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Souriez !
Série : Batman    Album précédent tome   Album suivant

Scénario : Alan MOORE
Dessins : Brian BOLLAND

Comics USA , février 1989
 
Cartonné
52  pages  Couleurs
ISBN 2-87695-061-8
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Critiques
     Récemment remis à l'honneur grâce à la prestation hallucinée du regretté Heath Ledger dans le film Batman : the Dark Knight, le Joker reste aujourd'hui encore l'un des plus fascinants super-vilains de comic-books, soixante-huit ans après sa création. Pourtant, pendant longtemps, ses origines sont demeurées assez floues, et aucun auteur ne semblait s'intéresser « sérieusement » au sujet. Ce fut chose faite en 1988 lorsqu'Alan Moore, auréolé du succès de ses précédentes œuvres, notamment Watchmen, se voit proposer d'écrire le scénario d'un « one-shot » consacré au Bat-Man. En 1986, deux ans auparavant, Frank Miller vient de remettre le personnage sur le devant de la scène avec son fameux The Dark Knight Returns, et DC semble vouloir retenter le jackpot en faisant appel à l'autre grande figure des comics, j'ai nommé Alan Moore. Le but n'est cependant pas de poursuivre le travail de Miller, mais au contraire de livrer une vision du Chevalier des Ténèbres radicalement différente : en effet, tout sépare les deux artistes, pourtant tous deux fortement influencés par des références littéraires et au discours souvent politisé (mais pas forcément de même tendance) : Miller, américain, plutôt marqué à Droite, n'hésite pas à entrer dans le vif du sujet au volant d'un bulldozer, recourant à la violence la plus cru sans chercher à se justifier, usant d'un trait dur et anguleux. Moore, britannique, gauchiste tendance anar, appartient en revanche à cette espèce d'écrivains contrariés devenus scénaristes, et aime installer longuement ses histoires en déliant patiemment le fil de son intrigue tout en déployant une impressionnante quantité de références qui viennent alimenter plusieurs sous-textes de lecture. Bref : les deux hommes, bien qu'amis, correspondent à deux écoles (l'une américaine et l'autre anglaise), et tout porte à croire que leur approche de Batman sera totalement opposée mais aussi passionnante l'une que l'autre.
 
     Seulement, voilà : Moore n'est pas intéressé par Batman. Trop psychorigide, trop carré, trop éloigné de sa propre personnalité (rappelons que l'auteur s'est fait virer de l'école à l'âge de seize ans). Que pourrait-il tirer des questionnements existentiels d'un milliardaire solitaire obsédé par la vengeance ? En revanche, un autre personnage de Gotham l'intéresse beaucoup... Un fou, un anarchiste dont la vie est consacrée au chaos, à la désorganisation de tout semblant d'ordre. Un « punk nihiliste », comme il le qualifie lui-même, un blagueur à face de clown et à l'humour macabre. C'est ainsi qu'Alan Moore en vient à écrire The Killing Joke, littéralement : « La Blague qui Tue », publié (cela va de soi) un premier avril. Et c'est ainsi qu'il va redéfinir ses origines, la façon dont il est devenu cet étrange personnage à la peau blanche et au sourire figé. Sur la couverture, le Joker prend une photo du lecteur en lui adressant un « Smile ! » évocateur. Moore annonce la couleur : elle sera blanche, assortie d'une note de vert et de rouge sang.
 
     « C'est l'histoire de deux types dans un asile de fous... » Logiquement, The Killing Joke commence par une histoire de fous. Une mauvaise blague, cruelle et pas vraiment drôle, parfaite pour ouvrir cet ouvrage ; car ces deux fous sont bien sûr Batman et le Joker, liés par la démence et parvenus au point de non-retour de leur relation : s'ils continuent ainsi, l'un d'eux finira par mourir. Tout porte à croire que leur affrontement présent sera le dernier, et ce sera l'occasion pour l'auteur de nous dévoiler la vie passée du Joker. The Killing Joke se présente ainsi comme une genèse du personnage ; « une », et non pas « la », car les souvenirs d'un fou sont forcément sujets à caution, et il avoue lui-même avoir oublié une grande partie de son passé. Sur la forme, Moore choisit le flash-back, et l'aller-retour continuel entre passé et présent à l'aide de transitions particulièrement roublardes d'une case à l'autre.
 
     Avant le Joker, il y avait donc Red Hood, un petit malfrat au visage caché par un dôme écarlate apparu dans les premiers épisodes de Batman. Cette identité et ce costume furent partagés par plusieurs gangsters, tant et si bien qu'il n'existait pas un seul Red Hood : le caractère confus de ce personnage va bien arranger les affaires de Moore, qui va l'utiliser pour établir les bases de ce qui va devenir le Joker. Humoriste raté, accablé par la responsabilité d'une femme enceinte, un pauvre type se retrouve à endosser le déguisement du Red Hood pour cambrioler une usine où, après l'intervention de Batman, il chute dans un conduit d'évacuation de déchets toxiques. Sa femme enceinte décédée, défiguré à jamais, persuadé de l'absurdité de la vie, cet homme devient le Joker, comme un écho à un autre personnage précédemment créé par Alan Moore dans les pages de Watchmen : le Comédien (ce dernier ayant sûrement été inspiré par le Joker). Son histoire est donc pathétique, sans parler de l'ironie impliquée par le fait que, sans Batman, le Joker n'existerait pas (une thèse déjà explorée par Frank Miller). La conclusion de Moore ? Après nous avoir montré le Joker accomplir les pires atrocités et trôner en seigneur de l'horreur dans une fête foraine infernale, il finit par le confronter à Batman qui lui adresse la correction de sa vie. Puis, enfin, il se décide à terminer son histoire « drôle » en nous assénant sa chute pendant que les deux hommes éclatent de rire, prouvant — s'il le fallait encore — qu'ils sont aussi cinglés l'un que l'autre.
 
     Aujourd'hui renié par Alan Moore, qui trouve son extrémisme injustifié, The Killing Joke demeure pourtant LA référence sur le Joker ; le premier film de Tim Burton et le dernier de Christopher Nolan s'inspirent d'ailleurs largement de son intrigue. Sa publication française fut assez large, puisque l'ouvrage fut diffusé par trois fois dans nos contrées : une fois en 1989 chez Comics USA sous le titre Souriez !, dans un magazine la même année, puis enfin en album chez Delcourt, en 2000, sous l'étrange titre Rire et Mourir, assorti d'une couverture bien moins réussie que l'originale.
 
     Pour conclure, je ne résiste pas à l'envie de citer un passage d'Alice au Pays des Merveilles parfaitement en adéquation avec notre sujet : «  — Mais je ne veux pas aller parmi les fous, dit Alice. — Oh, tu n'as pas le choix, dit le chat. Nous sommes tous fous ici : je suis fou, tu es folle. — Qui vous a dit que je suis folle ? — Si tu n'étais pas folle, tu ne serais pas venue ici. »

Florent M.          
07/12/2008          


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