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L'Homme à rebours

Philippe CURVAL

Science Fiction  - Robert LAFFONT, coll. Ailleurs et demain n° (28), 1er trimestre 1974
272 pages, catégorie / prix : nd, ISBN : néant
Couverture

    Quatrième de couverture    
     Le voyage analogique ouvre-t-il la porte
     sur des univers imaginaires ou
     sur des mondes parallèles et bien réels ?
     C'est la question que se pose Félix Giarre,
     égaré dans un désert où la réalité semble lui obéir,
     qui doute de son identité, de son origine,
     de son pouvoir.

     Philippe Curval, revenu à l'imaginaire
     après un long détour par le roman classique,
     donne à la science-fiction française une oeuvre
     d'un ton absolument original.


    Prix obtenus    

    Cité dans les Conseils de lecture / Bibliothèque idéale des oeuvres suivantes :    
Annick Béguin : Les 100 principaux titres de la science-fiction (liste parue en 1981)
Association Infini : Infini (1 - liste primaire) (liste parue en 1998)
 
    Critiques    
 
     « Qui suis-je ? » demande Felice Giarre, p. 13. Le lecteur peut trouver un commencement de réponse p. 223. « Elle ronronnait, cette putain qui serait dieu. Et quand elle serait dieu, qui l'empêcherait de donner son fils aux hommes ? Elle était là, immanente, elle connaissait son futur et celui de son fils. J'attendais le nom qu'elle allait prononcer, je le connaissais. »
     Ce nom étrange pour l'homme-enfant : fELIcE Giarre. (« Quelques-uns de ceux qui étaient là, l'ayant entendu, dirent : Voici, il s'appelle Elie. » Marc 1 5. 35.) Le destin de Felice Giarre est de toute évidence christique. L'homme à rebours ressemble beaucoup à une allégorie de l'incarnation. Une gnose. Toute tentative d'explication spirituelle de l'univers — mystique ou gnostique — passe par des sentiers battus qui se perdent peut-être dans un désert absurde (titre du premier chapitre). Et le cri de Giarre, tout à la fin du livre, évoue le terrifiant « Eloï, Eloï, lama sabachtani ? »
     « Assurément, cet homme était le fils de Dieu. » (Marc 15. 39).
     « Ici le temps est démoli, seul le présent s'étire au long d'une dimension unique, » (p. 13). Et p. 15 : « Je tente de reconstituer un monde cohérent avec les morceaux d'un puzzle qui me sont livrés au hasard... » Au hasard ? Peut — être. Savant hasard, en tout cas.
     « Je crie, cri ridicule. Etre ainsi, nu dans le désert, et crier ! » (p. 16).
     « Enfant-adulte, né une seconde fois dans un univers insensé, je dois sortir de l'hébétude où ce monde me plonge et trouver une issue à ce cycle : fuir, chasser, manger, dormir, être chassé, » (p. 18).
     Voici toute l'histoire, car telle est la destinée de Felice Giarre.
     Roman de science-fiction ? Oui, puisque le « voyage analogique » permet de passer d'un univers parallèle à un autre, à travers la dimension sigma. Oui, puisque Balthazar N'Kuma, le roi mage, remonte dans le passé grâce à une technique héritée des hommes de la préhistoire. Oui, puisque plusieurs sociétés futures nous sont décrites avec précision. Un Ordinateur règne sur la planète. Les hommes ont conquis l'immortalité et les extra-terrestres sont arrivés. C'est le côté le plus banal du livre.
     Roman fantastique ? Oui, sans nul doute, et qui distille avec art l'« inquiétante étrangeté ». Mais il est difficile de savoir si Philippe Curval a utilisé dans L'homme à rebours les techniques de Raymond Roussel qui lui avaient admirablement réussi dans Les sables de Falun. En tout cas, on éprouve un semblable malaise, secret, étouffant et excitant à la fois, en suivant Felice dans les sables du désert aux sept tours. Ce monde — rêvé, inventé, recréé ou Dieu sait quoi — paraît finalement plus réel que celui d'où le héros est issu et que celui dans lequel il sera projeté un peu plus tard, plus réel que la Sicile des vacances, plus réel que Notre-Dame de l'Ordinateur. On sent bien que l'auteur croit plus à son univers intérieur qu'aux futurs plus ou moins conventionnels de la science-fiction, dont il se sert pourtant avec maîtrise. Dans les deux premiers chapitres, le ton s'apparente à celui du fantastique « classique » et l'on pense à Marcel Schneider et à Buzzati, voire à Julien Gracq. On y pense en passant, car Philippe Curval n'a point de modèles et les influences qu'il a pu subir sont si bien assimilées et depuis si longtemps qu'elles sont devenues à peu près indiscernables. « Ce que nous cherchons dans le fantastique, ce n'est pas une évasion, un alibi, encore moins une revanche : nous cherchons un secret qui est à la fois le secret de l'homme et de l'univers. Il ne consiste pas dans un mot, le maître mot, pas même dans un signe ; peut-être n'est-il qu'aspiration, pressentiment ; sa réalité se manifeste par éclairs » 1. Cette réflexion de Marcel Schneider s'applique exactement à la quête de Felice Giarre.
     Roman littéraire, par la richesse des notations, par l'écriture, ciselée, un peu sophistiquée, et parfois à la limite de la préciosité. Les descriptions, notamment, sont superbes. « Le brouillard se teinte par endroits de violet, il se nacre et s'irise ; des pans d'ombre se creusent çà et là dans sa continuité et font surgir, à perte de vue, des labyrinthes mouvants » (p. 26).
     « Un soleil géant écrase l'horizon de sa masse rubescente. Il fait suinter des pavés une rouge liqueur de lumière » (p. 57). Le style : à la fois force et faiblesse de l'œuvre. Tout est si bien dit, si bien senti que le lecteur se laisse porter, se laisse bercer, sans être jamais tout à fait pris. L'admiration va de pair, ici, avec un certain détachement. La forme, sans cesse, recouvre le fond, comme les vagues recouvrent le rivage. « Le tableau se compose selon des normes inconnues. Le jour est traversé par des coulées de liqueurs colorées, gros cumulus et moutonnements de l'herbe transforment et démultiplient les projections lumineuses qui émanent du mur » (p. 69).
     Ainsi, la qualité littéraire affaiblit souvent l'impact du récit — ce qui est peut-être voulu. Effet de gomme. Philippe Curval souhaite que le mainstream phagocyte au plus tôt la S.F. et il ne s'en cache pas. N'empêche qu'il est coincé. Nous sommes tous coincés.
     Nouveau roman, L'homme à rebours est aussi cela, par sa structure éclatée, par l'attention extrême portée aux objets, par l'importance accordée au langage, par la recherche formelle du chapitre 6 : « Je m'endors au sein de l'énergie. Tu es Felice Giarre, regarde ce monde qui ne ressemble à aucun de ceux que tu connais. Giarre est debout, face à un mur de lumière dont l'éclat sculpte son corps. Tu es nu, encore une fois. Il se palpe, » (p. 62). Mais ce livre se rattache aussi à une tradition plus secrète — et cela je ne suis pas sûr que l'auteur l'ait voulu. Cette tradition est la Tradition même. Un nom vient naturellement sous la pointe feutre : celui de Raymond Abellio. La querelle entre les immortels et les mystiques, qui court en filigrane du récit, c'est celle qui oppose déjà les gnostiques aux mystiques dans la pensée traditionnelle, du moins en Occident. Et c'est bien du côté de la gnose que penche l'auteur de La forteresse de coton. La quête de Felice Giarre est une quête de la vérité, de la connaissance, du secret — le secret intime de Dieu. Et certaines pages de L'homme à rebours pourraient fort bien illustrer certains chapitres de La structure absolue ; la sensation y est pourchassée jusque dans ses infimes nuances : « Une odeur ténue ! Elle pique mon désir avec une surprenante acuité, parfum léger, sucré, salé, musqué de la peau, épice douce de la peau, cela sent bon le chaud, le lavé, l'étrillé » (p. 92). La perception entière s'y développe, s'y « enlève » avec une ampleur et une richesse d'essence presque métaphysique. « Au plan de l'acropole, miniature de marbre blanc sur laquelle s'accrochaient le rose et l'ocre rouge, se superpose celui de Parouen, en fondu enchaîné. La cité s'étale devant moi ; la nuit s'est faite, les lumières se sont levées, aurore scintillante, multicolore où le blanc-bleu domine. » (p. 247). La sensualité l'emporte sur la sensibilité, comme chez Abellio. Ce n'est pas un hasard. La première est un moyen de connaissance ; la seconde n'est qu'un brouillage de la réalité qui mène au mysticisme. La démarche de Philippe Curval est logique, intellectuelle, moderne. Son inconvénient est d'entraîner une certaine froideur qui est le principal défaut du livre (défaut en partie compensé, d'ailleurs, par l'humour et par la justesse et l'acuité des notations psychologiques).
     Un roman donc qui ne doit rien — mais ce qui s'appelle rien — à la science-fiction américaine, qui est en fin de compte presque trop français. L'homme à rebours : le grand tournant de Philippe Curval et peut-être de la science-fiction française.
     J'aime ta planète sauvage. « Souviens-toi de moi, Felice Giarre, quand tu viendras dans ton règne... » (Luc 23. 42).

Notes :

1. Marcel Schneider : Déjà la neige, précédé de Discours du fantastique, Ed. Grasset.

 

Michel JEURY
Première parution : 1/3/1975
dans Fiction 255
Mise en ligne le : 1/5/2015

 
    Critiques des autres éditions ou de la série    
Edition J'AI LU, Science-Fiction (2001 - 2007) (2004)


     Felice Giarre s'ennuie ferme, prisonnier d'un monde aseptisé où les arts sont prohibés et remplacés par les drogues. Il ne lui en fallait pas plus pour accepter de jouer le cobaye humain pour l'inventeur du « voyage analogique » et se trouver ainsi projeté dans des mondes parallèles. C'est sur l'un de ces mondes (Terre X) que Giarre, au contact de l'Ordinateur Central, va découvrir qu'il est peut-être leur Créateur... Trente ans après sa première publication, L'homme à rebours nous est présenté dans une version amplement remaniée. Philippe Curval ne s'est pas contenté, comme c'est souvent le cas dans ce genre d'exercice, de changer ici une virgule ou là un mot : il nous offre une véritable réécriture. La langue y est incontestablement plus fluide, plus harmonieuse, plus mûre que celle de l'original. Des adjectifs ont été supprimés, des répétitions effacées, certains passages déplacés, d'autres encore changent de point de vue. Même épuré de la sorte, le texte conserve sa force initiale, née de la rencontre abrasive d'une science-fiction métaphysique, réflexive, et d'un style poétique, sauvage, sans cesse sur le fil du rasoir. Les choix de Philippe Curval sont parfois discutables, par exemple quand l'urgence imparfaite du texte original est supplantée par la musique parfaite d'une phrase impeccablement construite. Pour dire les choses crûment, tandis que le style de la version 1974 était, presque animal, voire sexuel, dans ses maladresses même — ainsi en adéquation totale avec Felice Giarre et ses créations inachevées-, celui de la version 2004, plus sensuel, paraît trop mûr pour son personnage.

     Philippe Curval, par ailleurs, a tenté de dépoussiérer son texte. Ainsi, on ne dit plus subconscient mais inconscient. De même, l'idée aujourd'hui relativement obsolète d'un Ordinateur Central tout-puissant est à présent justifiée par les tendances centralisatrices de la société de Terre X. On pardonnera sans peine le syllogisme, que seul un esprit retors pouvait faire remarquer... Le mot « ordinateur » est du reste souvent remplacé par des termes plus modernes, tels que « intelligence artificielle » ou « entité informatique », renforcés par de discrets emprunts au lexique informatique contemporain.

     Cette nouvelle version s'adresse donc avant tout à ceux d'entre vous qui n'ont jamais lu L'homme à rebours. Pour ceux-là, le plaisir de la découverte sera intact. L'amateur d'une langue finement ciselée préférera lui aussi la version 2004, plus rythmée, plus aboutie. D'autres, attachés au texte original jusque dans ses défauts, lui resteront fidèles. Mais dans tous les cas, L'homme à rebours demeure un chef-d'œuvre de la SF française et constitue l'un des sommets de la carrière de Philippe Curval.

Olivier NOËL
Première parution : 1/6/2004
dans Galaxies 33
Mise en ligne le : 22/12/2008


 
Base mise à jour le 9 septembre 2017.
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