Dans le futur proche, le Royaume-Uni, dont l’Ecosse s’est détachée, est sous la coupe d’un régime autoritaire où la plupart des missions régaliennes ont été privatisées et absorbée par une société, devenue La Compagnie, monopole para-étatique de facto. La justice, notamment, est transformée en système purement comptable. Pour chaque crime, un montant compensatoire est calculé par les employés du Bureau d’audit des crimes en fonction de la gravité de l’acte, mais aussi de la probité de la victime. Les personnes les plus riches peuvent donc commettre n’importe quelle exaction sans aller en prison, du moment qu’ils ont suffisamment d’argent pour payer la compensation. Quant aux pauvres, direction le hachoir, camps de travail moderne, STO privatisé aux conditions de travail épouvantables.
Théo Miller est salarié au Bureau d’audit des crimes. Il mène une vie morne, évitant de se faire remarquer en bien ou en mal, jusqu’au jour où sa petite amie de jeunesse, Dani, le recontacte pour lui demander de retrouver sa fille, dont Théo est peut-être le père. Malgré ses réticences, Théo va devoir se mettre à la recherche de cette fille qu’il ne connait pas, surtout après l’assassinat de Dani.
Dans un décor fort semblable au film Le Fils de l’homme d’Alfonso Cuarón, Claire North nous décrit un Royaume-Uni terriblement réaliste où la logique ultra-libérale est poussée au maximum. Les droits humains ont été abolis, les gens doivent trouver des sponsors pour vivre correctement ou faire des études, les villes doivent s’adosser à des entreprises (changeant de nom comme un vulgaire stade de foot) et ce qui s’applique aujourd’hui aux délits s’étend dans 84K aux crimes les plus graves, permettant aux riches de commettre les pires forfaits sans crainte. Le récit commence dans la péniche de Nélia, qui trouve le corps sanglant et évanoui de Théo. Celui-ci va se souvenir de son passé, de manière décousue, et les pièces du thriller vont se mettre en place.
L’autrice en ajoute dans la déstructuration du récit par son écriture même : profondément hachée par moment, elle saute des lignes dans des phrases qu’elle ne termine pas, change de période ou de narrateur en milieu des paragraphes, rendant visuellement la confusion mentale de Théo, coupable depuis plusieurs années d’une usurpation d’identité. C’est assez perturbant sur les premières pages, mais on s’habitue vite à ce récit morcelé, à ces phrases inachevées, qui augmentent la réalité du récit, et en on profitera pour saluer le travail de la traductrice, Annaïg Houesnard.
Claire North, par le biais du thriller, marche dans les pas d’Orwell. Si le titre est une référence implicite à 1984, l’autrice pousse à l’extrême la logique libérale à l’œuvre en Angleterre depuis Margaret Thatcher là ou Orwell extrapolait sur les dictatures nazies et staliniennes. Utilisant comme personnage principal un citoyen moyen au passé peu reluisant, rouage mineur de la machine judiciaire, un Winston Smith au goût du jour, qui en se rebellant comprend sa responsabilité dans le fonctionnement du système, elle dresse un portrait tragiquement réaliste d'un futur possible, d’une efficacité implacable.