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Nova Africa

Terry BISSON

Titre original : Fire on the mountain, 1988

Traduction de Gilles GOULLET
Illustration de Marie BRONCHY

IMAGINAIRES SANS FRONTIÈRES
Dépôt légal : octobre 2001
192 pages, catégorie / prix : 14 €
ISBN : 2-84727-001-9   
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     1959. L'homme se prépare à poser le pied sur Mars. Et cet homme est noir. L'époux de Yasmin, lui, a péri lors du premier vol vers Mars.
     1859. John Brown, abolitionniste convaincu, réussit un raid libérateur qui déclenche la guerre de Sécession. Une guerre dont l'issue sera bien différente de celle que nous connaissons.
     Le grand-père de Yasmin a bien connu John Brown. En lisant le journal de son aïeul, Yasmin découvre un peu mieux l'univers qui est le sien, univers où les États-Unis, après avoir végété dans le giron du conservatisme, semblent enfin se convertir au socialisme.
     Dans les conflits du passé, dans le conflit qui l'oppose à sa fille, Yasmin va-t-elle trouver des raisons d'espérer en l'avenir ?
     Nova Africa, c'est une utopie chaleureuse, une Amérique noire – incarnée par Yasmin, personnage de femme inoubliable – vivant au soleil de la démocratie.

     Grand professionnel de l'écriture (on lui doit la novélisation du Cinquième élément), Terry Bisson est aussi un écrivain à l'univers personnel envoûtant.
     Opposant résolu à la peine de mort (il a publié une biographie de Moumia Abu Jamal), rejetant la ségrégation raciale, Bisson nous livre avec Nova Africa son « rêve américain ».
     Terry Bisson réside à Brooklyn (New-York). Couronné de nombreux prix aux États-Unis, il a obtenu en France le Grand Prix de l'Imaginaire 2001 pour Meucs.

 
    Critiques    
     « Le Feu. Il y a un feu sur la montagne. Que la Virginie ne peut éteindre. Que l'Amérique ne peut éteindre... » (p.69) The Fire on the mountain – titre original de ce court roman – est le feu ravageur de la lutte pour la liberté et pour l'abolition de l'esclavage.
     En 1859, un abolitionniste, un certain John Brown, mena sans succès une attaque contre un arsenal fédéral de Virginie  : « En dépit de son échec, leur raid terrifia le Sud, électrisa la nation et précipita la Guerre de Sécession. » (p.11) Ce fait historique paraît assez mineur vu d'Europe, mais Terry Bisson nous propose pourtant une uchronie basée sur la réussite de cette action  : la Guerre de Sécession cède alors la place à une Guerre d'Indépendance, d'où naît une nation socialiste majoritairement noire dans le sud des Etats-Unis : Nova Africa.

     Contrairement à de nombreuses uchronies, une bonne partie des faits relatés dans ce roman sont situés au moment même du point de divergence, par le biais des écrits de deux témoins des événements. Les mémoires du Dr. Abraham, un noir qui avait douze ans en 1859, n'ont été rédigées qu'en 1909, avec le recul vis-à-vis des faits historiques que cela suppose  : « Sais-tu seulement ce que signifie la pauvreté, mon arrière-petit-fils, toi qui vis cinquante ans dans le futur, dans un monde de socialisme, d'électricité, de poissons-chats nourris à l'azote, de paix mondiale et de mules si intelligentes qu'elles pourraient parler, si tant est qu'elles aient quelque chose de spécial à nous dire, à nous les humains  ? » (p.15) En parallèle, la correspondance d'un médecin blanc nommé Thomas Hunter livre le point de vue d'un autre abolitionniste pacifiste qui doute de la justification du recours à la violence.

     Ces témoignages nous parviennent à travers le regard de Yasmin, une jeune noire de 1959 qui découvre les mémoires de son aïeul. Ils brossent un portrait à la fois vivant et émouvant de la condition des esclaves « n'africains ». Leur intérêt réside alors davantage dans ce qui les rattache à l'Histoire que dans ce qui les en éloigne. En revanche, imaginer l'émergence d'une nation américaine socialiste est évidemment une splendide idée uchronique  : « Un mélange du Liban idéalisé de son enfance et du rêve original de socialisme que fait tout enfant, cette utopie génétique (j'insiste  !) sans laquelle il n'y aurait pas de véritable socialisme, avec tous ses défauts, pour l'homme en quête d'âme. Je devais trouver une partie (une partie seulement) de cette douceur à Nova Africa, une autre à Cuba et une autre en Irlande. » (p. 78)
     Parmi les surprises que nous réserve Bisson, on notera le rôle équivoque prêté à Abraham Lincoln : défenseur d'une seule nation indivisible, celui-ci impose finalement la vision d'une utopie blanche qui ne laisse aucune place au rêve d'une utopie noire (P.85). Cette ambiguïté est plus évidente lorsque les personnages évoquent la possibilité d'un monde différent, d'une histoire alternative où Nova Africa n'existerait pas (p.96), dans un jeu de perspectives déjà utilisé par Silverberg dans La Porte des mondes,

     Malheureusement, Terry Bisson ne s'est pas contenté de faire vivre l'uchronie inventée et d'analyser le fonctionnement de l'utopie résultante. Le récit « contemporain », situé en 1959 à l'époque de Yasmin, nous parle trop peu de Nova Africa, préférant se perdre dans des intrigues secondaires. Les soucis familiaux de Yasmin – son mari est mort lors d'un voyage vers Mars, ses relations avec sa fille sont tendues, elle attend un enfant qu'elle n'ose annoncer à sa famille... – n'ont qu'un intérêt mineur par rapport à leur contexte socio-politique, passionnant mais insuffisamment étoffé. Certes, ces détails enrichissent le personnage, mais ils occupent une trop grande place dans un si court roman. Du coup, on ne trouve guère vraisemblable que la conquête spatiale ait pu prendre autant d'avance – on marche sur Mars en 1959  ! – et on n'est guère convaincu par l'anecdote des « chaussures vivantes » en provenance d'une station spatiale.

     Il existe donc un net déséquilibre dans l'intérêt que l'on porte aux deux époques. L'univers uchronique mis en place – qui, comme dans Autant en emporte le temps de Ward Moore, séduira davantage ceux qui connaissent bien l'histoire des Etats-Unis – est très intéressant mais il ne paraît pas pleinement exploré. Néanmoins, malgré ce sentiment d'inabouti, Nova Africa suscite tant de réflexions en quelque 180 pages que cette belle performance ne peut laisser indifférent.


Pascal PATOZ (lui écrire)
Première parution : 1/1/2002 nooSFere


     C'est à une uchronie pointue que nous convie Terry Bisson avec Nova Africa. Il s'en ouvre dans un court texte préliminaire, où nous apprenons qu'en 1859, un abolitionniste du nom de John Brown a voulu dévaliser un arsenal de Virginie pour constituer une armée d'esclaves fugitifs. Il escomptait ainsi terroriser les esclavagistes, et initier un mouvement de révolte beaucoup plus vaste. Après ce raid, il aurait emmené sa troupe sur une montagne des Appalaches, au sommet de laquelle ils auraient fait un feu, pour que tout le monde les vît. Malheureusement, de bêtes raisons de logistique firent échouer l'attaque, et John Brown et les siens furent arrêtés et pendus. Néanmoins, leur combat ne fut pas sans influence, car leur histoire conduisit quelques mois plus tard à la Guerre de Sécession.
     L'auteur part d'un postulat très simple  : en admettant que John Brown ait réussi, comment le monde aurait-il évolué  ? Pour répondre à cette question, il situe son action en 1959, soit un siècle après la révolte des esclaves. L'homme s'apprête à marcher sur Mars, et le continent américain se partage entre différents états dont le plus notable est Nova Africa, où vit une partie des descendants des esclaves noirs. Yasmine, une femme qui a perdu son mari astronaute quelques années auparavant, tente de conserver sa fille, en conflit ouvert avec elle depuis la mort du père. Le roman se partage entre différents destins entrecroisés, destins présents mais également passés, l'un des protagonistes des événements de 1859 étant l'ancêtre de Yasmine.
     Terry Bisson a-t-il pensé qu'une uchronie pure et dure serait un peu trop aride pour ses lecteurs  ? Est-ce la raison pour laquelle il s'est senti obligé de mêler au récit historique virtuel des préoccupations plus terre à terre, plus parlantes pour le lecteur, par exemple ce conflit des générations entre Yasmine et sa fille  ?  Si c'est le cas, on serait tenté de juger le choix malheureux. Car autant Bisson est à l'aise dans sa description de la révolte des esclaves – récit vivant, bien enlevé et crédible – autant il nous lasse dans le détail des démêlés mère-fille, sans parler de ces inénarrables et hautement stupides “ chaussures vivantes ”. Le monde dans lequel vivent les deux femmes, bien exploité, serait autrement plus convaincant. Mais hélas, il est réduit à l'état de pur décor. Du coup, on prête davantage d'attention aux passages concernant 1859. Bien sûr, l'uchronie est pointue, le lecteur moyen étant vraisemblablement peu au fait de l'existence de John Brown et de sa tentative de révolte. Mais la méconnaissance des événements historiques de base ne nuit pas à la lecture, l'auteur ayant su mêler scènes d'actions et scènes explicatives qui permettent de comprendre les tenants et aboutissants sans pour autant s'ennuyer.
     Bref, ce court roman se lit rapidement et sans déplaisir, mais on peut regretter que l'auteur n'ait pas choisi d'écrire une uchronie dans le plus pur style, sans se croire tenu de l'agrémenter d'un conflit familial qui n'apporte rien à l'histoire.

Bruno PARA (lui écrire)
Première parution : 6/8/2002 nooSFere


     Les lecteurs francophones ont découvert Terry Bisson il y a dix ans exactement, lorsque Patrice Duvic a publié ce qui reste probablement, à ce jour, le chef d'œuvre de cet extraordinaire nouvelliste : Bears Discover Fire, dans l'anthologie Futurs qui craignent (Pocket). Trois autres textes courts suivront, dans la même série d'anthologies, en quatre ans. Puis on a pu voir passer dans nos contrées quelques novélisations (sans grand intérêt) de films de sci-fi (plus inintéressants encore). Tout cela n'aurait sans doute pas suffi à retenir l'attention du lecteur sur le nom de Bisson, en dépit des Ours..., que l'on a pu considérer longtemps comme un éclair fulgurant mais isolé. Il faut attendre la contribution discrète mais essentielle de Bisson à la rédaction des derniers feuillets de L'Héritage de Saint Leibowitz de Walter M. Miller (voir l'article Un cantique pour Miller, in Galaxies n°10) pour que soient projetés, en 1998, les feux de l'actualité française sur cet Américain pour le moins atypique — ne serait-ce que sur le plan politique. Dès lors, ses nouvelles vont régulièrement faire les beaux jours des revues spécialisées (cinq remarquables textes publiés au cours des trois dernières années dans Galaxies, et un dossier complet dans le n°12). Il ne restait donc plus qu'à faire découvrir aux francophones les productions plus « personnelles » de Bisson en matière de romans. C'est aujourd'hui chose faite : après Voyage vers la Planète Rouge en 2000, et Homme qui parle en 2001, tous deux publiés chez Orion, les jeunes éditions Imaginaires Sans Frontières nous proposent aujourd'hui Fire on the Mountain, traduit sous le titre Nova Africa.
     Je dois avouer que je ne suis entré dans ce livre qu'avec difficulté, sans qu'il me soit possible de déterminer avec certitude ce qui est ici en cause : la construction en apparence chaotique du roman (celle-là même qui peut faire merveille dans un texte court, cf. meucs in Galaxies n°16) ? les multiples références aux détails de la géographie et de l'Histoire des Etats-Unis au XIXe siècle ? les étranges, pour ne pas dire contestables, partis-pris stylistiques ? Sans doute un peu de tout cela. Nova Africa n'est pas de ces romans qui se laissent facilement apprivoiser : devant cette uchronie, où l'Histoire diverge autour de la Guerre de Sécession, on se prend à repenser à Autant en emporte le temps de Ward Moore (une comparaison entre les deux romans, écrits à plus de 30 ans d'intervalle, est d'ailleurs intéressante à établir), et au Maître du Haut Château de Philip K. Dick ; sous l'effet de ces réminiscences, les intentions de l'auteur peuvent échapper durant tout le premier tiers du livre, par ailleurs un peu « lourd » et peu agréable à lire. Heureusement, l'horizon se clarifie par la suite et, du moins pour les passages situés dans les années 1859-1860, la suite du roman est un vrai régal. Il n'est pas certain, cependant, que les épisodes situés au XXe siècle soient aussi convaincants : à chacun de se faire une opinion. Mais ce qui est incontestable, c'est que l'on retrouve ici les thèmes chers à l'auteur : Bisson le socialiste, Bisson l'antiraciste, Bisson l'abolitionniste (... de la peine de mort), et même Bisson le spécialiste de mécanique automobile apparaissent ici de façon éclatante.
     En d'autres termes, même s'il n'est pas forcément indiqué de recommander Nova Africa à un lecteur qui souhaite découvrir l'œuvre de Terry Bisson (ses nouvelles se prêtent beaucoup mieux à cet exercice), du moins peut-on tabler sur le fait que ses admirateurs y trouveront leur compte. Et puis, même si le livre est un peu cher et si certaines analyses remontent clairement à la période de la rédaction, avant 1989, il n'est jamais mauvais de se souvenir, aujourd'hui, que toute l'Amérique n'a pas voté pour G.W. Bush...

Bruno DELLA CHIESA
Première parution : 1/12/2001 dans Galaxies 23
Mise en ligne le : 1/9/2003


     Parmi les nombreux épisodes qui précèdent la guerre de Sécession figure l'épopée de John Brown, abolitionniste convaincu et radical, qui tenta de susciter une révolte des Noirs contre les esclavagistes. Dans cette uchronie, il réussit son pari, ce qui permet la création d'un État noir, Nova Africa, et l'évolution accélérée du pays vers les États-Unis socialistes. En 1959, alors que l'homme se prépare à poser le pied sur Mars, on s'apprête en même temps à fêter le centenaire du raid vainqueur de John Brown...

     Yasmin Odinga est intéressée à ces deux événements : son mari, astronaute, est mort au cours de la mission ; son grand-père a bien connu John Brown et elle ramène ses lettres destinées à être lues à Harper's Ferry (Virginie), au cours de la cérémonie. Lettres qui, avec d'autres transmises par les héritiers de quelques protagonistes de l'époque, retracent les événements ayant abouti à cette uchronie. Mais le voyage éclair de Yasmin à Harper's Ferry est contrarié par des relations tendues avec sa fille et des ennuis mécaniques qui l'empêchent d'être de retour à temps chez sa belle-mère pour qu'elle ne soit pas seule à assister à l'atterrissage sur Mars. Happée par un passé encore prégnant, hésitante sur ses choix à venir, elle effectue, le temps de ce court séjour à Nova Africa, son itinéraire personnel qui la délivrera des chaînes qui la rendent esclave du passé.

     Terry Bisson, auteur éclectique bien connu des lecteurs des éditions du Bélial' (deux romans parus à ce jour, Voyage vers la planète rouge et Homme qui parle, sans parler d'un troisième à venir), aussi à l'aise dans le space opera que la S-F sociologique, signe ici un récit tout en finesse et demi-teinte, qui marie une langue riche et complexe à une intrigue intelligente. Sa vision d'un univers socialiste débarrassé de la haine et du racisme, écologiquement responsable, vaut le détour.

     Comme Orson Scott Card l'avait expliqué au festival Utopia en 1999 (cf. Galaxies n°20) : la difficulté de raconter une uchronie réside dans la nécessité pour le lecteur de connaître l'épisode historique pris comme point de divergence. Aussi, malgré le pessimisme de Card quant à l'inculture de ses concitoyens, on peut cependant estimer que le raid de John Brown est plus connu outre-Atlantique qu'en France... De fait, on conseillera une documentation un peu plus ample que la page de présentation en début de volume sur la véritable histoire de John Brown ; l'intelligence du récit de Bisson n'en paraîtra que plus évidente.

Claude ECKEN (lui écrire)
Première parution : 1/4/2002 dans Bifrost 26
Mise en ligne le : 10/9/2003


 
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