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La Science-Fiction

Jean GATTEGNO




PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE , coll. Que sais-je ? n° 1426
Dépôt légal : 1er trimestre 1973
128 pages, catégorie / prix : nd
ISBN : néant   
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
Pas de texte sur la quatrième de couverture.

    Listes de références proposées par cet ouvrage :    
Conseils de lecture / Bibliothèque idéale
Que sais-je ?
 
    Critiques des autres éditions ou de la série    

 
Edition PRESSES UNIVERSITAIRES DE FRANCE, Que sais-je ? (1972)


     Un petit événement s'est produit l'an dernier dans le domaine vaste (quant à son étendue) mais rigoureux (quant à son exploitation) des Presses Universitaires de France : la collection « Que sais-je ? » nous a donné un opuscule sur la science-fiction. Il nous aura fallu attendre pour cela le numéro 1426 ! On aura préféré, avant d'aborder universitairement ce très vaste champ culturel, nous entretenir par exemple de sujets aussi spécialisés que Les instruments à cordes pincées (1396), La grammaire du Sanskrit (1416) ou La grippe (976). La lecture du catalogue des « Que sais-je ? » est d'ailleurs une source d'intense poésie pour qui possède un tant soit peu un œil fantastique. Mais passons... La science-fiction prend ainsi place entre Le judo et Géographie des transports, voisinages que nous nous permettrons d'ignorer. L'ouvrage qui nous intéresse est signé Jean Gattégno, que la page de titre, nous présente comme « chargé d'enseignement au Centre Universitaire Expérimental de Vincennes » et qui rend ensuite lui-même hommage, dans sa préface, aux travaux effectués par des groupes d'étudiants de Vincennes et de Nanterre.
     Voyant cette étude si évidemment enserrée dans le carcan universitaire, j'ai eu un moment d'émotion. On sait que les « Que sais-je ? » vont du meilleur au pire, et la caution de l'Université en ce qui concerne les domaines encore annexes à sa compétence, n'est jamais là pour nous rassurer... Mais trêve de tergiversations : dans les limites assez étroites de l'ouvrage d'information, d'initiation et, si je puis dire, de vulgarisation, le livre de M. Gattégno est excellent. Avant d'en parler plus avant, quelques remarques s'imposent.
     D'abord, il eût été plus juste de titrer : La SF en littérature, car c'est elle seule qui fait ici l'objet du débat. M. Gattégno n'élude pas cette carence dans sa préface, mais c'est faire preuve d'une vue un peu courte que d'affirmer que la SF « existe essentiellement en littérature » : le cinéma et la bande dessinée sont des véhicules qui ont largement servi un « genre » qui mord maintenant sur le théâtre et les arts graphiques. Mais soit : admettons le postulat de l'étude d'une SF exclusivement littéraire — ce qui n'est pas en soi un point de vue erroné, puisque la SF dessinée ou cinématographiée est, dans la plupart des cas, d'essence littéraire.
     On se posera ensuite la question : à qui s'adresse le livre ? Pas à des spécialistes, évidemment, ni même aux fanatiques. C'est, d'évidence même, un ouvrage destiné à l'amateur moyen, ou au lecteur tout à fait occasionnel. Son utilité est là : déchiffrer, éclairer un champ culturel dont les limites et l'intérêt restent obscurs pour beaucoup. Ceci admis, on pardonnera à M. Gattégno les erreurs de titres (traductions ou retranscriptions incertaines) qui parsèment son ouvrage. Les relever, les fustiger, serait faire œuvre bien mesquine : il existe, dans le domaine qui nous intéresse, une caste de maniaques dont le seul but semble être la compilation des erreurs trouvées dans les ouvrages des autres. Je ne m'y associerai pas, puisque ces erreurs bénignes ne troubleront pas le moins du monde l'entendement des lecteurs visés par M. Gattégno. Simplement, il eût été peut-être bon, alors, de dresser en fin d'ouvrage une bibliographie des œuvres importantes qu'on peut se procurer sans trop de mal aujourd'hui en France, à seule fin de permettre aux néophytes alléchés de faire immédiatement un premier choix de titres chez leur libraire...
     Ceci dit, passons au contenu du livre. Celui-ci se divise en trois parties, un historique et une conclusion encadrant un répertoire thématique lui-même partagé en trois grandes tranches : L'homme et la société, Mondes étrangers et Extra-terrestres et Le temps. Cette division permet une approche claire et concise du phénomène SF, pour autant que celui-ci soit aisément cernable : ce qui n'est évidemment pas le cas, et comme tout le monde, M. Gattégno butte sur une définition de ce genre qui est plus et mieux qu'un genre. Pour lui en tout cas, faire remonter la SF à Ezéchiel ou Platon, « c'est se moquer des gens » (p. 7). Cette affirmation abrupte pourra choquer : une « école » de pensée radicalement différente, et qui compte parmi les siens un Pierre Versins par exemple, insiste au contraire sur le fait que la SF est aussi vieille que la littérature romanesque. Je ne me permettrai pas de trancher, mais lorsque M. Gattégno écrit (p.9) : « Il ne peut y avoir de science-fiction tant qu'il n'y a pas science » (dans la société qui produit les écrits jugés, et non dans les textes eux-mêmes), il est proche de la contradiction avec lui-même, puisqu'il note dans sa conclusion (p. 107) : « Il est donc vrai que la place tenue par la science dans la littérature de SF a décliné ; il n'est pas certain qu'il faille s'en affliger. »
     Mais cela n'est pas bien grave. Le conflit (et ce conflit existe, exprimé ou pas, dans l'esprit de tous ceux qui veulent tenter une approche théorique de la SF) est d'origine purement sémantique — comme la majorité des conflits selon saint Korzybski — et a pour base le terme même de SCIENCE-fiction. Comment exorciser, éluder, laminer (ou au contraire porter au pinacle) cette SCIENCE qui paraît être privilégiée sur l'étiquette d'une certaine littérature d'imagination ?... Voilà de quoi alimenter pour longtemps encore maintes controverses que nous ne poursuivrons pas ici, nous contentant de nous rappeler que le territoire est bien plus vaste que cette carte biseautée.

     Pour en revenir à l'historique, M. Gattégno fait remonter l'origine de la SF à Verne et à Wells. Pour n'avoir pas le mérite de l'originalité, cette opinion a au moins celui de la clarté. Car, si on le suit bien, l'auteur organise dès lors une double filière : Verne, c'est l'aventure exotique, qui se développe dans le space-opera, pour aboutir (retrouvant une dimension mythique ou symbolique un temps occultée) à l'heroïc-fantasy. Wells au contraire, c'est la « social-fiction » (tributaire des utopies des siècles précédents), qui se continue dans toute une dimension prophétique et politique de la SF moderne.  1
     Je schématise encore ici un décryptage qui est lui-même certainement schématique ; mais, pour simpliste qu'elle puisse paraître en première analyse, cette bipolarisation de la SF en deux courants dont les parallèles se croisent parfois, rend bien compte de l'évolution non achevée d'une littérature à la fois spéculative et imaginative, à la fois poétique et politique, qui tâche enfin de résoudre par une symbiose heureuse l'évasion et la réflexion.
     Cependant, pour M. Gattégno, Wells a une importance considérablement plus grande que Verne : car c'est à lui que l'on doit le premier énoncé des thèmes archétypaux (voyage dans le temps, dans l'espace, guerre interplanétaire, expériences biologiques, vie future) qui seront le creuset de toute la SF actuelle. Je crois qu'on peut le suivre ici sans réticences...
     Et. abordant le chapitre consacré aux thèmes, c'est tout naturellement dans la partie L'homme et la société que l'auteur est le plus en verve quand, sur les pas de Wells (mais aussi d'Orwell, d'Huxley et du Russe Zamiatine) il aborde les ouvrages qui traitent du « lien, désormais inséparable de l'anti-utopie, entre le règne de la science et la dictature politique » (p. 44). Au fil de plusieurs paragraphes (L'antimodernisme américain, Robots et ordinateurs, L'homme-dieu, La mort de la Terre, etc.), où sont particulièrement observées les œuvres de Bradbury et de Simak, M. Gattégno étudie avec perspicacité les différents conflits agitant ces sociétés futures qui ne sont créées qu'en référence à la nôtre, et dont Wells, lui encore et le premier, installa le postulat de départ : « La société moderne porte en elle les germes d'une dégradation inévitable, sinon d'une catastrophe » (p. 39).
     On voit donc que les connotations politiques et sociales ne manquent pas dans l'étude de M. Gattégno, et cela est à verser dans la coupe débordante de ceux qui veulent absolument castrer la SF de toute allusion à la politique. Passant au chapitre Mondes étrangers et Extra-terrestres, et après avoir noté que le space-opera n'est qu'un avatar du roman d'aventures exotiques : « Le faux recul permet de se dispenser du recul véritable. Il n'y a pas, dans le space-opera, de mondes étrangers, il n'y a tout au plus, que des formes étranges du monde » : (p. 76), l'auteur plonge encore plus vigoureusement dans le moule de la lecture politique que nous sommes quelques-uns à vouloir, sinon privilégier, ce qui serait absurde, tout au moins ne pas systématiquement ignorer : « Lorsque Bradbury dénonce l'abêtissement et la cruauté grandissantes qui lui paraissent caractériser l'humanité de son temps, c'est au nazisme défunt et au stalinisme vivant qu'il pense, certes, mais aussi à ce que le maccarthysme était en train de révéler aux Américains de leurs propres potentialités : lorsque notre société se mêle en plus de coloniser d'autres mondes, elle ne peut qu'être aux antipodes de la mission civilisatrice quelle prétend détenir. Ainsi l'anticolonialisme de Bradbury répond à l'impérialisme défensif des auteurs plus traditionnels » (p. 78).
     L'étude du Temps dans la SF est plus brève, mais M. Gattégno aura (à propos des jeux de miroirs, des paradoxes historiques et de l'immortalité mis en lumière par l'Asimov de La fin de l'éternité) cette réflexion : « Et ce n'est pas un des moindres mérites de la SF que de mêler ainsi les sensations les plus profondes aux divertissements d'intellectuels » (p. 103). Il ne lui restera plus qu'à conclure sur les phrases de Michel Butor (« La SF représente la formule normale de la mythologie de notre temps » ) et de William Burroughs, qui « dit voir en elle la mythologie de l'âge de l'espace » (p. 125).
     Voilà qui est peut-être parler bien longuement d'un ouvrage de 120 pages. Mais il ne faudrait pas en mésestimer l'importance en se plaçant du point de vue hautain du spécialiste, pour qui tout ce qui a été dit ne serait qu'évidences ressassées ou fausses pistes arpentées. L'ouvrage de M. Gattégno n'est en aucune façon une étude analytique : il ne s'agit donc pas d'en compter complaisamment les trous. C'est un essai de vision synthétique, qui remplit parfaitement son rôle et a le mérite de la clarté et de la modestie. Il faut bien se dire que nous n'aurons jamais d'ouvrage global sur la SF. Heureusement ! Le sujet est trop vaste pour cela. Mais on peut souhaiter qu'à la suite de ce « Que sais-je ? » fort bien venu, et qui a le troisième mérite d'être un éclaireur en Terre pour beaucoup étrangère, de nombreuses autres études viennent apporter des précisions, ou un approfondissement, nécessaires. En attendant, je convie les spécialistes de tous poils à confronter leur science et leurs points de vue aux idées exprimées par M. Gattégno. Et comme celui-ci nous met l'eau à la bouche, plutôt que de relire L'univers de la science-fiction de Kingsley Amis, je vous conseille plutôt Les mémoires du futur de John Atkins, roman des romans, mythologie des mythes !

 

 


 

 

Notes :

1. Regrettons en passant qur M. Gattégno n'atteigne pas en bout de course la politique-fiction, qu'il semble ignorer totalement.

Jean-Pierre ANDREVON (lui écrire)
Première parution : 1/3/1972
Fiction 219
Mise en ligne le : 28/4/2002




 
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