Site clair (Changer
 
    Fonds documentaire     Connexion adhérent
 

Les 3 fantastiques

Jean LEVANT

nooSFere, juillet 2015

          Mon dico me souffle que le fantastique est le royaume de l’imaginaire, de l’irréel, du surnaturel. Toujours dans ce même dico, une citation de Roger Caillois tente d’en donner une définition plus précise : «  ... le fantastique est rupture de l’ordre reconnu, irruption de l’inadmissible au sein de l’inaltérable légalité quotidienne ». Waouh, en voilà un qui sait parler au peuple ! Néanmoins je vois plusieurs mots intéressants là-dedans : rupture, ordre, reconnu, inadmissible. Je suis tout à fait Caillois dans le choix de ses termes. Oui, le fantastique n’est pas nécessairement le royaume de l’irréel et du surnaturel, comme on le croit et l’écrit souvent. Ce qui compte n’est pas que l’événement raconté ou montré soit à proprement parler surnaturel mais qu’il soit ressenti ou compris par le lecteur, le spectateur, comme tel. C’est pourquoi le choix des mots de Caillois me paraît tout à fait judicieux.

 

          Je dirais que ceci est la définition du fantastique la plus stricte et la plus satisfaisante intellectuellement, du moins de ce côté-ci de la mer (la petite comme la grande). Et les auteurs fameux qui s’y rattachent sont alors Poe, Le Fanu, Hoffman, Cazotte, Stevenson, Machen, Lovecraft, Borges, Sturgeon, et, si on veut, Stoker. Permettez-moi de rajouter à cette liste assez consensuelle le nom de William Hope Hodgson, bien que ce soit loin d’être l’écrivain le plus accompli qu’on ait vu dans le domaine et celui de Gene Wolfe, qui devra bien un jour être reconnu à sa vraie valeur (il suffit pour ça de mourir me direz-vous ; ce devrait être bientôt fait). Et d’omettre l’inévitable Stephen King, même s’il n’est pas sans mérite. Peut-être vous étonnez-vous de ne pas trouver dans cette liste quelques noms très fameux. Maupassant pourrait peut-être y figurer à l’extrême marge. En effet, selon moi, le fantastique de Maupassant ne répond pas à la définition stricte donnée plus haut et appartient plutôt à un deuxième cercle, celui des borderliners, si on me passe cet anglicisme. Presque rien, me semble-t-il, dans ses nouvelles dites fantastiques n’est véritablement inadmissible, rupture de l’ordre admis (reconnu comme dit Caillois). Le problème, si c’en est un, vient de l’ambiguïté de ses récits, de la non fiabilité des personnages qui les rapportent ou qui les vivent. Est-ce qu’il existe un seul texte fantastique de Maupassant où l’on ne peut pas attribuer l’événement « surnaturel » au psychisme troublé du héros ? Je n’en suis pas sûr. C’est la même raison qui m’a fait écarter Henry James et son Tour d’écrou. Kafka est également un de ces auteurs à la marge du genre, que l’on pourrait accepter à la rigueur. Le problème vient cette fois du monde dans lequel évoluent les personnages, qui semble plutôt relever de la fable que de la réalité de l’époque. Or, une des conditions pour pouvoir entrer dans le genre fantastique tel qu’il a été défini plus haut est d’ancrer la narration dans le réel, et même de préférence dans le réel le plus quotidien (rappelez-vous : «  l’inaltérable légalité quotidienne » sur laquelle je ne me suis pas trop appesanti). Vous me direz que La Métamorphose... Oui, à la rigueur La Métamorphose. Mais j’ai toujours le soupçon avec Kafka de lire une fable ou une allégorie, ce qui est fort bien également, mais c’est autre chose. De même, la majorité des contes de Borges, mais pas tous, pourraient être disqualifiés pour la même raison. Il existe enfin une troisième variété de marginal, à vrai dire presque entièrement représenté par un écrivain unique, Gaston Leroux. Chez cet écrivain, on trouvera tous les ingrédients du genre, toutes les lettres serais-je tenté de dire, mais pas l’esprit. En effet, au lieu de nous persuader que les événements rapportés, souvent des plus hauts en couleur pourtant, sortent de l’ordre reconnu, il fait tout pour nous persuader du contraire. Avec lui, tout est expliqué : les vampires, les créatures de Frankenstein, les sasquashs, les fantômes, les savants fous... Dans sa volonté de cartésianisme, il pourrait se rattacher davantage à la SF, si ses sujets étaient un peu moins... fantastiques. Cependant il n’est pas impossible de trouver chez lui quelques nouvelles appartenant sans discussion au genre et peut-être aurais-je pu l’ajouter, ne serait-ce que pour rétablir un tout petit peu la parité entre écrivains anglophones et francophones.

 

          Après les spécialistes et les marginaux du genre, viennent les amateurs, je veux dire ceux qui pratiquent le fantastique par accident et pour ainsi dire à leurs heures perdues. On pourrait ainsi trouver dans Kipling, London, Balzac qui ont tous œuvrés très épisodiquement dans le domaine et parfois pour le meilleur. On pourrait peut-être même avancer, un peu audacieusement, le nom de Shakespeare. Après tout, Le Songe d’une nuit d’été, Macbeth... Mais je suppose qu’il conviendrait mieux à ma troisième et dernière catégorie.

 

          La troisième catégorie comprend tout ce qui en tant que lecteur ou spectateur nous semble fantastique et qui ne l’est pourtant pas selon la définition plus sévère donnée plus haut. Naturellement, cette catégorie est la plus représentée, très logiquement, et de loin. Je suppose même, sans preuve il est vrai, qu’on pourrait trouver dans chaque écrivain de renom un texte au mois pouvant entrer dans cette catégorie (certaines exceptions me viennent toutefois immédiatement à l’esprit).
 
          Ainsi, Tolstoï, l’écrivain diurne et rationnel par excellence, a écrit certains chapitres dans son (trop) long roman Résurrection, qui pourraient relever du fantastique au sens le plus large. Et il se trouve que ce sont aussi les plus beaux chapitres du roman. Chez les Russes, Tchekhov et Dostoïevski ont tous deux également des nouvelles ou des parties de roman qui peuvent sans trop de difficulté rentrer dans la catégorie. L’œuvre de Cervantès en est truffée. Hugo en a lui aussi. La Divine Comédie toute entière est bien sûr une œuvre fantastique dans ce sens élargi. Chez les écrivains contemporains les plus célèbres, on peut en trouver de même. Ainsi, même chez Carver, le chantre du minimalisme, du tragique dérisoire et du banalement sordide, on peut lire cette merveille d’atmosphère fantastique qui s’appelle Blackbird Pie.
 
          Enfin, L'Oncle Silas, qui est peut-être le meilleur roman fantastique de ma connaissance — les meilleurs écrits fantastiques étant le plus souvent des nouvelles, généralement brèves, très exceptionnellement des novellas — ne contient strictement aucun événement « fantastique », bien qu'il appartienne indéniablement à ma troisième variété. Lisez-le et vous comprendrez d'où sortent certaines des meilleures idées du Dracula de Stoker.

 

Cet article est référencé sur le site dans les sections suivantes :
Thèmes, catégorie Fantastique
retour en haut de page

Dans la nooSFere : 68134 livres, 71655 photos de couvertures, 63096 quatrièmes.
8160 critiques, 36321 intervenant·e·s, 1472 photographies, 3700 adaptations.
 
Vie privée et cookies/RGPD
A propos de l'association. Nous contacter.
NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique.
Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres. Trouver une librairie !
© nooSFere, 1999-2020. Tous droits réservés.