DENOËL
(Paris, France), coll. Présence du futur n° 43 Dépôt légal : 4ème trimestre 1978, Achevé d'imprimer : 6 octobre 1978 Retirage Recueil de nouvelles, 256 pages, catégorie / prix : 1 ISBN : néant Format : 10,8 x 18,0 cm Genre : Science-Fiction
La dernière nouvelle "...les grands remèdes" (Bad Medicine"), a d'abord été publiée sous le pseudonyme de Finn O'Donnevan, traduite en français en 1956 sous le titre "Erreur de traitement" (Galaxies n° 36, novembre 1956).
Dans les années 1973/74, Lafferty avait fait dans l'édition SF de notre pays une impressionnante percée avec quatre romans traduits en moins de dix-huit mois 1. Le terrain avait été bien préparé, il est vrai, par Galaxie qui avait publié la plupart de ses nouvelles parues en français. Est-ce la disparition de notre consœur ?... quoi qu'il en soit, le boom laffertien fut sans lendemain, la signature de notre homme n'apparaissant depuis que très épisodiquement, dans quelques anthologies. Lieux secrets et vilains messieurs arrive à point pour nous rafraîchir la mémoire, pour nous replonger dans l'univers fou, fou, fou de Raphaël Aloysius Lafferty. Et ce, seize fois 2.
« Sur le plan de l'énormité du talent, Lafferty est ce qui est survenu de plus excitant depuis vingt-cinq ans (...) Des années lumières au-delà de ce que n'importe lequel d'entre nous essaie d'écrire ». Bigre ! Et de qui sont ces lignes définitives ? D'Harlan Ellison, pas moins 3. Il faut dire que la science-fiction de Lafferty ne ressemble à aucune autre. A vrai dire, comment pouvez-vous vous prénommer Aloysius et écrire de la SF comme le dernier des heinleins ? Lafferty c'est l'insolite dingue, l'humour déroutant, l'érudition infernale mâtinée d'une verve canulardesque, l'hermétisme le plus agaçant s'accouplant avec la loufoquerie la plus totale. Tout Lafferty procède de l'univers parallèle : L'inspiration kaleïdoscopique, l'écriture en folie mais d'une rare précision (« Ma passion c'est la langue. N'importe quelle langue »), la logique inimitable. Science-fiction éthylique ? Pourquoi pas, si l'on en croit l'auteur : « j'ai beaucoup bu pendant des années et y ai renoncé il y a six ans. Ça a laissé un vide : quand on abandonne la compagnie des buveurs les plus intéressants on renonce à quelque chose de pittoresque et de fantastique. Alors j'y ai substitué la science-fiction » 4. Science-fiction baroque, saugrenue et incongrue où des îles de marbre flottent dans le ciel (pour construire une pagode il n'y a qu'à attendre que l'une d'entre elles se pose à l'endroit voulu, et finir de la sculpter), où le monde pivote parfois sur ses gonds présentant tantôt une face, tantôt l'autre, où une société secrète dont le nom de code est Crocodile (vieille de 8 809 ans selon certains, 7 349 si l'on se sert de la chronologie courte) gouverne le monde etc.
Science-fiction ésotérique aussi, au goût prononcé pour le secret et la parabole abstruse qui laisse parfois — souvent — le lecteur perplexe. Là n'est pas le moindre charme de la prose laffertienne, mais aussi ses limites, irritantes, car n'entre pas qui veut dans l'univers d'Aloysius. Et seize délires à la file, sans souffler, c'est beaucoup. Aussi, au sage conseil du dos de couverture « Raisonneurs s'abstenir ! », j'ajouterais cet autre : « A déguster lentement, par petites lampées... »
Les hasards de l'édition font parfois bien les choses (mais est-ce bien un hasard ?) : le même mois que le Lafferty, sort en effet la réimpression -sous nouvelle couverture signée, comme d'habitude, Stéphane Dumont -du Pèlerinage A la Terre de Robert Sheckley, cet autre humoriste de la science-fiction, lui aussi vieil habitué de Galaxie. Le recueil n'a pas pris une ride et la machine scheckleyenne tourne à plein rendement, stigmatisant l'american way of life et l'homo américanus avec cette ironie mordante propre à « l'enchanteur paranoïaque » 5 et ce goût pour les univers absurdes où les bateaux de sauvetage se révoltent contre leurs occupants, où les épouses « modèle-pionnier » sont livrées congelées et où les rencontres du 3e type ne se passent pas comme au ciné !