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Les Dystopiques de Gene Wolfe

Jean LEVANT

nooSFere, juin 2015

     Après celles de Tiptree, il était logique pour moi de jeter un œil sur les dystopiques de Wolfe, dont certaines ont la particularité d'être des images en négatif des mondes “utopiques” de Tiptree. Ce que Tiptree semblait voir comme son meilleur des mondes, Wolfe le peint au contraire sous les couleurs les plus sombres, ceci dans au moins deux de ses nouvelles. Cette coïncidence n'en est pas une. Wolfe connaissait et appréciait l’œuvre de Tiptree au moment où il a écrit ces histoires, qui peuvent être comprises en partie comme des réponses à leur discours franchement misandre (oui, c'est le pendant exact de misogyne, adjectif trop peu utilisé à mon avis quand le second l'est souvent à tort et à travers). Le seul fait qu'il ait eu l'envie d'y répondre montre son estime pour l'écrivain Tiptree, à défaut de la philosophe, estime qu'il a prouvée en donnant le nom de l'écrivain alors décédé au personnage principal, masculin, de sa nouvelle The man in the pepper mill.

     En fait, si on considère l'ampleur gigantesque de l’œuvre de fiction de Wolfe, la dystopie y tient très peu de place. Parmi tout ce que j'ai lu de lui, seules trois nouvelles peuvent répondre à peu près à cette dénomination : la nouvelle In looking-glass castle et les deux novellas The ziggurat et Forlesen. La dernière est une de ses histoires les plus mystérieuses et à mon avis les plus réussies de toute sa carrière. Totalement inclassable. S'agit-il de SF, de fable fantastique (la peine sans cesse renouvelée quasi à l'identique d'un damné), ou d'une allégorie sociale kafkaïenne ? Les trois probablement conviennent. Je la conseille d'autant plus volontiers qu'elle est pour une fois disponible en version française, du moins s'il est encore possible de dénicher son recueil intitulé Le livre des fêtes (Gene Wolfe's book of days) : pas le plus aisé de Wolfe mais de grande qualité. Néanmoins, parce qu'il faudrait y consacrer tout un article et parce que cette novella n'a aucun lien avec l'univers de Tiptree, je ne vais pas m'étendre dessus. Disons que ce devrait être la dystopie la plus parfaite qui soit s'il n'y avait pas cet aspect allégorique et onirique qui plane sur toute la nouvelle et qui empêche de prendre son propos trop au pied de la lettre. Difficile en effet de concilier réalisme social et personnage dont toute la vie dure une seule journée. Chose remarquable, au lieu d'alourdir le texte comme c'est souvent l'habitude avec l'allégorie, celle-ci l'allège et le rend plus digeste.

     The ziggurat, tout comme In looking-glass castle, est clairement une réponse à Tiptree et à certains de ses délires les plus flamboyants, en particulier Houston, Houston, do you read ? Cela tombe bien puisque j'en ai donné un résumé assez substantiel dans un précédent article. The ziggurat, une longue novella, presque un roman, met en scène un trio de voyageuses temporelles venue d'un lointain futur (lointain si on en juge par leur méconnaissance de notre société et par leur apparence physique assez changée) où les mâles n'existent plus et qui sont tenus pour des dangers mortels. On voit évidemment le rapport avec les mondes de Tiptree. La différence est que dans le cas du Ziggurat, cette société entièrement féminisée n'a rien de joyeuses pacifistes baba cool. L'utopie décrite dans Houston se transforme en dystopie. Ce sont elles les agresseuses, au même titre que la femme du personnage masculin, qui est prête à lui intenter un procès pour des raisons fallacieuses, et parfaitement abjectes, s'il persiste à refuser le divorce. Le combat qui s'ensuivra entre ces femmes et les deux hommes, le père et le fils, sera donc une lutte à mort, lutte qui ne peut au mieux avoir qu'un vainqueur amer. Si le Ziggurat n'est sûrement pas parmi les meilleures de Wolfe, malgré son grand intérêt, In looking-glass castle est une des plus belles, des plus émouvantes et des plus subtiles nouvelles de Wolfe à mon sens, ce qui pour une dystopie est un vrai tour de force. Le cadre est une Amérique assez comparable à la nôtre, semble-t-il, du moins pour l'aspect architectural et technologique, mais entièrement dominée par les femmes. Les hommes n'ont pas tout à fait disparu du pays, mais sont rares et font l'objet de chasses à l'homme ; Le mot « homme » (« man » donc dans le texte) n'est jamais employé de bonne grâce dans cette société mais est remplacé par le mot « pig », ce qui en dit long sans avoir à le faire sur l'état d'esprit qui y règne. Prononcer le nom d'un auteur ou d'un savant mâle célèbre est très mal vu, sauf dans quelques petits cercles privilégiés (par exemple, dans la nouvelle, l'héroïne peut encore mentionner le nom de Lewis Caroll, qui était professeur de mathématiques, parmi ses consœurs mathématiciennes). Comme chez Tiptree, la solution pour remédier à l'absence, ou plutôt au refus de l'autre sexe est le clonage des femmes, qui ont presque toutes un ou plusieurs doubles plus jeunes, quand leurs moyens financiers le permettent. Mais contrairement à Tiptree, Wolfe n'indique pas la catastrophe ou la solution qui a permis un tel nettoyage ciblé, le laissant à l'imagination du lecteur. Une des caractéristiques majeures de la littérature de Wolfe est en effet de laisser beaucoup à l'imagination, ce qui déplaît à certains lecteurs et en ravit d'autres.

     (Je fais ici une petite parenthèse, à propos de cette fameuse « solution » évoquée plus haut, d'un emploi extrêmement courant dans le monde de la dystopie (et même parfois de l'utopie : voir Houston). Il s'agit bien sûr de formes diverses de génocides. Mais dans la plupart des cas, l'écrivain, ou le militant, préfère reporter la cause du génocide sur des agents extérieurs à l'espèce, la nature, la déesse Gaïa, ou les extraterrestres, ce qui permet de dédouaner les personnages qui en « profitent », surtout dans le cadre d'une utopie, ou de se dédouaner eux-mêmes. Une pandémie, une catastrophe climatique, une grosse météorite par exemple ont ceci de pratique qu'elles permettent d'arriver au but sans verser de sang, si on ose dire, de sang intellectuel en tout cas pour celui qui s'autorise de telles idées. Personne n'a envie de tenir le rôle du méchant SS dans le Hollywood du futur. Ainsi, chez nos radicaux actuels, le taux de destruction de l'humanité fautive pour rétablir la beauté et l'harmonie universelle est généralement estimé à neuf pour dix sans distinction de sexe (quoique… lorsqu'on veut sérieusement réduire une population animale, il est plus indiqué d'abattre les femelles en priorité). On sent bien qu'ils ne se comptent pas, ni eux-mêmes ni leurs proches, dans les neuf. Dans la littérature de Tiptree, qui combine la haine, ou la peur du mâle, avec la haine du pollueur, ce nombre est plus près de cent pour cent. Oh naturellement, il ne s'agit encore que d'idées romanesques. Mais les idées romanesques deviennent quelquefois des idées politiques, des idées très sérieuses pour certain(e)s. Et parfois, quand le terrain est propice, les idées politiques se réalisent pour de vrai. Le terrain est justement propice, comme il l'a été vers 1930.)

     Je reviens à la nouvelle de Wolfe. Le personnage principal de In looking-glass castle est une femme célibataire, jeune, fraîchement faite docteur en mathématiques, qui vient d'être engagée pour participer à un projet d'envoi de vaisseau spatial. Quand je dis célibataire, je veux dire sans amie attitrée ni clone, célibat qui est assez mal vu dans sa société. Une remarque plus loin laisse à penser néanmoins qu'elle a eu un enfant, un clone sans doute, et qu'il, ou plutôt elle est morte. Pour son nouveau travail, elle doit déménager en Floride, là où sont effectués les tirs d'essais, et trouve une maison imposante, toute meublée et approvisionnée. Il s'agit bien sûr du « château » du titre. Sa précédente propriétaire, également jeune et célibataire ― une excentrique, comme elle ― vient de mourir noyée, sans clone, sans héritière donc, et a tout laissé sur place. Puis arrive l'événement principal de l'histoire, le seul événement à dire vrai, la découverte qu'il y a un homme caché dans l'immense demeure et que cet homme, ce fugitif pourchassé est la cause involontaire, dit-il, de la mort de l'ancienne locataire, noyée.

     Contrairement à Tiptree, Wolfe ne vit pas entièrement dans un monde idéal, où tout finit par se courber aux idées de l'auteur, et la réalité finit au contraire généralement par rattraper ses personnages, d'une façon souvent tortueuse et souterraine, convenons-en. Les femmes de ce monde ne sont donc pas celles de Tiptree, bien qu'elles vivent dans l'utopie décrite dans Houston. Elles ne sont ni saintes ni particulièrement féroces. Elles sont ordinaires et comme les femmes ordinaires, elles s'ennuient beaucoup sans leur complément naturel, papotant et jasant entre voisines ou collègues en rêvant secrètement, effrayées et émoustillées, des PIGS qui font les gros titres des journaux. La solitude est le sentiment dominant de ce monde unisexué. Le vide aussi. Et quand il y a un vide pareil, il faut bien le remplir. C'est pourquoi il est plus que vraisemblable que l'intrus dans la bâtisse est une hallucination, une vision créée par le subconscient du personnage principal pour pallier l'insupportable frustration. Et naturellement la fille est folle. Très probablement, elle finira elle aussi noyée en tombant du bateau où sa chef l'a envoyée après avoir de nouveau entrevu le fugitif sur le pont. Comme on voit, c'est une véritable démolition de la vision extatique de Tiptree à laquelle se livre Wolfe, démolition discrète, sans aucun effet grandiloquent ou sanguinolent (même la fouille en règle du « château » par la police ne donnera rien, ce qui n'a rien d'étonnant si on suit mon interprétation) mais un très efficace antidote au poison distillé par Houston et bien d'autres histoires de Tiptree, en fait la plupart.

     L'intérêt de cette nouvelle ne tient évidemment pas seulement à cette fonction de négatif de l’œuvre d'un autre écrivain. Wolfe a un goût certain pour le pastiche et pour le commentaire littéraire sous forme de fiction, ou devrais-je dire l'inverse ? Chez lui, au lieu de donner lieu à des textes de seconde importance, voire franchement anecdotiques, le pastiche, ou le commentaire de texte (comme dans le cas de In looking-glass castle), semble aiguiser son inspiration et comme élargir sa vision, déjà vaste. Au lieu de verser dans la parodie, la caricature, de réduire la pensée de l'autre auteur comme c'est régulièrement le cas, il l'élargit, l'approfondit, l'élève même. Et bien que l'aspect mimétique de ces histoires soit parfois saisissant ― Wolfe a un don de mimétisme hors du commun ― au final, elles ressemblent bien à du Wolfe. Certaines nouvelles créées de cette manière pourraient figurer facilement dans son best of. En plus de la nouvelle commentée plus haut, on pourrait ajouter A solar Labyrinth (pastiche de Borges), Le détective des rêves (pastiche de Poe et de son héros Dupin) et L'histoire de la rose et du rossignol (pastiche des Mille et Une Nuits) toutes deux parues en français dans le recueil Toutes les couleurs de l'enfer, Cherry Jubilee (pastiche de Vance et de son héros-détective Magnus Ridolph), The rubber bend (pastiche de Conan Doyle et de son célèbre héros).

     Chez Wolfe, la dystopie n'est jamais totale, même dans les cas les plus extrêmes, comme dans Forlesen. Car de même que dans le jeu des ciseaux, de la feuille et de la pierre, où chaque élément l'emporte à son tour, l'idée pure l'emporte sur le rêve, la réalité l'emporte sur l'idée pure et le rêve l'emporte sur la réalité.

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