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Littérature générale

Jean-Pierre ANDREVON

Le Monde de la Science-fiction. M.A. éditions, 1987

...Vaste problème ! (aurait pu dire feu de Gaulle qui, justement, l'était, général). Car enfin, qu'est-ce que la littérature générale, dite par les anglo-saxons assez joliment, « mainstream » ? (le « courant principal »). Si cette généralité là s'oppose, dans le fait littéraire dans son entier, à la poésie, au théâtre, aux essais, etc., nul doute que la science-fiction en fît partie. N'est-ce pas ? Et pourtant... Pourtant le hiatus existe (dirais-je la césure ?), sûrement le malentendu (qui provient au choix de l'ignorance ou, ce qui est pire, du mépris). Un exemple : combien de lecteurs de par le monde ont lu Le Meilleur des mondes d'Huxley ou 1984 d'Orwell et seraient fort surpris si on leur apprenait abruptement qu'ils ont goûté deux chefs-d'oeuvres de la SF ? Et combien d'auteurs se récrieraient (se sont effectivement récriés : par exemple Robert Merle au sujet de Malevil devant ce terme honni appliqué à leur sacrosainte littérature (générale) ?
C'est que la science-fiction, on le sait, est un genre douteux, un écrit aux pieds sales... Vous savez bien, ces histoires pour débiles, à base de fusées, de monstres et de robots. (A ce propos, il serait éclairant, et sans doute cruel, de tenter un florilège du journal Le Monde au sujet de la SF, particulièrement quand y officiait feu Pierre Viansson-Ponté.) Et que dire de l'expression consacrée : « Mais c'est de la science-fiction, mon cher ! » Ces attitudes, qui ne plaident pas pour l'ouverture d'esprit de ceux qui les perpétuent, sont pourtant strictement contemporaines. Ce sont des attitudes nées de l'étiquetage du produit, de la récente constitution de la SF en « genre » (Merci Gernsback !). Autrefois ? et cet autrefois couvre un bien vaste créneau ? on ne se posait pas ces problèmes-là...

Sans aller, comme Pierre Versins, jusqu'à faire remonter la SF à L'Epopée de Gilgamesh (2000 av. J.-C.), qu'est-ce que Pantagruel ou Gargantua (Rabelais, 1534 et 1548), que les Histoires des Etats et Empires de la Lune (1657) et du Soleil (1662) de Cyrano de Bergerac, que Robinson Crusoë (Daniel de Foë, 1720), que Les Voyages de Gulliver (Swift, 1726), que L'étrange cas du Dr. Jekyll et Mr. Hyde de Stevenson (1886), que l'oeuvre en entier d'Edgar Poe... sinon la SF innommée de l'époque : l'exploration de mondes inconnus, la création de sociétés, le sondage des possibilités de l'homme, de la science, et des travers du psychique ? Mais c'est bien vrai que la SF a toujours fait bon ménage avec ses frères et soeurs honteux, l'aventure, le polar, l'espionnage. Passons rapidement sur l'espionnage avec un coup de chapeau au précurseur John Buchan, que suivirent James Bond et tous ses épigones. Le roman policier, le roman noir se marient de plus en plus étroitement à la SF, que ce soit chez un même auteur ou à l'intérieur d'une même oeuvre : dans le premier cas, Patricia Highsmith en de nombreux recueils (Toutes à tuer, L'amateur d'escargots, Presses Pocket) ou Boileau-Narcejac (... Et mon tout est un homme, Denoël) font déjà figure de classiques, tandis que, plus proches de nous, G.J.Arnaud et Pierre Pelot ne cessent d'aller et venir entre la SF, le polar, le fantastique ; dans le second, un Patrick Cauvin / Claude Klotz bat les genres comme des cartes, un Robin Cook mêle dans son dernier roman Comment vivent les morts (Série Noire), une enquête policière et la cryogénie, tandis que son homonyme Robin Cook nous délaie horreurs et mystères médicaux en une fameuse série de thrillers (Vertiges, Brain, 1981, Manipulations, Mindbend, 1985 au Livre de Poche). Et que dire des quatre mousquetaires américains que sont Fredric Brown, Robert Bloch, Richard Matheson, Stephen King ? Là encore, là surtout, l'interpénétration des genres se hausse jusqu'au style, qui fait l'homme...
Littérature populaire, donc, que tout cela ? Littérature de gares et de trains ? Très bien. Dans le courant principal aussi, nombreux sont les auteurs qui s'écartent du droit chemin. J'évoquais au début de cette notice Robert Merle... Avec une excellente trilogie du proche futur (ajoutons à Malevil, superbe traitement de la guerre nucléaire, Un animal doué de raison et Les hommes protégés, sur l'intelligence animale, et l'épidémie mondiale), l'auteur de Week-end à Zuydcoote s'est montré, peut-être sans le vouloir, un parfait auteur de SF. Chez nous toujours, Pierre Boulle, avec La planète des singes (qui eut la destinée cinématographique que l'on sait) ou les histoires satiriques contenues dans Contes de l'absurde ou E = Mc2 a suivi le même chemin (comme Boris Vian, comme Barjavel, comme Roger Blondel), comme, outre-Manche, une Doris Lessing avec Mémoires d'une survivante (Albin Michel, The memoirs of a survivor, 1974) ou sa trilogie planétaire Canopus dans Argo (Seuil, 1979 et suiv.) ou une Anna Kavan (Neige, chez Stock, Ice, 1967). Italo Calvino, plus que dans Le baron perché ou Le chevalier inexistant, a été un créateur d'univers dans Cosmicomics (1965 Livre de Poche) ou Les villes invisibles (1961, Seuil), Dino Buzzati, inégalable chantre des cauchemars en sourdine, a tapé directement dans la SF avec L'image de pierre (10/18), tandis que l'immense, l'inclassable Borgès n'en a pas été loin avec des récits-univers tels La bibliothèque de Babel, ou Les ruines circulaires (dans le recueil Fictions).
Ne ramenons pas tout à la SF ? D'accord. Beaucoup d'auteurs, qui se sont fait un nom par elle, s'en échappent périodiquement, sans déchoir, et sans décevoir, tel Robert Silverberg (dans l'historique avec Le seigneur des ténèbres, Laffont), Ray Bradbury avec un policier nostalgique (La solitude est un cercueil de verre, Death is a lonely business, 1985), Philippe Curval avec Ah, que c'est beau New York ! (tous deux chez Denoël), sans parler du bon docteur Asimov et de ses innombrables ouvrages de vulgarisation. Un dernier exemple a contrario ? Celui du très célèbre astrophysicien Carl Sagan, qui nous a donné en 1986 un épais roman digne du meilleur Clarke, et dont le titre est tout un programme : Contact (Mazarine).
En fait la S-F est partout. Elle imprègne notre vie quotidienne avec la génétique et l'informatique, elle s'est glissée avec une force de bulldozer dans les pubs et les clips ? signes de civilisation s'il en est. La SF, on ne peut y échapper, puisque tout simplement, déjà, nous vivons dans un monde de SF, un monde dont les écrivains de SF des décennies précédentes ont su capter les bribes, les traces. La SF est partout, donc en littérature aussi, même dans celle qui n'en est pas, l'ignore, ou feint de l'ignorer : l'avenir de la SF, c'est peut-être sa dissolution. Ou... ne serait-ce pas le mainstream qui n'est qu'une petite partie de cette « littérature générale » que serait la science-fiction ? Quoi qu'il en soit, regardons-la, lisons-la d'un oeil non sectaire, et surtout rassuré : il n'y a pas de bons et de mauvais genres, seulement de bons et de mauvais livres, de bons et de mauvais auteurs.

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