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L'Amour au temps des dinosaures

John KESSEL

Titre original : Corrupting Dr. Nice, 1997
Traduction de Patrick MARCEL
Illustration de Benjamin CARRÉ
DENOËL, coll. Lunes d'Encre n° (28)
Dépôt légal : janvier 2002
352 pages, catégorie / prix : 21,50 €
ISBN : 2-207-25036-9
Genre : Science Fiction 


Couverture

    Quatrième de couverture    
     Imaginez un monde où le tourisme temporel est une affaire des plus juteuses. Voire saignante, s'il s'agit, par exemple, d'assister à l'assassinat de Jules César ou à la Crucifixion. Voilà l'univers quotidien du professeur Owen Vannice qui vient de soustraire à son environnement une jeune dinosaure prénommée Wilma. Et alors qu'il compte bien rentrer chez lui, en 2062, Owen se retrouve coincé dans la Jérusalem du premier siècle. Là, alors qu'une révolution menée par Simon le Zélote se prépare, il aura fort à faire avec deux escrocs, la superbe Gene et son père, bien décidés à s'emparer de l'encombrante Wilma... La fin d'un monde est en marche et pourtant la vie est belle !

     John Kessel, auteur par ailleurs de l'excellent roman Bonnes Nouvelles de l'espace, s'est beaucoup amusé à écrire ce roman hilarant qui ressemble au croisement contre nature d'une comédie de Frank Capra et de La Vie de Brian des Monty Python. À moins que ce ne soit une version inédite de Jurassic Park filmée par les frères Cohen.

 
    Critiques    
     Voici un livre rusé. On y trouve de l'amour, et des dinosaures — ou plutôt, un seulement — mais l'essentiel de l'action ne s'y déroule pas au Crétacé ; et de toute façon, l'intrigue finit par s'effacer devant d'autres éléments du roman.

     Owen Vannice est un richissime fils de famille. Mais c'est la gloire scientifique qu'il désire, et il se sert de la fortune de ses parents pour se faire inviter dans une station expérimentale paléontologique et ramener à travers le temps une jeune apatosaure, Wilma, à la capacité crânienne remarquable (elle est au moins aussi intelligente qu'un lapin). Il compte en faire le sujet d'une expérience confirmant ses théories sur le développement adolescent... mais peu importe.

     Les transports de spécimens entre les époques sont-ils légaux ? Pas trop, mais quand on a de l'argent, c'est un détail. Et c'est à l'argent d'Owen que s'intéressent beaucoup deux escrocs du voyage dans le temps. Voici une proie beaucoup plus juteuse que les habituels touristes grassouillets pour Genevieve et son père August. Problème : Genevieve, chargée comme d'habitude de séduire le pigeon, se prend au jeu, à la fois repoussée et attirée par la gaucherie et la goujaterie d'Owen (bon spécimen de développement bloqué à l'adolescence).

     L'intrigue de base est connue, mais autant Genevieve qu'Owen sont des personnages complexes et attachants. La première est une arnaqueuse qui balance entre un sentiment paradoxal pour Owen et les injonctions de son père, aigrefin endurci. Le deuxième clame haut et fort qu'il s'oppose à l'exploitation commerciale du passé... tout en se pardonnant son propre rapt d'apatosaure. Mais sa sincérité n'est pas en doute quand il finit par se rebeller contre ses parents, tous les deux obsédés par leur carrière commerciale, et tout aussi méprisables qu'August en fin de compte.

     Le livre est avant tout captivant du fait de l'arrière-plan décrit, celui d'un passé dont des fragments divergents, les « moments-univers carbonisés », ont été colonisés par les gens du futur, dans des buts strictement commerciaux : exploitation minière, enlèvement de personnalités célèbres (Kessel avoue sa dette à la nouvelle « Mozart en verres miroirs »), et surtout tourisme. La description du Jérusalem de l'an 40, avec ses rocades pour les 4x4 d'excursion, ses hôtels à Jacuzzi et ses marchands de souvenirs, glisse vite du burlesque au cruel. On y retrouve bien l'ambiance des zones touristiques du tiers-monde d'aujourd'hui, où richesse côtoie pauvreté avec une inédite insolence.

     Le livre s'arme de farce pour dévier vers l'ironie, et une dénonciation parfois très didactique de la mondialisation capitaliste. Et ça passe ! Kessel sait se couler dans le style oratoire des figures historiques qu'il met en scène (Yeshu, de Nazareth ; Abraham Lincoln) ; et surtout il sait nous attacher au destin, pathétique de prime abord, puis admirable, d'un personnage à l'image finalement moins forte, Simon le Zélote. Il n'est pas, dans le moment-univers que traversent Owen et Genevieve, devenu l'Apôtre Pierre, et c'est à mon sens la création la plus poignante du roman.

     À partir d'un matériau tiré de diverses sources (au-delà de Sterling et Shiner, on pense à Sheckley, voire à Roméo et Juliette...) et de positions politiques familières (il y a trente ans en France, on aurait dit « chrétien de gauche ! »), Kessel a tissé un roman extrêmement réussi, lisible à tous les niveaux.

Pascal J. THOMAS (lui écrire)
Première parution : 1/4/2002 dans Bifrost 26
Mise en ligne le : 10/9/2003


     Une arnaqueuse professionnelle et le père qui lui a appris son métier rencontrent un scientifique milliardaire, pigeon idéal un peu lunaire. Évidemment, cela donne une histoire d'amour : quiproquos, cas de conscience, rupture, déguisement, retrouvailles. C'est Hollywood en noir et blanc, dédié d'ailleurs entre autres à Capra et Lubitsch. Et des titres de chapitres rappellent ce qu'on a vu de plus intelligemment léger sur un écran.
     Enkysté là-dedans, un procès mêle business et droits des peuples, avec deux plaidoiries. Ce serait un téléfilm minable, mais les avocats sont Lincoln et Yeshu (cherchez bien), ce qui est plus original, même si très typiquement américain. On est en plein jeu avec le temps. La SF sauve les poncifs par décalage et dope la comédie pétillante. John Kessel emprunte le principe de Mozart en verres miroirs, dûment cité en tête des remerciements : si le temps est quantique, modifier le passé crée un nouvel univers sans empêcher le voyageur de retrouver son propre point de départ inchangé. On peut donc y aller à cœur joie, d'où un tourisme temporel intensif, colonisant par exemple la Jérusalem du début de notre ère, et une exportation vers 2063 de personnages historiques, dont les avocats susnommés, voire d'un même individu pris à différents moments de son histoire originelle ou de ses vies parallèles, comme un Simon le Zélote jamais renommé Pierre.
     Par ailleurs, qui dit colonisation dit exploitation, économique et surtout ici médiatique, chocs culturels, éventuellement trafics d'armes et insurrections. De quoi mettre de l'animation. Comme en met à son échelle le dinosaure du titre, voyageuse involontaire d'un quasi-mésozoïque, écho du squelette en remontage de L'Impossible Monsieur Bébé, objet de grandes manœuvres, calamité en pleine croissance, prétexte à disputes sur la préservation des milieux naturels. S'y ajoutent des idées saugrenues, comme un implant dans le cerveau du héros, lui donnant des conseils en prenant les commandes façon kung-fu, et déraillant allègrement entre paranoïa et brefs délires érotico-théologiques.
     On le voit, tout ceci n'est pas sérieux. Ce qui est une immense qualité. Tant pis pour les pisse-vinaigre, tant mieux pour ceux qui se lamperont l'équivalent d'une bouteille de champagne, à consommer sans modération.


Éric VIAL (lui écrire)
Première parution : 1/3/2002 dans Galaxies 24
Mise en ligne le : 11/9/2003


 

 
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