSFere, mai 2015

          Cet article ne m'a pas été suggéré par la lecture du 1984 d’Orwell ou du Meilleur des mondes de Huxley, les sommets incontestés de la littérature dystopique, mais par l’œuvre que James Tiptree Jr. a produite entre 1968 et 1977, soit durant une petite décennie. Ou peut-être plus précisément par James Tiptree Jr elle-même. En effet James est une femme. Alice B Sheldon est son nom d'état civil, son dernier nom marital. Elle est aussi une féministe (ardente par définition), une gauchiste, une écologiste, aux tendances néo-luddites, ce qui explique peut-être, mais seulement en partie, pourquoi sa vision du monde est d'un noir sans mélange. Mais surtout elle est un sacrément bon écrivain, probablement un des plus vivants, un des plus intéressants de la seconde moitié du siècle dernier, dans le petit monde de la SF et au-delà (comme dirait un certain astronaute).

          La dystopie est une sorte de maladie littéraire qui s'empare des grands traumatisés de la vie. Il y a de la dyspepsie là-dedans, quelque chose de terriblement coincé et qui lorsqu'il sort fait très très mal. En gros, la dystopie est une société basée sur un système de pensée et de lois unique, qui doit, de gré ou de force (et donc de force dans la pratique) régir la vie sociale et même privée de tous, avec pour effet le malheur de ceux qu'il gouverne, ou tout au moins d'une très grande partie. Comme on le voit, la première partie de la définition s'appliquerait aussi bien à une utopie. Il serait d'ailleurs assez aisé d'argumenter qu'en réalité il n'existe aucune différence entre les deux. L'utopie des uns est la dystopie des autres. Ou pour le dire autrement, n'importe quel système politique basé sur n'importe quelle idée, même les plus politiquement correctes, poussé jusqu'à l'extrême, produit au bout d'un temps plus ou moins long une dystopie. Une utopie est une dystopie qui ne s'est pas encore dévoilée.

          Naturellement, par définition, le système est plus fort que l'individu dans toute dystopie qui se respecte (trait qu'elle partage encore avec l'utopie). Beaucoup plus fort. Dans une dystopie, la loi vous dicte vos actes, vos paroles et même parfois vos pensées : la fameuse double pensée enseignée par Big Brother. Il y a bien sûr quelques déviants, quelques insurgés, quelques héros – tout dépend de quel bord vous vous trouvez – qui se lèvent pour lutter contre mais ils sont sans exception écrasés, pervertis ou récupérés par le système, et parfois les trois comme dans 1984. Il n'existe pas d'échappatoire dans une dystopie. Et c'est bien naturel en vertu du premier principe que j'ai rappelé plus haut. Leurs auteurs ne croient pas à l'histoire du grain de sable qui fait dérailler la machine ; ils oublient même que ces systèmes politiques aussi inhumains et totalitaires soient-ils ont été pensés et construits par des individus, et que ce qu'un individu a pu faire, un autre peut sans doute le défaire. Ce sont des gens qui ne voient dans la réalité que les mauvaises nouvelles, les trains qui n'arrivent pas à l'heure, qui croient que la politique est plus fort que tout ; bref ce sont, par exemple, des journalistes.

          Et comme ils donnent la suprématie au système, les personnages qui peuplent leurs lugubres machines à broyer sont généralement ternes et peu mémorables. Même les bourreaux dans ce genre d'histoires sont généralement dépourvus des splendeurs hautes en couleur du méchant satanique. Rien d'étonnant : eux aussi sont soumis à la machine qui les dirige, qu'elle se nomme Big Brother ou autrement. Peut-être pourrait-on exclure le héros du Fahrenheit 451 de Bradbury mais j'avoue n'avoir aucun souvenir de ce personnage alors que je me rappelle assez bien de certaines scènes, en particulier la scène nocturne de la fuite par le fleuve. Le style est introverti, sobre, factuel, journalistique, sans grands effets, très peu lyrique. La force de la dystopie se trouve dans son analyse minutieuse des rouages d'une société, dans l'enchaînement implacable de sa barbarie policée, dans l'écrasement programmé de la moindre parcelle d'espoir qui resterait au lecteur quant à la bonté ou à la grandeur de l'Homme.

 

          La description que je viens de faire ne correspond que de loin à la littérature de James Tiptree Jr. sauf pour l'ultime point noté (il suffirait pour être tout à fait exact de remplacer l'Homme avec majuscule par l'homme). James Tiptree est un auteur particulièrement lyrique, extraverti, violemment sentimental, au langage fleuri (de gros mots souvent), ayant recours à des effets de style aussi variés que puissants. Ses personnages principaux, surtout féminins, sont saisissants et réellement mémorables pour quelques-unes. En revanche, l'analyse de leurs motivations comme la description de la société dans laquelle ils (ou plutôt elles) évoluent est faible, sans nuance, grossière, caricaturale parfois. James Tiptree n'est pas un auteur à idée même si elle en a beaucoup et ne manque jamais de nous le faire savoir. C'est un auteur aux émotions à fleur de peau, qui prend volontiers ses sentiments pour des idées, qui plus est des idées d'ordre général, ce qui l'égare quand elle s'écarte de son sujet, à tous les sens du terme, c'est-à-dire elle-même, ce sentiment mêlé, contradictoire et indescriptible qui l'habite en permanence. Et rien que pour ça, on pourrait soutenir qu'elle n'a jamais écrit à proprement parler de dystopie. Son monde est trop chaud, brûlant même.

          Pourquoi alors intituler cet article les dystopiques de James Tiptree Jr., me direz-vous ? Parce que si aucune de ses histoires n'est précisément une dystopie, sauf peut-être en une ou deux occasions, il est en revanche évident que, au moins du point de vue de l'auteur, elles ont toutes sans exception pour cadre une dystopie, plus suggérée que vraiment décrite. Le simple fait de devoir vivre avec des hommes, des mâles, semble parfois suffisant à faire du monde une dystopie pour les personnages féminins de Tiptree. C'est clairement le sens de sa nouvelle la plus célèbre The women men don't see, ou les deux personnages féminins préfèrent s'enfuir avec des extraterrestres monstrueux et inconnus, dont elles ignorent les intentions, que rester en compagnie des hommes, pourtant représentés en l’occurrence par deux spécimens qui sont loin d'être les plus antipathiques de nos congénères.

          Le texte le plus emblématique de Tiptree, et le plus célébré avec la nouvelle sus-mentionnée, quoique pas forcément aussi abouti que d'autres, s'intitule Houston, Houston, do you read ? Remarquablement, l'auteur commence par le donner comme une utopie. Trois astronautes mâles ont un accident lors d'une mission consistant à faire le tour du soleil. Une éruption atteint leur vaisseau et pour une raison sur laquelle l'auteur ne s'étend pas (on la comprend), celui-ci est projeté dans le futur, trois cents ans plus tard. Quand ils réalisent le problème, en appelant Houston, leur centre de contrôle terrestre, c'est l'accablement le plus total. Non seulement ils ont perdu un an de leur vie dans cette minuscule boîte à conserve, mais tout a disparu, leur vie, leur femme, leurs enfants et même la Terre d'une certaine façon, ravagée par une étrange épidémie. Ils sont finalement recueillis par un autre vaisseau d'exploration, de l'année 2270 disons, où l'équipage est entièrement féminisé, à une exception près semble-t-il. Il faut dire ici que les personnages masculins sont donnés comme sympathiques, courageux, compétents, sommes toutes des astronautes américains normaux, surtout deux d'entre eux, le troisième, celui par qui on regarde les événements se dérouler étant visiblement très perturbé, même avant l'accident. En fait, ce dernier, Lorimer, malgré son poste de scientifique de bord, est tout dans l'émotion, contrairement aux deux autres, ce qui ne semble guère correspondre à un scientifique, à un astronaute et à un mâle américain moyen (et à un mâle tout court).

          L'équipage du vaisseau de 2070 leur révèle la vraie nature de leur société. Tous les hommes ont disparu suite à l'épidémie, car les femmes n'engendraient plus que des filles, ou plus exactement seules les filles étaient viables. Après la stérilisation totale de l'espèce due à l'absence de reproducteurs, leur nombre total est tombé à un million. Elles avaient alors décidé de se cloner afin de perpétuer l'espèce. Même l'élément apparemment masculin de l'équipage s’avère en fait une fille dotée d'hormones masculines qui «  l'androgènise » afin d'exécuter les tâches réclamant le plus de muscle. Ce monde asexué semble toutefois merveilleusement épanouissant. Tous les membres de l'équipage sont gais, frais, candides, simples, francs, sympathiques, ne rêvant que de paix et d'harmonie. Leur société ne connaît plus la guerre, la violence, les destructions, les inégalités et injustices de tout genre. Elles n'ont ni chef ni gouvernement, écoutent sagement les conseils de leurs aînées.

          Justement, l'une de ces anciennes va tout de suite les avertir du grand péril qu'elles courent en recueillant ces trois astronautes, des hommes. Elles prennent leurs précautions. Et malgré toute la candeur et la franchise de ces femmes, elles commencent par droguer les trois rescapés à leur insu. La drogue a pour effet de libérer leurs inhibitions, révélant ainsi le fond de leur pensée. Et ce fond n'est vraiment pas très beau. Le premier, un bon gars du Texas toujours en train de plaisanter, croyait-on, se jette sur une des plus jeunes astronautes et la viole, tout en annonçant son intention de devenir le maître du monde : un million de chattes à lui tout seul ! Cependant même cela était prévu par ces filles pas du tout naïves tout compte fait (puisqu'il est donné pour certain que la première pensée d'un homme, même sympathique, en voyant une fille est de la violer) qui ne manquent pas de récupérer le sperme précieux quand le bavard a enfin terminé de s'épancher. Il semble en effet qu'elles aient besoin de régénérer leur société, devenue trop pauvre génétiquement parlant, et bien sûr pour ça, il faut des gamètes mâles. Ce sera la seule utilité de l'astronaute numéro 1. Le second, un père de famille nombreuses, pieux et le plus solide des trois moralement, se révèle encore plus fou et décide lui aussi de devenir le maître du monde afin d'inculquer les vrais principes bibliques à ces dégénérées. Il sera tué lui aussi. Quant au numéro 3, Lorimer, le mâle douteux, il se contente de regarder et, apparemment, de prendre des notes. Néanmoins, sa turgescence suspecte devant la scène du viol le trahit et le condamne. Il sera vraisemblablement euthanasié lui aussi, mais en douceur et avec le sourire, après sans doute qu'on ait récupéré ses précieux gamètes.

          Comme je l'ai dit, le sens de la nuance et la justesse des idées ne sont pas le point fort de Tiptree. Leur simplisme et leur grossièreté sont même rarement vus à ce niveau d'écriture. Car James, ou Alice, écrit remarquablement bien : une styliste de première force. Une sincérité certaine aussi avec ses excès. Ce qui frappe dans ses nouvelles, c'est leur intensité, quelque chose de brûlant qui vous pousse à continuer malgré toutes les balivernes qu'elle nous chante.

          C'est un esprit qui nous parle, avec ses étranges méandres pour se faire aimer, sa musique unique, et c'est tout ce qu'on demande à la littérature.

 

          En 1977, la véritable identité de James Tiptree Jr. fut percée à jour. On découvrit que James était une femme, mariée, plus très jeune, malade et cela désola ou surprit désagréablement nombre de gens. L'intérêt de ses lecteurs déclina. Mais le plus mystérieux est que la perte de son anonymat marqua une soudaine et réelle baisse de qualité dans sa production littéraire. James Tiptree résuma la situation avec son style lapidaire et élégant : «  Maintenant, je ne suis plus qu'une vieille femme de Virginie qui raconte des histoires ; toute la magie a disparu. »

 

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