« J’aime la fiction de genre, et j’aime l’horreur. La mauvaise horreur est traitée comme le cousin dont on ne parle pas, qui n’est pas invité aux repas. (…) Mais entre les enfants possédés et les mutants des égouts, on trouve parfois un espace pour toucher à quelque chose de spécial qui ne sera pas moins poignant qu’un drame réaliste. Cet espace est constitué des ombres sur les murs que nous regardions avant de dormir quand nous étions enfants et des effroyables ténèbres entourant un feu de camp. » Silvia Moreno-Garcia, entretien avec Jared Jackson sur Pen America.
Noemí, jeune fille insouciante issue d’un milieu riche et favorisé du Mexico des années 50, est envoyée par son père rejoindre sa cousine dont ils ont reçu une lettre inquiétante. Cette cousine, Catalina, s’est brusquement mariée avec le descendant d’une famille anglaise propriétaire d’une ancienne mine d’argent dans l’Hidalgo. Noemí va donc se rendre dans cette ville perdue, et dans le manoir familial en décrépitude, noyé dans le brouillard et la pluie, et pas encore touché par les progrès du 20e siècle…
Comme son titre et le résumé l’indique, Mexican Gothic est un roman gothique : un vieux manoir isolé, une famille inquiétante aux pratiques macabres sorties d’une autre époque, des relations amoureuses, voire sexuelles, troubles : tous les éléments sont là, et le roman coche (avec un brio certain) toutes les cases, jusqu’à ses retournements de situation et son dénouement final prévisibles, à la limite du pastiche.
Après un démarrage tranquille, amenant l’héroïne de sa vie animée à Mexico à la découverte d’une province arriérée et d’une famille lugubre placée sous la domination d’un patriarche amoureux des théories eugénistes, le roman bascule d’un coup dans un fantastique horrifique que l’on qualifiera facilement de lovecraftien (l’autrice dit qu’elle s’est appliqué une règle de 70/30 : 70% du roman se passe tranquillement puis les 30% restant basculent dans le déchainement des enfers).
Mais Mexican Gothic n’est pas que cela. Inspiré de la ville de Real Del Monte, dont la mine d’argent fut exploitée par une compagnie anglaise au 19e siècle, le roman nous rappelle ce colonialisme économique : si le Mexique était une colonie espagnole, les compagnies exploitant les mines d’argent étaient majoritairement anglaises, important les ouvriers et les techniques, et permettant d’atteindre le pic de production une trentaine d’années avant l’indépendance du pays. Ajoutons à cet aspect politique la place évidente du patriarcat dans cette société mexicaine (un thème classique des romans gothiques anglais, mais tout aussi fort dans ce pays de culture latine), et l’on voit que Mexican Gothic n’est pas seulement une lecture horrifique agréable et un hommage aux romans gothiques classiques, mais aussi une œuvre originale de par la nationalité de Silvia Moreno-Garcia et sa localisation inhabituelle.
Mexican Gothic est le septième roman de Silvia Moreno-Garcia, mais le premier traduit en Français. Ecrit en anglais, le roman a connu un succès suffisant pour être sur les listes américaines des bestsellers. Espérons qu’il en soit de même en France, pays actuellement peu favorable à ce genre de roman; il sera peut-être aidé par la série TV actuellement en cours de production. Il serait en tout cas dommage de passer à coté d'un écrivaine dotée d'un tel talent.
René-Marc DOLHEN
Première parution : 27/8/2021 nooSFere