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Album
Souvenirs de l'empire de l'atome
Série : Souvenirs de l'empire de l'atome    tome HS 

Scénario : Thierry SMOLDEREN
Dessins : Alexandre CLERISSE
Couleurs : Alexandre CLERISSE

Dargaud , janvier 2013
 
Cartonné
144  pages  Couleurs
ISBN 9782205069303
 
Quatrième de couverture
     1953 : la Terre est entrée dans l'âge de l'atome, mais un homme s'interroge sur la civilisation qui l'entoure. Cet homme, c'est Paul — un écrivain de science-fiction qui depuis son enfance vit en contact télépathique avec le héros d'une épopée galactique située dans un lointain futur.
     Le cas de Paul devient célèbre à la suite d'un article. Gibbon Zelbub, consultant bien connu du Pentagone et de l'industrie américaine, commence alors à s'intéresser à lui. Dans un laboratoir du Vermont, Paul va subir une expérience hypnotique qui lui fera commettre l'irréparable et briser l'honneur de son ami Zarth Ann, le plus grand chef militaire de l'histoire des étoiles...
 
Critiques
     « ... et il comprit comment l'Empire des Etoiles et l'Empire de l'Atome avaient pu s'affronter par-delà l'immensité de l'espace et du temps... Tout s'était joué en Chine, dans les années 20, le jour de l'anniversaire de l'Empereur... » (p.10)
     En 1964, Paul, auteur de science-fiction, se souvient. Durant son enfance à Shanghai, il entre en contact télépathique avec Zarth Arn, un héros galactique qui vit quelque 121000 ans dans le futur. Devenu adulte, cette curieuse obsession le conduit à consulter un psychiatre. Mais le récit de son cas attire l'attention du mégalomane Zelbub...

     Bel objet soigneusement relié et ouvrage d'exception, cet album intitulé Souvenirs de l'empire de l'Atome devrait séduire tout véritable amateur de science-fiction. Non parce que L'Empire de l'Atome évoque un titre de Van Vogt — les deux ouvrages n'ont aucun rapport — mais parce que bien d'autres références y abondent.
     Pour commencer, le nom de Zarth Arn provient directement des Rois des étoiles, roman d'Edmond Hamilton où, pour étudier le passé, un homme d'un lointain futur échange son esprit avec un contemporain de la parution du roman (1949).
     Ce lien télépathique au travers des époques s'inspire également d'un authentique cas psychiatrique publié par Robert M. Lindner dans son ouvrage The Fifty-minute Hour. Une version courte intitulée The Jet-Propelled Couch (Le Divan à réaction, titre du chapitre 2 du présent album), publiée dans le magazine Harper's en 1954, est lisible ici : harpers.org/archive/1954/12/the-jet-propelled-couch. Il y mentionne que son patient, désigné par le pseudonyme Kirk Allen, est un auteur de science-fiction. Certains fans ont pensé qu'il pouvait s'agir de Cordwainer Smith, en raison de quelques similitudes biographiques, comme la jeunesse passée en Chine et l'itinéraire professionnel.
     En multipliant ainsi les références intriquées, Thierry Smolderen fait de son scénario un véritable jeu de pistes. Il ne cite aucune de ses sources, mais laisse ainsi quelques indices plus ou moins évidents qui ne laissent planer aucune ambiguïté. Concernant Cordwainer Smith (de son vrai nom Paul Linebarger), il garde par exemple le prénom du protagoniste et il intègre au récit la fameuse planète-prison Shayol ou l'allusion à un « seigneur de l'instrumentalité » (p.140), tirés de son fameux cycle (chef d'œuvre peut-être un peu oublié mais tout de même disponible en Folio SF).


     Par ailleurs, l'Empire de l'Atome fait aussi référence à l'Exposition Universelle de 1958, dont l'Atomium de Bruxelles demeure l'emblème, et au style graphique de l'époque, ultérieurement baptisé en 1977 « style atome » par le hollandais Joost Swarte, dérivé de la « ligne claire ». Ce style aux frontières mal définies mais caractérisé par une certaine conception du design et de la modernité, saturée de formes géométriques, de courbes et de couleurs, était évidemment novateur dans les années 1950 alors qu'aujourd'hui, il évolue entre nostalgie attendrie et post-modernisme désabusé. Il a fait l'objet d'une exposition rétrospective en 2009, sise justement dans l'Atomium lui-même. Issu des Jijé, Will, Tillieux et autres auteurs de Spirou (l'école de Marcinelle), ce style évoque en premier lieu le grand André Franquin, que Smolderen met en scène dans le présent album au volant d'une Ford T. L'allusion directe à Zorglub, archétype du savant fou mais génial que ses manipulations hypnotiques placent dans la mouvance d'un Dr Mabuse, n'échappera non plus à personne,.


     Si l'intrigue conserve les ressorts un peu naïfs de la SF des années 50, Smolderen ne pousse pas l'hommage jusqu'à lui garder une stricte linéarité. La déconstruction chronologique, les larges ellipses et lacunes, l'ajout de saynètes intimistes ou introspectives marquant des pauses dans le rythme, voici autant d'éléments qui contrastent avec une simple intrigue de pulp. Le scénariste donne ainsi à son canevas une complexité artificielle, qui apporte une dimension ludique toujours agréable mais qui oblige aussi le lecteur à s'interroger plus attentivement sur le sens global du récit.


     En parallèle à cette richesse narrative, on voit exploser sous la plume d'Alexandre Clérisse un véritable festival de références graphiques. Références aux architectes modernistes et aux décorateurs design, aux affiches publicitaires, aux pulps et aux revues de SF (avec même la reproduction d'un Galaxy de 64), aux comics comme Flash Gordon, aux couvertures des romans de l'âge d'or de la SF, aux films des années 50, qu'ils soient de SF (par exemple le très beau Planète interdite) on non (on se rappelle la fameuse maison moderne et ridiculement gadgétisée du film Mon oncle, de Jacques Tati, sorti lui aussi en 1958), à ces futurs lointains aux décors souvent inspirés de l'Antiquité, etc. Cette pluralité graphique époustouflante mérite de nombreuses relectures pour en admirer les détails et en traquer les nombreuses sources d'inspiration.


     Curieusement, en notre période de crise, le futur ne nous fait plus rêver, tandis que paradoxalement le passé n'en finit pas de stimuler l'imagination. Contrairement aux genres en vogue comme la fantasy, où s'exprime souvent la nostalgie du moyen-âge, le steampunk, où s'exprime celle d'une ère industrielle pré-atomique, cet hommage s'attache pour une fois à une époque qui a déjà connu l'horreur des guerres mondiales et de la bombe atomique mais qui garde malgré cela foi en son avenir. L'atome n'est pas encore ici l'invariable synonyme de mort, de mutation ou d'apocalypse.
     On l'aura compris, si l'intrigue appartient à la SF et son support à la BD, deux « mauvais genres » habituellement qualifiés de littérature populaire, cet album-ci relève bien d'une littérature savante, par ses références et son discours sur toute une époque. Au point qu'une postface permettant de le décrypter n'aurait pas été inutile. Il ne s'agit donc pas d'une œuvre grand public, même si le récit peut sans doute être apprécié au premier degré. Heureusement, on peut espérer que son originalité et la parfaite adéquation entre ses univers narratifs et graphiques séduisent tous les curieux et tous les amateurs d'œuvres formelles aussi ludiques qu'ambitieuses, à commencer par les lecteurs de SF. Pour tous ceux-là, ces épatants Souvenirs resteront pour longtemps gravés en mémoire comme un chef d'œuvre singulier et indispensable.

Pascal Patoz          
nooSFere          
17/03/2013          


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