Site clair (Changer
 
  Critiques  
 
  Livres  
 
  Intervenants  
 
  Prix littéraires  
 
  Adaptations  
    Fiche livre     Connexion adhérent
La Résidence de Psycartown

Louis THIRION



Illustration de Jean LAUTHE

Éric LOSFELD , coll. E.L./science-fiction
Dépôt légal : 4ème trimestre 1968
200 pages
ISBN : néant   
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
Pas de texte sur la quatrième de couverture.
 
    Critiques    
     Comme dans L'automne à Pékin où i ! serait bien vain de chercher une référence à l'automne ou à Pékin, il n'est question dans ce court récit ni de résidence ni de Psycartown. L'auteur a sans doute voulu par là gommer d'emblée la clé susceptible de lui donner une signification précise, donc d'en limiter a priori la portée. Haro sur l'explicite ! Telle semble avoir été la devise de Louis Thirion en écrivant ce livre insolite qui, .comme beaucoup de ceux qui appartiennent à ce genre flou, a pour but de suggérer, d'émouvoir, plutôt que d'analyser ou d'enseigner. Aussi n'est-il possible de donner une idée de son contenu narratif qu'en se livrant à une sorte de relevé cadastral.
     Le décor : une ville la plupart du temps déserte, minérale, inhumaine dans sa géométrie, agressive, farcie d'objets-pièges, minée de labyrinthes et de toboggans spirales, avec, planant sur le tout, un silence d'éternité brisé à intervalles réguliers par les annonces impersonnelles d'une horloge parlante. Les personnages : Henri et Georges, deux braves garçons de Saint-Cloud à la personnalité banale, l'un introverti, l'autre extroverti, liés d'amitié comme il est normal. L'action : débarquant un matin dans une gare de la capitale pour se rendre à leur travail, les deux banlieusards sont pris en charge par un système de plans inclinés poussés là pendant la nuit on ne sait comment, puis par un autobus et un métro déments, enfin par une bizarre mécanique qui les fait échouer dans le lieu aberrant ci-dessus évoqué. Il faut en sortir et c'est toute l'histoire.
     Derrière cette épure rapide, le vieux lecteur de S. F. et de fantastique aura aperçu des thèmes qui lui sont familiers : la ville-trappe, les univers parallèles, le type moyen d'humanité qui se retrouve tout à coup dans un monde dont les lois lui échappent, etc. Mais on constate rapidement qu'aucun d'eux n'a été à la base de l'idée génératrice de l'œuvre et n'a été traité pour lui-même. L'auteur les rencontre comme par hasard ou plutôt conduit par la -seule logique de ses obsessions et de ses délires, c'est-à-dire par ce qui constitue l'intérêt essentiel du livre. Car c'est bien dans son univers intérieur, parfois subconscient, que Louis Thirion nous entraîne.
     Chaque épisode de l'odyssée haletante que vivent les deux « héros », tantôt ensemble, tantôt séparément, semble la transcription d'un authentique cauchemar. Vertigineuses descentes le long de colossales pistes énergétiques, ascensions pantelantes le long de noires pistes métalliques, cheminements moites dans des couloirs dont les parois révèlent l'écoulement d'un liquide épais où flottent des cerveaux humains, traquenards tendus en plein ciel par des hordes de voitures, tels sont quelques-uns des plats qui composent ce menu freudien où domine la hantise de l'Objet. Tout ce qui persécute Henri et Georges se ramène en effet à des objets. Objets, ces hommes ( ?) qu'un crochet descend, sur une mystérieuse table d'opération où on leur greffe des boîtes crâniennes toutes neuves ; objets, ces femmes que l'on range aux sous-sols, dans des tiroirs, en attendant la nuit ; objets, les flics omniprésents qui, sans méchanceté mais avec un bel entêtement, vous demandent votre « numéro » à chaque coin de rue. A force de se cogner cruellement contre des objets, comme des billes d'acier dans un billard électrique à la dimension de l'univers, les deux seuls personnages conscients du livre deviennent eux-mêmes objets.
     Le thème essentiel de La résidence de Psycartown, qui relie les très diverses tribulations de Henri et Georges et leur donne signification, est donc celui d'une forme d'aliénation bien typique de notre époque : la déshumanisation de l'individu dans une société que sa dialectique économique a conduite à faire croître et multiplier l'Objet aux dépens d'autres valeurs. Il n'y a là rien de bien nouveau, mais le grand mérite de Louis Thirion est de ne pas avoir cédé sur ce sujet aux séductions faciles de ia tirade philosopharde. Il a joué à fond le jeu de l'insolite, cherchant non à iuger mais à observer impitoyablement et comme cliniquement les fantasmes susceptibles de se développer chez l'individu bombardé par l'Objet. Exposé de ce point de vue, le problème est d'autant plus inquiétant et émeut l'intelligence plus efficacement et dans des directions plus variées qu'un beau discours humaniste plein de grands principes. Quant à la solution qui lui est symboliquement apportée, nul doute qu'elle suscitera aussi bien des réflexions... Les secrets du titre peuvent de la sorte, sinon être percés, du moins donner lieu à une hypothèse : la résidence de Psycartown désignerait l'hôpital psychiatrique où l'aventure traumatisante, réelle ou rêvée, qui nous est contée aurait mené le narrateur. Voilà pour le fond. D'autre part, on observera la possibilité d'un jeu de mots entre les syllabes « cartown » et « cartoon » qui définirait le récit comme un « cartoon » psychédélique. Voiià pour la forme.
     La résidence de Psycartown est au total un sympathique petit volume, il s'y révèle un talent un peu grêle dans le souffle, le scénario, les personnages, la recours au « genre » insolite qui donne toujours, au départ, une impression de facilité, mais il faut dire à la décharge de Louis Thirion que son propos s'accommode fort bien de ces limites. Il est forcé que des personnages à la psychologie mutilée paraissent un peu minces et chacun sait que l'insolite se marie mal avec l'abondance, il est déjà précieux de savoir trouver la meilleure façon de dire ce que l'on a à dire. Cette qualité mérite qu'on y insiste. Signe, en dernière analyse, d'un solide métier, elle est à l'origine du petit malaise métaphysique qui ne manquera pas, désormais, de saisir le lecteur de La résidence de Psycartown au voisinage des embouteillages, des escaliers roulants et des commissariats.


Jacques CHAMBON
Première parution : 1/4/1969 dans Fiction 184
Mise en ligne le : 28/1/2003


 
retour en haut de page
Dans la nooSFere : 65123 livres, 63765 photos de couvertures, 59843 quatrièmes.
8086 critiques, 35709 intervenant·e·s, 1419 photographies, 3684 adaptations.
 
Vie privée et cookies/RGPD
A propos de l'association. Nous écrire.
NooSFere est une encyclopédie et une base de données bibliographique.
Nous ne sommes ni libraire ni éditeur, nous ne vendons pas de livres. Trouver une librairie !
© nooSFere, 1999-2019. Tous droits réservés.