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Utopies 75

ANTHOLOGIE

Textes réunis par Michel JEURY


Science Fiction  - Robert LAFFONT, coll. Ailleurs et demain n° (37), 3ème trimestre 1975
312 pages, catégorie / prix : nd, ISBN : néant
Couverture

    Quatrième de couverture    
     A l'orée du dernier quart du XXe siècle, l'utopie est-elle encore possible ? Et si l'utopie peut renaître, quelle utopie ?
     Quatre des meilleurs écrivains français de science-fiction ont enclos ici leur rêve d'un monde idéal, d'une société harmonieuse.
     Pour Michel Jeury, il faut d'abord changer l'homme et faire, comme en Variana, de ce changement une fête.
     Pour Philippe Curval qui vient d'obtenir, avec L'homme à rebours, le Prix du meilleur roman français de science-fiction 1975, l'utopie, c'est Nopal, la liberté à son plus haut degré, la vie onirique, l'exaltation des sens.
     Pour Christine Renard, l'utopie, c'est un arbre et c'est une maison, un arbre-maison doux comme le corps d'une mère.
     Et pour Jean-Pierre Andrevon, écologiste de choc, c'est peut-être la planète Terre enfin débarrassée du prédateur humain.
     Utopies 75. Quatre mondes en projet pour le siècle prochain.


    Sommaire    
 
    Critiques    
 
« L'âge d'or fut le premier âge de la création...
Les peuples en sécurité poursuivaient leur existence douce et paisible...
Satisfaits d'aliments produits sans nul effort...
Le printemps était éternel...
C'était l'âge où coulaient des fleuves de lait, des fleuves de nectar. »

OVIDE
Les Métamorphoses.


     L'Utopie, c'est bien la quête inventive de l'âge d'or, le lieu littéraire privilégié où l'auteur peut projeter l'interrogation inlassable de son devenir rêvé dans le paradis perdu. Utopies 75 : quatre nouvelles qui, malgré des constantes dans le champ thématique, divergent étonnamment quant à leur finalité.

     La fête du changement (Michel JEURY)
     Un déterminisme socio-culturel inéluctable régit le pays utopique de Jeury. Ses arcanes ont été fondées par un créateur-démiurge, Oslobo Maslorovo, de façon à générer une organisation sociale anarchiste, une philosophie libertaire, un mode de vie chaleureux dans des villes-ventres-forteresses où « l'homme ne peut s'accomplir sans la société ». Accomplissement qui se réalise grâce au « changement ».
     La fête du changement pour nous, sociétaires du vingtième siècle, c'est le carnaval, la « mascarade », le jeu des masques, le déguisement qui permet de « changer de peau », d'endosser une autre identité, de se déposséder de soi pour quelques heures, de jouer les métamorphoses. Il est significatif que le théâtre ait une telle importance, une telle responsabilité (paradoxe ?) dans l'univers jeurien. Il s'agit même de psychodrames puisque, vécus grâce à la pression — poussée sociale, à l'aide d'« aidants » thérapeutes, ils font remonter de l'inconscient les désirs les plus profonds.
     Pour obtenir ce résultat, les psychiatres actuels utilisent aussi la narco-analyse. Il est intéressant de noter que le comportement des « patients » jeuriens vivant leur changement ressemble à une observation clinique postabsorption d'un psychotrope tel que le L.S.D. (transpiration, troubles de la diction, impression de dédoublement, désintérêt de la vie quotidienne, pertes de mémoire, cyclothymie etc...)
     Mais si, pour nous, déguisement ou drogue ont des effets temporels limités et nous rendent à nos personnalités inchangées, le « devenir » des habitants du Variana passe, lui, par l'accomplissement total de leurs personnalités.
     Jeux de masques, mystification, mythification... Oslobo Maslorovo prend figure de héros (dieu) mythique et engendre son contraire, le démon Torogoun, l'ennemi imaginaire qui permet la mise au jour de pouvoirs psychiques supra — normaux. Naissent ainsi, véritables exutoires de l'inconscient, les armes à mirages, exhalaisons sulfureuses des monstres que chacun porte en soi.
     « Torogoun, c'est le mal. La lutte contre le mal ne doit jamais cesser. »
     Itinéraire mystique ? N'en doutons pas. La fin de la nouvelle a des résonances quasi messianiques avec la vision de ce peuple chassé de son pays, essaimé pour conquérir la Terre « par la douceur et l'amour ». Nous ne sommes pas loin de l'évangile de Saint Marc (verset 15, chapitre 1 6) « Allez par le monde entier, proclamez la Bonne Nouvelle à toute la création. »
     Etonnante (Bonne !) nouvelle que cette « fête du changement ». Admirablement écrite, solidement étayée dans sa construction politico-sociale, cette utopie nous livre une surprenante réflexion sur les interactions réel-imaginaires.

     Un souvenir de Pierre Loti (Philippe CURVAL)
     La société utopique de Curval présente des constantes avec celle de Jeury.
     Comme le Variana, Nopal est un univers socio-culturel fabriqué de toutes pièces.
     L'ombre d'une entité mythique (très « chargée » culturellement) « le prestigieux Mandrake «  (et même prestidigieux) pèse dans les esprits nopalais.
     La nudité et le coït sont vécus avec un exhibitionnisme joyeux.
     Moteur de l'utopie, le changement règne impérativement sur les êtres et les choses. « Sur Nopal, rien n'est stable, rien n'est durable. Une seule chose compte, l'exploration des possibles. »
     Le but du « passage », nécessité biologique indispensable au changement, « clé essentielle de l'existence » (ou clé existentielle) est de réunir en une seule entité, le ça et le moi, conscient et inconscient, notre double personnalité.
     « Vélanivolévi, le freud » aide à la mise au jour des fantasmes et des refoulements, permettant ainsi la fusion des deux principes antagonistes. Son rôle est de préparer au « passage ».
     « Sévy, le sartre » distingue ceux qui sont voués au passage de ceux qui sont déjà passés, mettant un terme à leur névrose existentielle grâce à l'introspection de leurs propres contradictions.
     Quête existentielle et manifestations extériorisées de l'inconscient (comme l'actualisation du rapport nourriture/sexe avec l'orgasme gustatif) sont les charnières de la nouvelle. Création-mutation érigées en système à durée limitée. Tout s'efface... jusqu'à l'identité (vampirisme de l'esprit qui permet d'atteindre le « nirvâna absolu du vide sémantique », réduction aux fonctions neuro-végétatives). Tout se désintègre, y compris Marjorie qui mourra de n'avoir pas suffisamment désappris ses attaches et le concept-mère (« la Terre », matrice originaire), et peut-être d'avoir raté sa révolution. Il peut sembler à cet égard très douteux d'avoir associé l'abstraction ésotérique « Mandrake » au marxisme en fondant le « parti marxiste-mandrakiste ». D'autant que la révolution de Marjorie se révèle rapidement gratuite et sans fondement. Les sophismes développés avec une agressivité primaire et immature la rendent d'autant moins crédible. Bien falot (-crate), le personnage de Marjorie !
     Malgré une certaine inflation de la description dans ses débuts, cette nouvelle trouve rapidement un rythme rapide. Le foisonnement des idées n'a d'égal que l'utilisation explosive de l'humour nourri de référents culturels. Cet humour « position de refus par rapport (...) à la mort » (interview de Curval in ARGON 7) dont le plus visible exemple est l'anagramme final. Cette chute ne suffisant d'ailleurs pas à expliquer le choix du nom du héros qui renvoie sans doute à l'exotisme du célèbre écrivain, manifeste dans les descriptions liminaires. La citation en exergue de M. TOURNIER finit de nous éclairer.

     Au creux des Arches (Christine RENARD)
     Pour Christine Renard, l'utopie c'est la découverte d'un ventre qui permet le retour à l'éclat fœtal.
     La planète Ere est une étonnante réponse à ce désir. Ses habitants sont moins prégnants que leurs étonnantes Maisons-matrices, dotées du doux nom d'« Arches » (sens biblique). Et la quête de l'héroïne (architecte, ce n'est pas un hasard : elle a passé sa vie à rêver la maison idéale) semble prétexte à décrire ces extraordinaires logements utérins.
     Sur la planète Ere « il n'est d'émotion, il n'est de passion que pour les Arches ». Les rapports de classe sont des rapports de sexe : les hommes sont proprement exclus du paradis, intrus dans leur propre monde, ils n'ont pas droit aux Maisons. Pour entrer dans l'une d'elles, ils doivent lui être présentés sur le seuil par son habitante, et l'Arche (mère possessive — exclusive) peut ne pas les accepter. On « prend » l'Arche en même temps que l'Erienne. Rite de pénétration-possession.
     L'assimilation à un sexe féminin est poussée à l'extrême. La couleur des Maisons est rose, ocre ou pourpre, et l'une des scènes majeures de la nouvelle est « le viol » d'une Arche par un Terrien. Acte qui marque profondément l'héroïne et sur lequel elle revient avec une insistance redondante.
     « Le viol brutal de l'Arche close. Il avait déchiré la grande feuille, celle qui protégeait la secrète intimité de l'Arche. »
     Paradoxalement, ce viol perpétré par un homme, avec un couteau, substitut phallique, fait renaître à la vie l'Arche qui dépérissait mortellement après avoir chassé son habitante. Cette dernière, atteinte d'aphasie (suite à son exclusion) retrouve l'usage du cri au moment du viol de l'arche-mère. Il ne s'agit pas d'un cri orgastique, mais bel et bien du cri du nourrisson, opérant en sens inverse. La perforation de la membrane permet la réintégration de la matrice. Au lieu de suivre immédiatement l'expulsion de l'utérus, le cri du fœtus précède le retour à l'élément maternel, en dehors duquel la vie n'est pas possible.
     Une passation de pouvoir Arche — Erienne crée les fondements cycliques de la dépendance la plus absolue. Les Arches ont déchargé les Eriennes de toute responsabilité vis-à-vis de leur progéniture. Ce sont elles exclusivement qui couvent les œufs, les amènent à maturité, s'occupent des enfants (du sexe féminin). En échange de quoi, la petite fille ainsi maternée doit à son tour couver les œufs de l'arche-mère (dans sa poche marsuptiale) et littéralement « mettre au monde » sa future Maison (fille de sa mère !)
     Le comportement osmotique fille/Arche est poussé à l'extrême. Déclaré « contre nature », l'amour d'une Erienne pour quelqu'un d'autre que sa Maison entraîne le dépérissement de celle-ci. Volontiers égoïstes et susceptibles, les Arches pratiquent une forme raffinée de chantage à l'affection. L'affirmation de soi, d'un moi critique, provoque irréversiblement la perte de leur amour. Elles peuvent de surcroît avoir des troubles psychotiques, devenir folles et tuer habitante et bébé... ou dévorer les œufs confiés à elles au fur et à mesure (méthode eugénique... ou conduite monstrueuse d'une mère ogresse dévoratrice ?)
     Cette obsession de l'état fœtal, traumatisme de la naissance « mal digéré » (cf. FREUD) qui hante le Je narrateur et met en scène une imago maternelle archaïque nous donne une nouvelle furieusement individualiste qui contraste curieusement dans son statisme avec les deux précédentes fondées sur le changement. L'idée est originale, le récit, linéaire, bien écrit, fonctionne sur un schéma simple, voire simpliste (quant aux caractères dichotomiques des deux Terriens, par exemple).
     Monde utopique ? Il nous présente bien étrangement un univers négatif, irresponsable, inhibiteur, « monde égoïste, sexiste et vaginocrate, négatif de notre société phallocrate. » (D. GUIOT — « Point No- dal » in ARGON 5)

     Le monde enfin (Jean-Pierre ANDREVON)
     A la lecture du « Monde enfin » on éprouve tout d'abord un intense sentiment d'exaspération. Né de la description effroyablement minutieuse ( ?) (assurément Andrevon écrit le nez collé à son encyclopédie, le plus infime détail ne nous est pas épargné), il cède lentement le pas à une singulière fascination.
     La nouvelle d'Andrevon fonctionne sur deux plans qui s'interfèrent un plan rapproché, très net, découpé, descriptif de la longue-lente émigration vers le sud avec intrusion directe des signes d'un monde révolu (sac en plastique Prisunic, vieilles cartes Michelin avec publicité « ZX tous temps »...) ; un plan d'ensemble, plus flou qui se surimpressionne sur l'autre en filigrane et par moments prédomine, superposition des souvenirs sur l'écran crevé de la mémoire. Des inserts explicatifs, inventaires de l'autodestruction des souvenirs sur l'écran crevé de la mémoire. Des inserts explicatifs, inventaires de l'autodestruction de l'homme, opèrent comme ponctuation.
     « La race humaine avait cessé de se reproduire tout simplement et inéluctablement (...) Pour les rares survivants de par le monde, le troisième âge s'était mué en une sorte d'âge d'or. »
     Revanche de la vieillesse, abandonnée, négligée, méprisée ? Comment y croire quand la communauté Pierre Fournier ( !) se présente comme « organisme vivant en sommeil » dans son déclin, quand le seul objet de conversation de Marianne, monologue inlassablement répété, tient dans une seule petite phrase, lourde, lourde de sens « Je vais bientôt crever », quand « le vieux, le vieux, le vieux » cavalier (vieux !), en route vers sa mort fait un aussi poignant contraste avec la nature environnante. Carcasse épuisée contre vitalité débordante.
     L'âge d'or n'est pas pour les vieux, non. Le cavalier meurt seul, déchiré par la douleur, sans avoir atteint la mer, sans avoir rejoint les douces eaux maternelles. Pour tout linceul, le tube digestif des animaux, oiseaux, insectes qui dévorent son cadavre, aussitôt recyclé.
     L'utopie c'est le monde sans l'homo sapiens, délivré du prédateur humain.
     Et c'est à une longue traversée du cimetière déserté de l'humanité désagrégée que nous convie Andrevon, avec un pessimisme d'autant plus noir que sa précision le rend plus crédible, plus présent. Le monde en miettes. Avec des tableaux surprenants comme la folle de Valence (collection de stéréotypes, cerveau tautologique-bande magnétique bouclée sur elle-même rediffusant de vingt-quatre heures en vingt-quatre heures le même enregistrement-inventaire socioculturel) ; la nuit passée dans l'urine chaude du cheval, sous l'haleine fétide d'un cadavre ricanant en pleine décomposition, sur le plancher d'une chambre en ruine hantée par une grande chauve — souris ; la rencontre avec les lions (échappés d'anciens parcs zoologiques) couchés en pleine nationale 100 envahie par les herbes.
     Texte provocateur, visionnaire. Doué de l'implacable pouvoir hypnotique du serpent, ce récit hyperréaliste (mise en scène originale de la fin du monde, archétype de l'inconscient collectif) apparaît comme une actualisation prophétique du devenir humain.
     Quatre des plus importants auteurs français de SF. Quatre textes dont un seul, celui de Jeury reflète un certain optimisme. La violence a changé d'objet. De force brutale, physique, primaire d'autant plus prégnant que plus intellectualisé.

Joëlle WINTREBERT
Première parution : 1/1/1976
dans Fiction 265
Mise en ligne le : 1/12/2014


 
Base mise à jour le 9 septembre 2017.
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