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Hier, l'an 2000 : l'illustration de science-fiction des années 30

Jacques SADOUL



Illustration de Frank R. PAUL

DENOËL (Paris, France), coll. Redécouvertes n° 5
Dépôt légal : 1973
178 pages, catégorie / prix : 69 F
ISBN : néant   
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     La science-fiction est enfin un genre littéraire reconnu dans notre pays. Mais sait-on que les grands classiques du genre, DEMAIN LES CHIENS, L'UNIVERS EN FOLIE, LA FLAMME NOIRE, FONDATION, etc., ont d'abord paru dans les PULPS magazines agrémentés de dessins d'une grande puissance imaginative. Voici réunis en album, pour la première fois au monde, les meilleurs illustrateurs de l'âge d'or de la science-fiction tels qu'ils parurent dans AMAZING STORIES, WONDER, ASTOUNDING, FANTASTIC, STARLING, PLANET, etc., et le fabuleux WEIRD TALES.
 
    Critiques    
     Cet album fera pleurer de joie les nostalgiques, ceux dont la prunelle se mouille et dont la narine palpite à la seule mention de l'âge d'or de la SF. Sous-titré (arbitrairement) L'illustration de science-fiction des années 30, il regroupe en fait un panorama de dessins (plus de deux cent cinquante au total) parus de 1926 a 1953 dans les principaux magazines américains du genre. Voilà un programme à première vue alléchant. Pourtant, à feuilleter le volume, une constatation s'impose : une fois disparue la magie du support (papier jauni et poussiéreux à l'odeur de vieux grenier, pages s'effritant sous les doigts, etc.), une grande partie du charme rétrospectif s'effondre. Et, sur le papier de cet album dont l'aspect luxueux les dessert plus qu'autre chose, la plupart de ces dessins se donnent pour ce qu'ils sont : des illustrations plates et sans envergure, que leur graphisme démodé ne suffit pas à valoriser. Heureusement il y a des exceptions, et notamment le grand, le merveilleux Finlay, dont presque toutes les œuvres reproduites sont dignes d'intérêt (encore qu'on ne trouve pas ici certaines de ses plus belles compositions). Un sujet d'étonnement toutefois : puisque ce tour d'horizon s'arrêtait en 1953, pourquoi ne pas y avoir inclus, quitte à le prolonger de quelques années, quelques-uns des grands illustrateurs révélés dans les années cinquante, tels que Emsh ? Etait-ce par crainte de faire trop cruellement ressortir, par comparaison, le piètre talent de leurs devanciers ? J'ajouterai pour finir que l'album contient, sous l'angle folklorique, au moins un autre élément de curiosité : un grand nombre de dessins anciens sont accompagnés d'un bref résumé de la nouvelle qu'ils illustraient. On découvre ainsi, en un raccourci saisissant, à la fois la fantastique niaiserie et (au second degré) la dimension quasi poétique de la science-fiction de l'époque héroïque !


Serge BERTRAND
Première parution : 1/8/1973 dans Fiction 236
Mise en ligne le : 3/12/2002


 
     L'album Hier, l'an 2000, composé par Jacques Sadoul pour la série « Redécouvertes » dirigée par Jacques Sternberg, ne s'adresse pas seulement aux nostalgiques de l'âge d'or de la SF, bien qu'il trace le panorama des illustrations des pulp magazines sur environ un demi-siècle. Croire cela, ce serait croire que, par exemple, les autres livres parus dans la collection (Le tour du monde en 300 gravures ou Les folles années de l'Art déco) visent aussi une clientèle de rassis et de rétrogrades. Or, ce qui est faux pour toute forme d'art n'a aucune raison d'être vrai pour la SF : ses nouvelles formes, et les nouvelles formes de graphisme qu'elle suscite, n'effacent pas la beauté naïve des dessins des années 30 et 40, qui se présentent à nous comme un bloc, presque une école. L'impressionnisme n'a pas rendu laid et inutile le romantisme, l'informel n'a pas balayé le cubisme. Il serait alors étonnant que Frazetta ou Gray Morrow aient, par leur seule présence, rendu caducs Finlay et Lawrence...
     Les quelque 3 ou 400 dessins recueillis dans les 170 pages grand format de Hier, l'an 2000 témoignent d'une unicité, celle d'un style ; d'une permanence, celle de quelques stéréotypes (robots, monstres) sur lesquels les artistes sont revenus sans cesse broder ; d'un désir enfin : incarner l'aventure par la magnification du merveilleux scientifique. Le but de la SF des années 30 et 40, c'était avant tout raconter une histoire palpitante dont le schème était à peu près unique : confronter l'homme à des forces les plus puissantes et les plus terrifiantes possibles, à seule fin, en lui accordant la victoire finale (fût-ce au prix de quelques douloureux sacrifices), de célébrer ses qualités intrinsèques, de justifier son essor présent par des victoires futures. Aussi la plupart des illustrations compilées par Sadoul sont-elles soumises à cette dialectique : on y voit des hommes (ou des femmes) attaqués, déchirés par de monstrueux robots, humanoïdes galactiques, bêtes de cauchemar ou machines apocalyptiques (car il faut jouer sur une dramatisation narrative pour émoustiller le lecteur à travers ses tendances masochistes), mais toujours luttant jusqu'au bout de leurs forces, ce qui est l'annonce, la promesse de sa victoire prochaine.
     Curieusement, on pourra noter que la plupart des illustrations se rapportent à des nouvelles d'auteurs qui nous sont à peu près ou complètement inconnus, ce qui accentue la distance, ce qui même, pour un amateur chevronné, donne l'impression de vraiment plonger dans une terra incognita, un coin d'univers protégé, figé dans une stase temporelle où l'homme a gardé sa naïveté anthropomorphique, sa grandeur impérialiste, sa fougue belliqueuse des premiers âges de l'innocence idéologique. Oui a lu J. Harvey Haggar, Arthur L. Zagat, Michael Fischer et tant d'autres ? Ceux-ci n'ont pas franchi la barrière du temps, et je ne sais s'il faut le regretter ou s'en réjouir, car ce qu'on a pu lire de Ray Cummings, d'Edward E. Smith ou de J.M. Walsh passe à vrai dire difficilement le mur. N'empêche ! Jacques Sadoul ayant pris soin de résumer, en référence à chaque illustration, le texte de la nouvelle dont elle est tirée, nous avons droit à un vertigineux défilé de scénarios fabuleux, dont voici un exemple particulièrement savoureux :
     « La suprématie de l'homme n'est plus qu'un lointain souvenir. Les hommes ont vu leur taille réduite à quelques millimètres et leur habitat est devenu marin. Ils sont soumis aux Anatifes, féroces créatures devenues intelligentes. Les femelles y sont mille fois plus grosses que les mâles, et les Anatifes ont décidé de réduire la taille des hommes, tout en respectant celle des femmes, pour les rendre plus semblables à eux-mêmes. On voit ici Clulan qui, condamné à être rapetissé, quitte sa femme Mutai pour tenter de tuer les Maîtres-Anatifes. Il parviendra à exterminer les crustacés, mais la colonie humaine y périra tout entière ». (The great cold de Frank Belknap Long Jr., p. 20) Peut-être la lecture de la nouvelle in extenso nous ferait-elle retomber de bien haut ? J'aimerais tout de même pouvoir juger sur pièce, et si un jour un anthologiste se replonge dans l'âge d'or... Mais en attendant, le seul reflet que nous puissions en avoir, ce sont ces images à la plume, au lavis ou à la mine grasse, où s'affrontent de titanesques armadas d'improbables vaisseaux et où des robots tentaculés, aux faces grimaçantes, menacent de frêles jeunes filles en maillot de bain, dont la bouche grande ouverte nous transmet le signal codé d'un éternel hurlement muet...
     Hier, l'an 2000 correspond bien à la réflexion d'Arthur C. Clarke : Le futur n'est plus ce qu'il était. Les peurs et les agonies dont nous percevons aujourd'hui la présence sont beaucoup plus sournoises, moins facilement réductibles à un dessin. Si Sadoul se plaint que « depuis 1940 il n'y a pratiquement plus de ville dans l'univers des dessinateurs de SF », ce n'est pas seulement parce que les magazines sont devenus plus petits, c'est surtout parce que les villes du futur (tentaculaires, surpeuplées, laides, polluées) ont mordu sur le présent, et qu'il est difficile d'imaginer autre chose de plus terrifiant, difficile aussi de penser qu'une ville puisse désormais, dans « notre » futur, être un réceptacle de beauté et de bien — être.
     Dans la préface qu'il a bien voulu écrire pour l'album, A.E. van Vogt se penche d'ailleurs sur le phénomène ville dans l'illustration de SF avec une certaine étroitesse de vue, mais tout de même beaucoup de perspicacité. Remarquant que, dans les cités du XXIe siècle, on ne retrouve jamais de bâtiments appartenant à notre époque (alors qu'il suffit de se promener dans n'importe quelle grande ville pour y rencontrer des constructions vieilles de quatre ou cinq siècles — mais pour combien de temps encore, il est vrai ?), van Vogt pense que l'artiste, « lorsqu'il se projette au XXIe siècle, ne souhaite pas y retrouver les monuments qu'il a connus. On peut donc penser que si des millions de gens sont fascinés par les illustrations futuristes de la science-fiction, c'est que nombre d'entre eux sont sans doute, à notre époque, confrontés avec une triste réalité. Nous sommes loin de vivre dans le monde de justice et de noblesse que nous souhaiterions (...).
     Invariablement et peut-être même involontairement nous prédisons que le futur sera meilleur mais que nous n'y serons malheureusement plus pour en profiter. Alors nous cherchons à nous en rapprocher de la meilleure façon possible : pour répondre à l'énigme posée par le temps et la mort qui nous en séparent, nous permettons à nos imaginations de s'enflammer avec les récits des écrivains de science-fiction et, par-dessus tout, nous sommes dès aujourd'hui capables de visualiser le grandiose futur grâce aux pinceaux inspirés des illustrateurs qui, dès hier, nous ont permis de connaître l'an 2000 » (p. 7).
     Cette vision prophétique, humaniste, optimiste ne cadre naturellement plus avec le sentiment que nous pouvons avoir, nous, aujourd'hui, du futur qui nous est contemporain (si je puis dire !). C'est la vision d'un homme de 60 ans, pour qui le futur s'est arrêté à un certain moment, probablement dans les années 40, alors que l'écrivain van Vogt était au sommet de son art. Mais justement, il n'était pas meilleur préfacier que lui pour présenter les « images du futur » appartenant à la même époque. Cependant, il est intéressant de faire jouxter les théories de van Vogt, qui loue les artistes d'avoir tenté de « visualiser » un futur probable, et la réflexion de Sadoul, qui écrit : « Je préfère les dessinateurs qui ont puisé dans le monde intérieur de leurs rêves et de leurs désirs, œuvrant ainsi à peindre l'univers de l'imaginaire » (p. 160).
     Je pense pour ma part que Sadoul et van Vogt ont tort et raison ensemble et en même temps, mais qu'ils expriment mal, car trop schématiquement, leurs préférences en matière de « méthode d'inspiration ». Que les dessinateurs essayent d'inventer un futur logique (méthode intellectuelle) ou de se laisser porter par leur inconscient (méthode sensitive), le résultat est exactement le même, puisque toute création n'est possible qu'avec des matériaux puisés (consciemment ou inconsciemment) dans la réalité ! On n'invente rien, on reconstruit avec ce qu'on a. En matière d'art graphique ou plastique, on peut résoudre, décrypter, déstructurer n'importe quelle image « prospective » ou « imaginaire », en fragmentant ses éléments constitutifs pour retrouver les « collures ». Et c'est bien la notion de collage qu'il faut utiliser si on veut rendre compte analytiquement d'une illustration de SF. Je n'insisterai ni sur la méthode ni sur les résultats (j'en ai déjà suffisamment parlé à propos de mon étude sur Flash Gordon, Fiction n° 231), mais il suffit que chaque lecteur étudie d'un peu près les dessins proposés par Jacques Sadoul selon huit grandes compartimentations (Grands galactiques, L'ère des robots. Les vaisseaux de l'espace, Les femmes du cosmos. Les armes de rêves, Le bestiaire d'outre-espace. Les rouages du futur et Les cités de l'avenir) pour faire lui-même son expérience.
     Je ne peux cependant résister au plaisir de citer la « ville du futur » de Biederman (1916), reproduite pages 162-163, qui est un magnifique exemple d'architecture métallique eiffelienne, ou bien le « Mâle martien » de F.R. Paul (p. 41), qui possède des pieds de grenouille, des jambes d'échassier, une trompe d'éléphant, des yeux de crustacé, des oreilles de chiroptère, des antennes d'insecte, etc. !
     En ce qui concerne le graphisme lui-même, donc la personnalité artistique des dessinateurs choisis, j'ai dit tout à l'heure que l'impression générale communiquée par l'album était qu'on avait affaire à un bloc compact où les individualités se fondaient. Une observation attentive contredirait naturellement cette appréciation hâtive, mais je pense pourtant que la force des stéréotypes utilisés est telle que des graphistes aussi « différents » que Marchioni (qui dessine des petits bonshommes à grosse tête et des robots qui semblent faits de casseroles empilées) et H.W. Wesso (qui donna à Astounding quelques extraterrestres originaux) ont tendance à se ressembler étrangement. Aussi me semble-t-il inutile de faire une étude comparative des styles — puisqu'il n'y a qu'un style éclaté en « manières » à peine divergentes entre les dix ou douze principaux artistes rassemblés par Sadoul et issus d'une vingtaine de pulps dont Argosy, Amazing Stories, Captain Future, Super Science Stories, Wonder Stories, Weird Tales, etc.
     Je terminerai néanmoins par une remarque quant au choix de Sadoul, et une notice réservée au seul graphiste qui sort véritablement du lot : Virgil Finlay... Dans son introduction, Sadoul note que l'âge d'or s'arrête, suivant les estimations des fans, en 1937 ou en 1939, pour laisser place à l'âge classique qui durera jusqu'à la fin des années 50. Toujours selon lui, la fin des pulps peut être datée à 1954, les magazines survivants (ou nouvellement apparus) comme Galaxy, Analog, If, The magazine of F and SF ne rentrant plus dans cette catégorie. Les illustrations choisies pour l'album allant jusqu'à 1954, on peut concevoir que Jacques Sadoul a plus été fidèle à la notion « pulp » qu'à la notion « âge d'or ». C'est sans doute pour cela qu'il n'a pas cru devoir inclure quelques illustrations d'Emsh (qui pourtant débuta dans Galaxy en juin 1951), ce que je regrette fort, car si Emsh appartient effectivement à l'âge classique de la SF, il est à la fois la continuation, la synthèse et le dépassement des dessinateurs des pulps : souvenez-vous, vieux frères, des anciens Galaxie !
     Il n'y a pas de hiatus entre Emsh et Wesso, Paul ou Bock, ce sont toujours les mêmes robots, les mêmes monstres, les mêmes extraterrestres, seul le talent personnel d'Emsh étant là pour le faire se détacher. La rupture ne vient que plus tard, avec comme chef de file Frazetta, et elle correspond à l'explosion de l'heroic-fantasy, seule sauvegarde des illustrateurs contemporains (car seule matière au premier degré visuelle) au milieu d'un courant de SF plus intellectualisée, plus intériorisée...
     Quant à Finlay, et au risque de me contredire, il est certain que, tout en utilisant les mêmes stéréotypes que ses confrères, il a tout de même une patte qui lui permet de les transcender, comme, à un moindre degré, Lawrence, qui lui ressemble beaucoup. Finlay (mort en 1971) utilise toutes sortes de trames fines faites à la plume (hachures, pointillés, croisillons), ce qui lui permet d'atteindre une finesse de modelé tout à fait remarquable, et comme il possède aussi le sens d'une composition très claire, basée sur des plans géométriques simples et de vigoureux accords de blanc et noir soulignés de différents grisés, ses planches, qu'on dirait gravées, sont lisibles dès le premier coup d'œil et recèlent en plus des détails délicats qu'on a tout loisir de goûter par la suite. En contrepartie, il est certain que les figures féminines de Finlay, ultra-stéréotypées, ultra-sophistiquées, toujours impeccables et bien coiffées comme dans les films hollywoodiens de l'époque, ont de quoi irriter. De même, certaines enluminures, un peu dans la manière de Lurçat (voir par exemple le dessin de la page 117), sont de trop et donnent une impression de placage et d'artifice.
     Il n'empêche que lorsqu'il est au mieux de sa forme, Finlay sait composer des images admirables, et je voudrais en rester sur la vison superbe de la page 101, où une femme-chatte, nimbée des feuilles frémissantes de l'arbre où elle s'est réfugiée, contemple, impassible, le spationaute qui arpente benoîtement le sol loin en dessous d'elle. Cette apparition d'une nymphe peut-être redoutable possède la tonalité de l'âge classique de la peinture, et il n'est pas jusqu'aux extrémités de deux branches feuillues, venant cacher la pointe de ses seins, qui ne rappellent les grandes œuvres de jadis. A cause de cette pudeur végétale, le pont est bâti, et par-delà les siècles Finlay donne la main à Dürer.
 

Jean-Pierre ANDREVON (lui écrire)
Première parution : 1/6/1974 dans Fiction 246
Mise en ligne le : 13/9/2015


 
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