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Les Dieux eux-mêmes

Isaac ASIMOV

Titre original : The Gods themselves, 1972
Première parution : Doubleday & Company, New York, 1972

Traduction de Jane FILLION
Traduction révisée par Sylvie DENIS
Illustration de Alain BRION

GALLIMARD (Paris, France), coll. Folio SF n° 120
Dépôt légal : novembre 2002
448 pages, catégorie / prix : F9
ISBN : 2-07-041977-0   
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     En 2070, la Terre vit dans la prospérité et le bonheur grâce à la Pompe à Electrons, qui fournit une énergie illimitée et gratuite. Une découverte extraordinaire, à moins que... A moins que cette invention miraculeuse ne constitue à plus ou moins longue échéance une menace imparable pour notre Univers ; un piège tendu par une civilisation parallèle pour annihiler notre réalité. Seules quelques personnes ont pressenti la terrible vérité : un jeune physicien marginal, une Lunarite intuitionniste, un extraterrestre rebelle vivant sur une planète qui se meurt. Mais qui les écoutera ? Qui les croira ? Contre la stupidité, les Dieux eux-mêmes luttent en vain. Avec ce roman ambitieux et captivant qui marquait son retour à la science-fiction, Isaac Asimov a obtenu le prix Nebula 1972 et les prix Hugo et Locus 1973.

     Figure emblématique et tutélaire de la science-fiction, Isaac Asimov (1920-1992) s'est imposé comme l'un des plus grands écrivains du genre par l'ampleur intellectuelle de ses créations littéraires. Il se rendit mondialement célèbre grâce aux séries Fondation et Les Robots.

    Prix obtenus    
Hugo, roman, 1973
Locus, roman, 1973
Nebula, roman, 1972

    Cité dans les pages thématiques suivantes :     

    Cité dans les Conseils de lecture / Bibliothèque idéale des oeuvres suivantes :    
 
Stan Barets : Le Science-Fictionnaire - 2 (liste parue en 1994)
Association Infini : Infini (1 - liste primaire) (liste parue en 1998)

 
    Critiques    
     À la suite d'une série d'heureux hasards scientifiques dont il n'a été que l'instrument, un jeune chercheur du nom de Frederick Hallam a réussi à mettre au point une « pompe à électrons », qui, par un habile échange de matière avec un univers parallèle (ou para-univers), permet de produire une énergie illimitée pour un coût négligeable. Seulement, il y a un hic : on ne sait rien des motivations des para-hommes qui échangent contre notre tungstène le plutonium qui produit cette fabuleuse énergie, et certains esprits chagrins pensent que l'affaire pourrait comporter des risques majeurs pour la stabilité de notre univers. Mais comment se faire entendre des autorités quand Hallam passe pour le plus grand bienfaiteur de son époque ?


     Dans sa pièce intitulée La pucelle d'Orléans (1801), Schiller fait dire au personnage de Lord John Talbot que « contre la stupidité, les dieux eux-mêmes luttent en vain. » (« Mit der Dummheit kämpfen Götter selbst vergebens »). De cette réplique fameuse, Isaac Asimov tira le titre de son roman, et celui de chacune des trois parties qui le composent. Mais plus que cela, il en tira l'idée-force, la substance même.

     Car derrière l'argument scientifique, omniprésent au premier plan du roman et dans ses dialogues 1 — et que mes modestes compétences ne me permettent pas vraiment de discuter — , il est manifeste qu'Isaac Asimov s'est donné pour but de stigmatiser la bêtise et l'aveuglement de ses semblables, et singulièrement de ceux qui devraient pourtant être les plus éclairés et les plus objectifs d'entre tous : les scientifiques. Le tableau que brosse Asimov est à désespérer du genre humain — voire para-humain : à quelques rarissimes exceptions, aucun de ses personnages n'est guidé par un motif louable. Ceux qui prétendent faire le bien le font mal, et pour de mauvaises raisons ; ceux qui cherchent à faire le bien mieux que les autres ne le font pas dans ce but essentiel, mais avant tout pour solder de vieilles querelles personnelles — et ils s'en cachent à peine. Que d'égoïsmes ! Que de noirceur ! Bien sûr, l'intervention d'un idéaliste sauveur du monde n'aurait pas été préférable, loin de là. Le héros motivé par sa seule noblesse d'âme (et qui disparaîtra une fois se tâche accomplie, de peur qu'on lui tresse des lauriers) a fait son temps. Mais tout de même, fallait-il tomber dans l'excès inverse ? Asimov garde-t-il de sa corporation d'origine une image si sombre ? Ou nourrirait-il une rancune un peu mesquine envers une confrérie qui ne l'a jamais vraiment accepté, comme il le relate dans son autobiographie 2 ? Toujours est-il que dans le monde des Dieux eux-mêmes, il semble qu'il n'y ait pas plus de « bon docteur » que de blé en branche (et encore).

     Pour en revenir à son autobiographie, Asimov y raconte également tout le bien qu'il pense de ce récit, qui marqua son retour au roman de SF après une interruption de près de quinze ans.. Ce roman, selon lui, contiendrait certaines de ses meilleures pages, et mettrait notamment en scène, dans sa deuxième partie, les extraterrestres les plus réussis de toute la science-fiction. Une remarque que le lecteur familier de l'autocongratulation asimovienne prendra avec les précautions d'usage... Pourtant, on concèdera à l'auteur que cette partie est incontestablement la plus intéressante du roman, celle qui surprend le plus sous sa plume. Elle constitue de surcroît une enclave d'imagination pure entre deux tranches de discours à haute densité scientifique que certains lecteurs (dont je suis) pourraient trouver fastidieux. On n'en tiendra pas pour autant rigueur à l'auteur, à condition de considérer que la qualité d'un sandwich dépend surtout de ce qu'on trouve à l'intérieur du pain.


     En 1973, Isaac Asimov rafla pour Les Dieux eux-mêmes les principales récompenses littéraires du genre : prix Hugo, prix Nebula et prix Locus. Les esprits forts y verront surtout un hommage rendu à l'ensemble de son œuvre romanesque, ce retour tardif au roman de SF fournissant aux diverses académies et conventions un bon prétexte pour décerner à l'auteur tous les prix auxquels il aurait raisonnablement pu prétendre au plus fort de sa production de romancier — à une époque où ces awards n'existaient pas encore (bien sûr, une telle hypothèse aurait mis le maître en rage). Mais les inconditionnels d'Asimov se jetteront sur ce roman, qui les changera un peu des histoires de fondations et de robots... Quant à ceux qui goûtent le moins son œuvre de SF, ils peuvent toujours se risquer à la lecture des Dieux eux-mêmes. Au pire, ils ne seront pas surpris. Au mieux, ils le seront agréablement.

Notes :

1. On renverra le lecteur à la préface de l'ouvrage, où Asimov relate le défi scientifique (lancé malgré lui par Robert Silverberg) qui décida de son projet littéraire.
2. Moi, Asimov (I, Asimov, 1991, disponible actuellement chez Folio SF).


Julien RAYMOND (lui écrire)
Première parution : 18/2/2005 nooSFere


     (Critique commune des Dieux eux-mêmes et des Histoires mystérieuses)

     Lorsqu'on a découvert la SF avec Asimov, ou presque, entre J'ai lu et Denoël, à une date non précisée (tempus fugit), la nostalgie et une sorte de tendresse conduisent à penser que les autres, les jeunes (les veinards), devraient faire de même. Et à se réjouir de rééditions chez Folio. Et à envoyer au diable ceux pour qui tout cela est vieillot. Démonstratif et abstrait. Pas très bien écrit. Pas assez baroque. Pas flamboyant. Après tout, côté polar, on continue à lire Agatha Christie. Ce qui n'empêche pas de lire aussi des auteurs « modernes ». Or si la SF n'est pas pluralité, il n'y a plus qu'à tirer l'échelle.
     Les Dieux eux-mêmes, très salué lors de sa parution en 1972 (prix Nebula, Hugo et Locus), présente bien des caractéristiques d'un roman de l'Age d'Or. Collage de trois novellas sans unité de lieu (la Terre, un monde parallèle, la Lune) ni de personnages, ou fort peu, mais si imbriquées qu'on se demande comment réagirent ceux qui les lurent séparément. Impossibilité scientifique rendue plausible comme point de départ. Enjeu démesuré (la survie de deux univers). À-côtés qui le sont tout autant (expliquer le big bang !). Pincée de pouvoirs psy (point trop : on n'est pas chez Van Vogt). Personnages liés aux milieux scientifiques. Style sans effets, voire plat, avec juste de curieuses numérotations des chapitres, comme une fausse concession à une littérature plus expérimentale. Rationalisme affiché. Foi dans la science, infiniment dangereuse entre les mains d'imbéciles prétentieux mais qui permet in fine de remédier aux pires errements. Et, autre concession aux temps, une façon de parler du sexe peut-être gauche, mais aussi ironique, décalée, libérale ou libertaire contre les autoritarismes et les puritanismes, entre extraterrestres gazeux autorisant tous les décalages et société lunaire peu pudibonde — ce qui n'interdit pas d'y développer une relation très « fleur bleue ». Avec tout ça, la pompe à énergie infinie qui fait la gloire d'un crétin prétentieux risquant de déclencher une catastrophe définitive, il faut sauver le monde. En essayant de faire éclater la vérité dans les trois lieux déjà invoqués. Occasions d'explorer des univers étrangers (y compris le premier, celui des fausses gloires et des autoritarismes universitaires). Et vous ne comptiez tout de même pas sur Galaxies pour vous en raconter davantage ? Allez lire le roman. En profitant de ce que les scories de la première traduction ont été gommées par Sylvie Denis, qui a fait un travail formidable.
     Et profitez-en pour lire les Histoires mystérieuses. Quatorze nouvelles, énigmes policières avec un faible pour les solutions liées à la difficulté à se réadapter à notre vieille Terre, mais aussi avec deux messages fort cryptés, un simulateur prétendument sous l'effet d'une drogue, un crime sans enquête mais avec machine temporelle, un assassinat par boule de billard et antigravité, un sauvetage macgyveresque ante lineram débouchant vingt ans après sur une énigme, une affaire nullement science-fictive mais menée parmi des scientifiques, deux pochades expliquant l'une comment une poule pond des œufs d'or, l'autre comment justifier un infâme calembour, plus une affaire de sauts dans l'espace-temps sans rapport avec le reste, mais évitant d'être treize à table. Les méchants grinceront que le coupable est toujours le colonel Moutarde dans le salon avec le chandelier, mais ils sont injustes, on vient de le voir. Peut-être n'aiment-ils pas la SF classique, fondée sur des hypothèses paradoxales et une logique en béton armé. Qu'ils n'en dégoûtent pas autrui, lequel passera d'excellents moments à (re) découvrir ces textes. Sans arrière-pensée.


Éric VIAL (lui écrire)
Première parution : 1/4/2003 dans Galaxies 28
Mise en ligne le : 1/9/2005

 
    Critiques des autres éditions ou de la série    

 
Edition GALLIMARD, Folio SF (2012)


     Nous sommes en 2070, selon la quatrième de couverture. Sauf que 2070 est censé être la date d'une découverte fondamentale pour l'humanité, celle de la Pompe à Electrons, mais l'action, en fait, prend place trente ans plus tard (cf. p. 17). Bon. Sauf que p. 93, on nous informe que les quasars ont été découverts « il y a quelque cinquante ans », donc en 2020, alors que les premiers ont été observés à la fin des années 1950 (le mot quasar date de 1964). Tout ceci pour prévenir le lecteur que Les Dieux eux-mêmes, roman qui, en 1972, marqua le retour d'Isaac Asimov à la littérature de SF après une quinzaine d'années d'absence, n'est pas un modèle de cohérence.

     Un dénommé Hallam, médiocre radiochimiste proche de la placardisation, découvre un jour dans son bureau que du tungstène 186 a muté en plutonium 186, un élément dont l'existence est impossible dans notre univers. Il en déduit rapidement que cette matière vient d'ailleurs, que des créatures intelligentes, appartenant à un « para-univers », cherchent à communiquer et surtout à échanger de l'énergie, ce qui aboutira à l'élaboration de la Pompe à Electrons. Mais cette découverte est-elle sans danger ? Question soulevée trente ans plus tard par un jeune physicien, qui s'est mis en tête de faire l'historique de cette découverte, jusqu'à se heurter à Hallam, devenu le grand mandarin de la physique mondiale.

     Asimov raconte trois histoires, trois fois la même en fait : comment quelqu'un parvient à démontrer la dangerosité de la Pompe à Electrons. L'histoire qui fait l'objet de la première partie présente les efforts de Lamont, historien improvisé, puis finalement ennemi impuissant de Hallam. Un début particulièrement dur pour le lecteur qui, s'il veut lire de la SF de laboratoire, ferait mieux de préférer Savtchenko, Gor ou Iourev à Asimov, car ceux-là, au moins, ne se contentent pas des querelles d'ego pour faire du texte, mais y ajoutent un bon paquet de réflexions philosophiques. Ennuyeux, lourd, ce premier récit laisse à penser que l'auteur aurait mieux fait de ne pas se remettre à écrire de la SF.

     Puis vient la deuxième partie, qui à elle seule aurait fait une formidable novella. Nous nous plaçons dans le para-univers, pour découvrir une civilisation, si l'on peut employer se terme, constituée d'êtres fluides, capables de s'interpénétrer, vivant non pas en binômes, mais en trinômes (un Rationnel, une Emotionnelle, un Parental). Ici, Asimov rompt avec tout ce qu'il avait pu produire auparavant pour se plonger dans l'étranger et le fascinant. Et si l'on peut regretter quelques éléments encore trop anthropomorphiques (un des êtres peut tenir quelque chose « dans sa main »), on n'en reste pas moins surpris par une forme de vie particulièrement crédible, mais qui n'est pas nécessairement originale (Brioussov, à qui Asimov avait déjà emprunté Trantor, montrait quelque chose de semblable en 1908).

     Alors évidemment, pour le lecteur, le retour, dans le cadre de la troisième partie, à des querelles de laboratoire, reste quelque chose de dur à avaler, d'autant plus qu'Asimov y débite parfois des choses curieuses, comme cette impossibilité pour une Lunarite (femme née sur la Lune, donc supposée frêle) de faire l'amour avec un Terrien sans se blesser, sachant que les Lunarites sont des sportifs accomplis et que rien après tout n'empêche madame de se mettre sur monsieur...

     Clairement, Les Dieux eux-mêmes n'est pas un bon roman (en dépit de la kyrielle de prix littéraires, notamment le Hugo, qui salua sa parution). Il n'a pas le panache des « Fondation », ni l'intérêt sociologique des Cavernes d'acier ou de Face aux feux du soleil. Il n'empêche qu'il mérite la lecture rien que pour sa partie centrale.

Patrice LAJOYE
Première parution : 1/4/2012
dans Bifrost 66
Mise en ligne le : 18/7/2013


 

Edition DENOËL, Présence du futur (1974)


 
     Les zélateurs de la nouvelle vague auront beau dire et beau faire, un nouveau roman d'Asimov est toujours un événement : lorsque le vieux paraît, le cercle de famille applaudit à grands cris, et lui accorde à la fois le Hugo (sans jeu de mots) et le Nebula ; et l'œuvre, à peine parue en magazine (Galaxy pour les parties 1 et 3, If pour la deuxième partie), est reprise en volume aux U.S.A. (chez Doubleday), puis traduite en français dès l'année suivante (chez Denoël), à l'inverse de Tyrann (J'ai Lu, 1972) qu'il avait fallu attendre 17 ans chez nous (cf. Fiction n° 240). Pour ma part, je n'ai cette fois pas eu le temps de le lire en anglais avant. 1
     Du coup, il ne me sera pas possible de critiquer la traduction comme j'ai la (mauvaise ?) habitude de le faire. 2 Tout au plus pourrai-je déplorer que des mots anglais, appliqués à des extraterrestres qui ne s'expriment pas plus dans la langue d'Albion que dans celle de l'hexagone, aient été conservés tels quels (Daddy, p. 90, au lieu de « papa », Mister Solide, p. 95, qui devient d'ailleurs Monsieur Solide p. 121 ; paraman, pluriel paramen, au lieu de « parahumains », pas — sim) ; que Jane Fillion soit brouillée avec le subjonctif (« aucune raison pour que les gènes... ne valent pas les autres », p. 236 ; « que vous veuillez », p. 276) ; et surtout que les explications scientifiques, déjà difficiles à suivre pour le commun des mortels, soient embrouillées encore par des hésitations (la « puissance d'interaction nucléaire » de la p. 58 devient « puissante interaction nucléaire » p. 281 et « forte interaction nucléaire » p. 319, le terme correct étant, je crois « force de cohésion nucléaire ») et même des erreurs caractérisées — « moins cinquante degrés absolus », p. 268, est une impossibilité, puisqu'à zéro degré absolu (-273° C) le volume d'un gaz parfait serait nul.
     Felix culpa cependant, si un science-fictioniste français parvient un jour à en tirer un roman de l'envergure de celui qu'Asimov a bâti sur la notion aberrante de « plutonium 186 » utilisée un jour devant lui par Robert Silverberg ! Non seulement le plutonium 186 ne figure pas à la table de Mendeleïev, mais il n'y figurera jamais, car le nombre de protons serait trop grand par rapport au nombre de neutrons. Mais, se dit Asimov, le plutonium 186 existe, Silverberg l'a rencontré. Si la force de cohésion nucléaire de notre univers est trop faible pour qu'il y soit possible, c'est donc que son royaume n'est pas de ce monde, c'est qu'il vient d'un paradis, pardon d'un para-univers, où ladite force est supérieure.
     D'où deux questions : 1° : Que peut-il résulter dans notre univers de l'intrusion de plutonium 186 ? 2° : A quoi peut bien ressembler le para-univers où il existe normalement ? C'est de ces deux questions que découlent les deux premières parties du roman.
     Dans la première, il y a d'abord la conséquence scientifique : puisque le plutonium 186 contient trop de protons par rapport au nombre de neutrons, il va émettre des positons jusqu'à ce que ces protons supplémentaires soient devenus des neutrons, et que l'on ait à nouveau un corps stable : le tungstène 186. Bien entendu, cela s'accompagne d'une production d'énergie considérable. Or, l'énergie, notre monde en est grand consommateur (personne ne l'ignore plus depuis que Herr Schmitt, M. Smith et M. Dupont ne peuvent plus trouver aussi aisément et à aussi bon compte le picotin dominical pour leurs chevaux-vapeur) : une source d'énergie bon marché, non polluante, et qui ne risque pas d'épuiser les ressources de notre monde, puisqu'elle vient d'ailleurs, quelle aubaine !
     Il y a bien entendu un savant (Hallam) pour s'attribuer tout le mérite de la Pompe 3 et pour écraser à la fois ses devanciers et ses critiques. Parmi ces derniers, Lamont découvre le revers de la médaille : amener de la para-matière dans notre monde, c'est comme plonger dans un liquide chaud un glaçon qui va fondre peu à peu, pour donner finalement de l'eau à la même température que le reste, mais non sans abaisser un peu la température de l'ensemble : le plutonium 186 devient du tungstène 186 en s'adaptant à la cohésion nucléaire qui règne dans notre univers, mais non sans élever un peu cette dernière. Et, de même que le glaçon refroidit davantage le liquide le plus proche, et que le froid met un certain temps à se répandre plus loin, la forte cohésion nucléaire qui, diluée dans l'Univers, serait négligeable, reste concentrée dans le système solaire : la fusion, qui constitue la combustion solaire, est accélérée, et le soleil risque à brève échéance d'exploser en supernova. 4
     Certains messages échangés avec le para-univers avec l'aide de Bronowski permettent à Lamont de savoir que là-bas aussi on est conscient du danger. Mais contre la stupidité... Contré par Hallam, qui ne veut pas se voir frustré de sa gloire, Lamont se heurte à l'incrédulité générale : les gens pratiquent la politique de l'autruche, « ils n'ont en vue que le côté bénéfique de l'opération, remettant à plus tard de s'inquiéter des conséquences » (p. 59). Une fois de plus — les écologistes d'aujourd'hui en savent quelque chose ! — c'est en vain que Cassandre annonce la chute, que Laocoon répète 5 qu'il faut se méfier des cadeaux, qu'ils viennent des Grecs, des Arabes ou des dieux eux-mêmes.
     Mais pourquoi les dieux eux-mêmes ne mettent-ils pas fin à cet échange, dont Hallam se fait gloire mais dont ils ont été les initiateurs ? Il est dangereux pour eux aussi : car le tungstène 186 qui leur parvient en échange de leur plutonium 186 (échange de deux masses égales) et se transforme en plutonium 186, stable chez eux, en émettant vingt électrons par noyau, s'il leur fournit aussi de l'énergie, n'est pas non plus sans modifier la force de cohésion nucléaire qui prévaut chez eux, en la rapprochant un peu de celle de notre Univers ; et donc la fusion est rendue moins facile, et leur soleil moins actif. C'est pour répondre à cette question qu'Asimov, dans la deuxième partie, nous transporte dans le para-univers.
     Aspect scientifique : (1°) les étoiles y sont plus petites (vu l'intensité de la fusion, un astre de la taille des nôtres exploserait) et se consument plus rapidement (c'est d'ailleurs parce que leur soleil se refroidit que les paramen ont dû puiser de l'énergie chez nous) ; (2°) vu la force de cohésion nucléaire, les particules s'épandent moins, ont besoin de moins d'espace, et les corps peuvent donc s'interpénétrer ; ceci est éminemment valable pour les paramen et conditionne toute leur vie physiologique.
     Cela conduit le « bon docteur » à tout un développement, assez nouveau chez lui, sur les mœurs sexuelles de ces extraterrestres. Chez eux — et là l'imagination prend le relais de la déduction logique qui a mené jusqu'ici — c'est une triade qui correspond à notre couple 6. Pour que la fusion soit féconde, il faut qu'elle unisse un « flanc-gauche », une « médiane » et un « flanc-droit », en une sorte d'extase très prolongée où ils perdent toute conscience individuelle ; mais bien entendu, il y a d'autres possibilités lorsque seul le plaisir est recherché : « frottis » de flanc-gauche et de flanc-droit voire même « frotti-frotta » rocheux ! La triade donne naissance successivement à un flanc-gauche, un flanc-droit et une médiane, qui pourront à leur tour, une fois adultes, chercher chacun deux partenaires. Chaque élément est très spécialisé (on voit comme l'imagination d'Asimov est méthodique) : le flanc-gauche fournit la semence, la médiane l'énergie et le flanc-droit l'incubateur ; les trois sexes ont également une psychologie très distincte, le flanc-gauche étant le rationnel, la médiane l'émotionnelle et le flanc — droit le parental.
     On suit la vie d'une de ces triades, Odeen, Dua et Tritt 7, assez exceptionnelle dans la mesure où la médiane n'est pas purement émotionnelle comme ses sœurs, mais très rationnelle aussi, ce qui lui vaut l'appellation injurieuse de « em-gauche », mais lui permet de comprendre bien des choses inaccessibles à la pure raison comme à la pure sentimentalité. Non-conformiste, elle se refuse à donner naissance à un troisième enfant, parce qu'ensuite elle et ses partenaires devront disparaître ; elle espionne les « Solides », êtres très savants et très respectés des Fluides, et les critique, surtout Estwald, inventeur de la Pompe, dont elle pressent les dangers : c'est elle qui a échangé avec Lamont des messages à ce sujet. D'elle et de sa triade le salut va-t-il venir ? Coup de théâtre à la dernière page : Dua, qui a été conduite perfidement par Tritt à fusionner et à concevoir la « médiane » qui manquait à son instinct de Parental, consent aussi à une ultime fusion quand elle apprend que les membres de la triade ne disparaîtront pas mais seront unis étroitement et définitivement en un Solide ; et elle découvre, au moment où sa personnalité s'y immerge, que l'être qu'elle forme avec Odeen et Tritt, et qu'elle a déjà formé à son insu à chaque fusion pour un temps limité, c'est Estwald ! Dans la troisième partie, on revient aux hommes qui luttent en vain contre la menace catastrophique. Il s'agit cette fois de Denison, victime de Hallam qui a trouvé refuge sur la Lune, où les colons, animés du même esprit de la Frontière que les pionniers du pays d'adoption d'Asimov, se veulent très indépendants de la Terre. Là encore, Asimov étudie en scientifique les conséquences du milieu sur la vie humaine : nourriture, sports et même vie sexuelle (légère aux deux sens du mot, mais aussi périlleuse aux néophytes). Là encore, cette société est à l'image de son rationnel créateur : ainsi, les vêtements sont-ils considérés d'un point de vue purement fonctionnel 8 et abandonnés toutes les fois qu'ils ne sont pas nécessaires, car « la pudeur n'est que l'envers de la lubricité ». Là encore, Asimov se laisse entraîner à imaginer dans ce cadre une histoire personnelle : l'idylle entre son mûr Denison et une jeune et jolie « Lunarite » (« Lunarien » étant péjoratif, au même titre que « Terrien »), Sélénè : il y a du marivaudage (p. ex. p. 310 : « Tu ne sembles guère avoir besoin de mon aide. Y ferais-tu appel uniquement pour jouir de ma compagnie ? — Comment dois-je répondre, dit Denison en souriant, pour t'être le plus agréable ? »), il y a des situations scabreuses (p. 290 : « Si vous me regardiez carrément, vous vous habitueriez très vite à ma nudité. Arrêtons-nous un instant et ne me quittez pas des yeux, je vais enlever mon slip », dit Sélénè), mais, avouons-le, l'érotisme reste assez froid et les sentiments peu convaincants. Heureusement, comme dans la deuxième partie, la digression n'est qu'apparente : Sélénè joue un rôle un peu semblable à Dua et, intuitionniste (peut-être à la suite de manipulations génétiques 9, elle aide puissamment Denison à résoudre le problème. Nous allons donc replonger dans la hard science : attachez vos ceintures ! Il est absurde de supposer qu'il existe un seul para-univers ; il doit en exister une infinité, caractérisés chacun par une force de cohésion nucléaire plus ou moins inférieure ou supérieure à celle que nous connaissons. A la limite, « si la forte interaction nucléaire (sic) était suffisamment abaissée, il pourrait exister un univers consistant en une unique étoile qui représenterait la masse même de cet univers » : (p. 319). Cette antithèse du premier para-univers, c'est le cosmeg, œuf cosmique, que les astronomes supposent à l'origine de notre propre univers (théorie du « grand bang »). 10 C'est à un tel cosmeg que les Lunariens, grâce à un appareil (baptisé bien entendu « Pionnier » — voir plus haut) qui permet d'altérer la force de cohésion nucléaire, vont puiser de la matière, ce qui est impossible sur Terre (atmosphère) mais non sur la Lune (vide). Ils feront ainsi d'une pierre deux coups : ils bénéficieront d'une source d'énergie colossale (la matière issue du cosmeg se pliant peu à peu aux lois de notre univers, sa fusion s'accélérera), et ils compenseront l'action de la Pompe par cet apport de matière présentant l'anomalie inverse de celle du para — univers.
     Pour un écologiste (et ceci réconciliera peut-être Andrevon avec Asimov) ces Lunariens sont un modèle. Leur leçon : il ne suffit pas d'être irréprochable soi-même (auparavant, ils utilisaient exclusivement l'énergie solaire), il faut aussi combattre la pollution des autres, qu'elle soit chimique (comme celle dont nous sommes déjà envahis), nucléaire (comme celle qu'on envisage froidement en haut lieu d'augmenter pour pallier la pénurie de pétrole) ou énergétique (comme dans ce roman où le système solaire est gagné par une force de fusion supérieure). Mais ils font plus que de sauver un monde : ils vont sans doute en créer un autre, en précipitant l'explosion du cosmeg, ce « grand bang » d'où vont naître des astres, des systèmes solaires et, un jour, des vivants, des civilisations. Plus que les paramen, dieu en trois personnes, mais destructeur, ce sont donc Denison et ses amis lunariens qui sont les dieux, à la fois sauveurs et créateurs ; et Asimov offre là la plus admirable divinisation de l'homme conçue en science-fiction depuis celle de Chris McAllister dans The Seesaw. 11
     Le happy ending est, on le voit, à cent parsecs au-dessus de celui des romans à l'eau de rose : certes, Denison et Sélénè vivront heureux tant qu'il leur plaira d'être ensemble, et auront ensemble le prochain enfant que Sélénè recevra l'autorisation de concevoir ; mais leur bonheur n'est que la parcelle qui a catalysé le salut universel, cosmique. Cependant, Asimov nous met en garde contre un excès d'optimisme : « Il n'y a jamais en histoire de fin heureuse, mais seulement des crises qui sa dénouent. » On retrouve là la philosophie historique de Toynbee — les défis affrontés successivement — si brillamment illustrée dans la trilogie de Fondation, Fondation et Empire et Seconde Fondation.
     Vingt ans après, est-ce un coup de maître semblable qu'Asimov a réalisé ? Ceux qui aiment en lui le parfait classique lui reprocheront peut-être d'avoir, pour la première fois, comme il l'avoue lui-même dans sa préface, « perdu le contrôle de son récit, qui se mit à galoper de lui — même ». Cela apparaît dans l'agencement matériel lui-même. La première partie commence par le chapitre 6, dont on retrouve la suite après le chapitre 1 et le chapitre 3 et la fin après le chapitre 5 — non par snobisme nouvelle vague, mais par honnêteté intellectuelle, cette numérotation reflétant exactement le bouleversement de la chronologie  12. Dans la deuxième partie, chaque chapitre est divisé en trois (1a, 1b, 1c, 2a, 2b, 2c, etc.) car les choses sont vues tour à tour du point de vue de Dua, d'Odeen et de Tritt, sauf le dernier, « 7abc », où les trois courants de conscience se sont fondus en un esprit nouveau. Ce parti pris de plier la structure aux événements se retrouve dans la longueur extrêmement variée des chapitres de la troisième partie (le 4e a 18 pages et le 13e à peine une), correspondant à des scènes ayant une certaine unité de lieu, de personnages et d'action — en contraste complet avec, notamment, Les cavemes d'acier et Face aux feux du soleil, divisés chacun en 18 chapitres tous de longueur uniforme et tous coiffés d'un titre de structure semblable. Mais, si elle est moins symétrique, la construction des Dieux eux-mêmes obéit à une logique tout aussi stricte.
     C'est plutôt l'articulation des trois parties entre elles qui est lâche. Les problèmes personnels de Dua et de Denison font un peu figure de longue digression et ne nous ramènent qu'in extremis à la question centrale, pourtant brûlante, puisque l'explosion de notre soleil est en jeu. Mais les corollaires purement logiques du postulat eussent été bien secs et indigestes sans ces incarnations ; et puis on peut aussi trouver une valeur symbolique à ces mœurs extraterrestres : voir par exemple dans le fait que Dua, qui lutte contre la Pompe, se retrouve composante de son créateur, l'idée que chacun, même opposant, est coresponsable des fautes et des crimes de sa société ; voir dans les pertes de conscience provisoires dans l'interpénétration, suivies d'une fusion définitive en un tout supérieur, une transposition des sommeils et des extases, préfiguration de la mort où, selon certains, la conscience individuelle rejoint enfin l'âme du grand tout.
     La première partie seule faisait, certes, un tout plus cohérent. Mais ce qu'elle aurait gagné du point de vue formel, elle l'eût perdu sur le plan idéologique. Asimov, en effet, n'est certes pas homme à s'en tenir à cette conclusion défaitiste : « Renonce et contente-toi de vivre. Notre planète durera peut-être autant que nous, et dans le cas contraire nous ne pouvons rien... Tu as mené le bon combat, mais tu as perdu, et moi j'abandonne... Et il ne restera pas sur Terre un survivant pour comprendre que j'avais raison. » Ni scientiste béat ni non plus rousseauiste sauvagisant, Asimov attend de la science la solution des problèmes dus aux progrès scientifiques eux-mêmes (et, par science, il faut entendre méthode scientifique, car des milieux scientifiques il fait une satire impitoyable). On peut critiquer cette position, rejeter la science en bloc, mais on ne peut nier la grandeur et la fécondité de cette dialectique, tant pour la science que pour la science-fiction.
     Ainsi, en déduisant quasi mathématiquement les implications de ces simples mots : « plutonium 186 », Asimov a renouvelé le thème des univers parallèles et celui des amours extraterrestres, donné un sens nouveau aux stations lunaires, extrapolé sur le problème brûlant de l'énergie et, plus près de nous encore, fait la satire des gens de science et de la mentalité de consommation. « Contre la stupidité, les dieux eux-mêmes luttent en vain », écrivait Schiller 13. Mais Asimov, lui, a pris un brin de stupidité, et il l'a transmué en un chef-d'œuvre d'imagination logique, c'est-à-dire de science-fiction.

Notes :

1. Rendons hommage à Horizons du Fantastique, qui a fait un joli « scoop » en publiant dès son numéro 25 une analyse de The gods themselves par Norbert Spehner.
2. Non pas, comme l'insinuent de méchantes langues (ici clin d'œil), par cuistrerie, mais pour aider dans la mesure de mes moyens (1°) le lecteur à comprendre, (2°) les traducteurs à se tirer à l'avenir de certaines chausse-trapes classiques, (3°) les éditeurs à améliorer une réédition éventuelle.
3. Avec une majuscule : la Pompe à électrons est la forme sublimée de la pompe à eau et de la pompe à essence. Asimov adore « donner un sens plus pur aux mots de la tribu » : voir sa Porte (transmetteur instantané) dans Quelle belle journée ! (in L'amour, vous connaissez ?, Denoël).
4. Asimov propose au passage une explication à une des énigmes de l'astronomie moderne : « Les quasars sont des déchets de planètes ayant été soumises au Pompage. Depuis leur découverte, les astronomes ne s'expliquent pas d'où proviennent leurs sources d'énergie » (p. 73). Du savant, le romancier retient ici, entre autres, ce principe méthodologique : couvrir le plus de faits possibles avec son hypothèse. Cf. Hôtesse (in Quand les ténèbres viendront. Denoël) où l'hypothèse — parasitisme mental — rend compte du cancer, du mythe du péché originel, des disparitions mystérieuses de jeunes gens et de l'arrêt de la croissance chez l'adulte... en plus de la raison pour laquelle l'héroïne a été épousée !
5. Timeo Danaos et dona forantes », dit le cuistre.
6. Idée que la science-fiction française avait déjà explorée, avec Delta (Fiction spécial 12) où Christine Renard et C. F. Cheinisse rivalisaient sérieusement avec Farmer sur le terrain des amours étrangères. A noter que l'audace d'Asimov est moins grande et que la sensualité dans son récit cède le pas à l'astuce et à l'humour, dans la mesure où ses « paramen » sont plus loin des hommes.
7. Le cuistre de service note que ces noms sont des transcriptions à peine modifiées des nombres 1, 2 et 3 dans la langue maternelle d'Asimov.
8. Cf. p. 233 : « Les deux sexes participent aux compétitions et ces bandes de tissu sont faites pour empêcher que les seins des filles et le pénis des garçons ne les gênent dans leur chute libre. Ces parties du corps sont spécialement vulnérables, et c'est par précaution et non par pruderie qu'ils les couvrent. »
9. On pense à Teela Brown, l'héroïne de L'anneau-monde de Larry Niven (qu'on peut considérer comme un épigone d'Asimov), veinarde exceptionnelle qui descend de six générations de joueurs chanceux, dues à l'intervention des marionnettistes.
10. Même remarque qu'à propos de la supernova (note 1).
11. Nouvelle de 1941 qui est à l'origine des Armureries d'Isher. Mais Van Vogt-le-romantique insiste sur le sens mystique (noter le prénom), alors qu'Asimov-le-classique se contente d'esquisser les bases scientifiques de cette Création humaine.
12. Un autre auteur célèbre, Aldous Huxley, qui n'est pas sans points communs avec Asimov dans sa soif d'explorer de nouveaux territoires sans jamais lâcher le fil d'Ariane de la raison, avait, dès 1936, dans Eyeless in Gaza (La paix des profondeurs. Pion, 1937), joué d'un bouleversement chronologique beaucoup plus poussé, mais préféré comme poteaux indicateurs des dates précises au début de chaque chapitre.
13. Dans La pucelle d'Orléans (1801), précise le cuistre.

 

George W. BARLOW
Première parution : 1/6/1974
dans Fiction 246
Mise en ligne le : 13/9/2015


 

Edition DENOËL, Présence du futur (1974)


 
     Critique tirée de la rubrique « Diagonales » signée par Alain Dorémieux
     Ce roman est un événement. Il marque en effet la résurrection d'un auteur de science-fiction nommé Isaac Asimov, dont le moins qu'on puisse dire est qu'il s'était passablement illustré dans sa sphère. Seulement voilà : depuis dix-sept ans (exception faite de quelques nouvelles éparses), Asimov n'écrivait plus de SF et se consacrait exclusivement à la vulgarisation scientifique. Les langues perfides insinueront que c'était parce qu'il n'avait plus rien à dire ; je répondrai que c'est probablement vrai, mais qu'il est plus honnête dans ce cas de se taire que de continuer, comme certains, à pondre dans le vide. (Mais il est vrai qu'Asimov avait la chance, grâce à son activité de vulgarisateur, de ne pas y être obligé.) Toujours est-il qu'en 1971, comme le raconte Asimov dans sa préface, le miracle se produisit : à la suite d'une circonstance fortuite — un pari avec Robert Silverberg — il s'attela à sa machine dans le simple but d'écrire une nouvelle et s'aperçut par la suite avec surprise qu'il avait quelque chose à dire et qu'il s'agissait même d'un roman bien tassé (près de 350 pages en caractères serrés dans la version française). Ce roman, pour sa prépublication en magazine aux U.S.A., fut l'objet d'une procédure tout à fait inhabituelle, puisqu'il parut « à cheval » sur les deux revues Galaxy et If, ce qui faisait que le lecteur devait sauter de l'une à l'autre pour en suivre le cours. L'édition en librairie sortit chez Doubleday fin 1972, et un an plus tard Denoël, qui n'a pas perdu de temps, nous offre la traduction française. L'action, découpée en trois parties, se déroule à la fois dans notre monde et dans un univers parallèle, ce qui justifie la parution dans deux magazines distincts : la partie centrale, située dans l'univers parallèle, est en effet totalement indépendante des deux autres, auxquelles elle n'est reliée que par des allusions servant de points de repère — car il y a des contacts entre les deux univers et ce sont précisément eux qui sont à la base de l'intrigue, ces contacts risquant d'aboutir à la destruction de l'un et de l'autre univers. On aurait pu croire qu'après toutes ces années d'inactivité romanesque Asimov serait rouillé. Il n'en est rien, et ce roman alerte et bien mené, écrit avec un métier très vivant, est peut-être même l'un de ses meilleurs.

Alain DORÉMIEUX
Première parution : 1/1/1974
dans Fiction 241
Mise en ligne le : 15/11/2015


 

Edition DENOËL, Présence du futur (2001)


     Lors d'une convention, Silverberg ayant parlé de plutonium 186 dans sa conférence, Asimov lui fit remarquer que ce dernier n'existait pas et ne pouvait exister. « Et puis après ? », répliqua Silverberg. Piqué au vif, Asimov décida d'écrire un texte dont le sujet serait cet isotope. En s'y attaquant en 1971, il songeait à une nouvelle. Lorsqu'il releva la tête de sa machine à écrire, il avait entre les mains un roman de bonne épaisseur.

     Le problème n'était pas simple. Comment donner réalité à un isotope physiquement impossible dans notre univers ? En créant un autre univers, bien sûr ! Univers qui disposerait de lois physiques différentes de celles du nôtre, lois qui permettraient à cet isotope d'exister là où certains des nôtres seraient instables. De l'échange entre les deux univers résulterait de l'énergie, de l'énergie à volonté...

     Hallam, alors jeune radiochimiste têtu, est le premier à comprendre la portée de ce morceau de tungstène, contenu dans une éprouvette oubliée dans son laboratoire, transformé en plutonium 186. Très rapidement, il en déduit le para-univers et ses habitants. Il invente la solution ultime : la pompe à électrons. Mais la pompe est-elle son œuvre, ou a-t-elle été induite par les para-men ? Sommes-nous des génies ou bien les pantins de ces extra-terrestres ? Lamon et Denison, deux savants écartés par Hallam, penchent plutôt pour la seconde hypothèse. Peut-être même cette Pompe est-elle nocive et, à plus ou moins long terme, source de destruction pour la Terre. Psychose ou réalité, la vérité viendra peut-être de la lune, et de Séléné, la lunariste intuitionniste.

     Peut-on dire d'un texte d'Asimov qu'il est complexe ? Sûrement pas. L'écriture est toujours aussi limpide, à la limite de la simplicité, et comme d'habitude, il est difficile d'expliquer pourquoi ou comment le lecteur n'arrive pas à se détacher de ce livre. Pourtant, malgré une mise en garde « circonstanciée » dans l'introduction, la construction de ce roman surprend. Le récit n'est pas linéaire, Asimov commence son roman dans le présent par le chapitre six, lui-même divisé en plusieurs sous-chapitres entre lesquels s'intercalent les chapitres un à cinq qui trouvent leur base dans le passé. Le narrateur va ainsi rejoindre le présent (Il utilisera à nouveau cette technique dans Némésis mais en commençant en revanche par le chapitre 1 ! ). Trois axes narratifs nous mènent à une rupture qui nous projette dans le para-univers. Pourtant, tout s'enchaîne très logiquement, et à aucun moment on ne se sent perdu dans l'intrigue.

     Autre nouveauté offerte par le para-univers : Asimov imagine un vie sociale et, fait rarissime, voire unique chez lui, une sexualité, complètement différentes de celles que nous connaissons. Malheureusement, bien qu'ils occupent le deuxième tiers du roman, ces para-mens semblent ne pas servir à grand chose d'autre sinon à justifier l'autre univers. Nous ne saurons d'ailleurs même pas la destinée de ce dernier. Le dernier tiers est complètement orienté vers la résolution du problème de départ, à savoir la probable dangerosité de la pompe. Nous allons y retrouver un personnage disparu depuis le tout début du récit et qui devient très rapidement le pivot de l'histoire. Procédé peut-être un peu facile, me direz-vous.

     Malgré cela, quinze ans après son dernier roman de science-fiction, le Maitre nous livre un roman de bonne tenue, largement moins reconnu , malgrè ses prix Locus, Nebula et Hugo, que ses cycles les plus fameux tels que Fondation. Une histoire captivante et actuelle, une construction originale, une poésie insolite, rien de tel pour nous tenir en haleine. Voilà exactement le type de scénario qui pourrait inspirer les meilleurs réalisateurs, si le bon docteur avait rajouté les scènes hollywoodiennes nécessaires au cinéma et inutiles dans le cadre d'une bonne lecture.

Fabrice FAUCONNIER (lui écrire)
Première parution : 1/9/2001
nooSFere
Mise en ligne le : 1/9/2001




 
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