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    Fiche livre    

Delirium circus

Pierre PELOT

Science Fiction  - Illustration de Tibor CSERNUS
J'AI LU, coll. Science-Fiction (1959 - 1984, 1ère série) n° 773, 4ème trimestre 1977
320 pages, catégorie / prix : 3, ISBN : 2-277-11773-0
Autres éditions
   in Delirium Circus, DENOËL, 2005
   J'AI LU, 1993
Couverture

    Quatrième de couverture    
     Pierre Pelot est né dans les Vosges en 1945. Il y poursuit, au milieu des arbres, une vie de raconteur d'his­toires, après un passage par la pein­ture et la bande dessinée. Auteur d'environ 70 romans publiés, dont 18 sous le pseudonyme de Pierre Suragne, il a eu plusieurs livres tra­duits à l'étranger et deux adaptés à la télévision.

     Citizen est l'acteur le plus célèbre du moment. Il incarne les héros, les libérateurs, les Zorro. Il possède une merveilleuse maison, un jardin immense, une plage privée et une mer pour lui tout seul. Là, une femme ravissante l'attend, aimante.
     La réalité est malheureusement un peu différente. La mer est factice, le ciel est constitué par la paroi d'une bulle, la femme n'est qu'une poupée électronique. Tout est faux dans l'univers de Citizen, tout est truqué. Son art même est une trom­perie, car il interprète ses rôles dro­gué et en état d'hypnose.
     Un jour Citizen, ne peut plus suppor­ter cette vie dorée faite de faux-semblants. Il quitte tout, au risque de se mettre au banc de la société, et tente de découvrir la vérité sur ce monde artificiel. Une vérité qui sera aussi la sienne.


    Prix obtenus    

    Cité dans les Conseils de lecture / Bibliothèque idéale des oeuvres suivantes :    
Annick Béguin : Les 100 principaux titres de la science-fiction (liste parue en 1981)
Jacques Sadoul : Anthologie de la littérature de science-fiction (liste parue en 1981)
Albin Michel : La Bibliothèque idéale de SF (liste parue en 1988)
Denis Guiot, Stéphane Nicot & Alain Laurie : Dictionnaire de la science-fiction (liste parue en 1998)
Association Infini : Infini (2 - liste secondaire) (liste parue en 1998)
 
    Critiques    
 
     « IL FAUT REFLECHIR, C'EST TOUT. REFLECHIR »
« L'homme est devenu un objet. Cette
aliénation se développe à tous les niveaux
de la vie, et à tous les niveaux elle
déshumanise l'homme et divise la société. »
(Roger Garaudy)

     SF 1977, l'année Pelot. Faisons nos comptes : « Fœtus-party » (Présence du Futur) « Le sourire des crabes » (Presse-Pocket), « Transit » (Ailleurs et Demain), « Les barreaux de l'Eden » et « Delirium Circus » (J'ai Lu), sans oublier un Suragne mineur au Fleuve « La cité au bout de l'espace » et la réédition en Super-luxe Fleuve Noir du tout premier Suragne « La septième saison ». Joli palmarès consacrant le grand talent de ce raconteur-né qui écrit comme il vit, simple direct et droit au cœur.
     De Suragne à Pelot, c'est une seule et même continuité 1. Ainsi certains excellents Fleuve Noir (« Mais si les papillons trichent », « Une si profonde nuit » pour ne citer que ceux-là) sont du niveau de « Delirium Circus », et « Fœtus-party » n'est autre qu'un Fleuve Noir refusé. Pour ceux qui verraient des significations profondes dans la « passation des pouvoirs » entre Suragne et Pelot, rappelons que le F.N. achète un nom pour des questions de contrats (et non un auteur), et que Pelot est tout autant un pseudonyme que Suragne ! Non, Suragne n'est pas mort, Dieu merci, pour avoir émigré (momentanément ?) vers des collections plus huppées. Ce n'est pas lui qui se moule dans une collection, mais celle-ci qui l'épouse.
     Comme il est.
     Avec son style incisif et attachant, avec sa thématique obsessionnelle. Car Pelot/Suragne fait partie de ces écrivains qui, inlassablement, écrivent le même livre ; pour lui l'acte d'écrire est une nécessité vitale, une thérapeutique. De même Philip K. Dick ou Michel Jeury, Bergman pour le cinéma, Druillet pour la B.D. Bien sûr, la routine sclérosante peut être tapie dans les méandres de cette répétition différentielle. Mais jusqu'à présent Pelot a toujours su — à quelques très rares exceptions près — éviter cet écueil et le passionnant « Delirium Circus » ne fait pas exception à la règle.
     Avec ce dernier livre, nous sommes en terrain de connaissance, celui de l'univers clos, monde fermé, thème fortement balisé dans la SF et par Pelot lui-même dans « Mecanic Jungle » (FN 566) et « L'enfant qui marchait sur le ciel » (FN 530). Mais la conception de « l'univers de la roue à aubes », société de spectacle régie par les lois du showbiz est une grande idée de SF, fort bien exploitée. La fonction crée l'organe. C'est le Spectacle — ici la vidéo — qui régit la structure sociale (castes des Frimeurs, des Cascadeurs, des Comédiens, etc.), créé la religion (adoration du Dieu-Public), impose les néologismes (être off, hors cadre, etc.), les habitudes d'âge est exprimé en films, comme il était exprimé en kilomètres dans « Le monde inverti » de Priest) et les noms propres (Citizen, Charboll, Chaplin, Jo Mankiew...). Monde de spectacle où tout est décors et acteurs, où le soleil n'est qu'un spot et la clit-girl une androïde, où les acteurs jouent sous hypnose. Tout n'est qu'illusions, sauf la mort qui attend les Frimeurs (prolos du monde du showbiz parqués dans les bidonvilles de la Ceinture, rejetés hors du Noyau) dans des cascades plus vraies que nature car la société de « Delirium Circus », identique à nos sociétés occidentales de nantis, consomme du prolo, au sans propre du terme 2. Société d'exploitation et de sur-spécialisation où l'homme est devenu un objet, prisonnier d'un rôle qui l'aliène dans tous les niveaux de sa vie, soumis au passif, au bon vouloir de Dieu-Public et de son représentant terrestre, le R.P.R. (Rassemblement des Productions Réunies, qu'alliez-vous croire ?). Etat-spectacle où « la seule vie possible grandit dans le mensonge et l'illusion » (« Une si profonde nuit » — Super Luxe Fleuve Noir n° 8).
     Citizen, pourtant comédien très coté, ne peut se plier aux lois castratrices qui régissent la société dans laquelle il évolue. Conscient de son aliénation, il entre en conflit avec elle. Il ouvre les yeux. Mais Citizen, comme tout héros suragnien ne peut, ne sait agir seul. Il a besoin d'une main tendue, d'une personne pour le soutenir et avec qui il fera bon lutter. C'est à la femme, souvent plus évoluée, plus en avance sur le chemin de l'éveil, qu'est dévolu le rôle de catalyseur, d'initiatrice. C'est Irilia dans « Ballade pour presque un homme » (FN 633), Aliane dans « Et puis des loups viendront » (FN 577), Laua dans « Mecanic Jungle » Marylin dans « Delirium Circus ». La femme enseigne au héros suragnien une philosophie de l'action — même si c'est l'action pour l'action, l'action absurde — sans laquelle il resterait peut-être enlisé dans ses velléités.
     Refuser cette société de marionnettes et de faux-semblants régie par les croyances, imposée par la société du Spectacle, refuser l'éducation de base programmée à partir d'une centaine de films des temps anciens, partir à la recherche du mythique Dieu-Public afin de voir ce qui se cache derrière cette entité qui maintient le peuple dans un état de dépendance et d'esclavage affreux, vouloir découvrir ce qui se tapit derrière les rouages de la Société, est-ce faire preuve de folie ? Non, bien sûr ! Marylin et Citizen ne « manifestaient pas le désir ou le besoin de se faire soigner : ils se trouvaient tout à fait normaux, considérant leur rébellion comme la manifestation de leur bonne santé, au contraire. Les anormaux, c'étaient les autres » (p. 106). Cet acte de rébellion — pulsion anarchiste, crachat à la gueule de la société bien-pensante — est le leitmotiv de l'œuvre de Pelot/Suragne, « Le sourire des crabes » en étant l'incarnation la plus récente et la plus violente. Acte de rébellion, mais aussi recherche en soi, quête de l'identité, volonté d'exister pleinement (On aime quelqu'un pour son existence, dit Lone à Gaynes dans « Transit »).
     « Mais pour surmonter l'aliénation, il ne suffit pas de prendre conscience de l'aliénation : il faut transformer d'abord le monde qui l'engendre. Surmonter l'aliénation n'est donc plus l'affaire de la seule critique philosophique, mais de la lutte des classes » (Roger Garaudy), Ce pas en avant, le héros suragnien, trop profondément individualiste et anarchiste, ne l'accomplit pas. A l'action militante, il préfère la fuite, révolte lucide mais désespérée. De plus, la tentative de Citizen pour délivrer les robots humains se solde par un échec. «  »Que dis-tu de cela, Citizen ? Les aider ?... Tu n'es parvenu qu'à les détruire tout à fait. Tu leur as cassé la vie, Citizen... » (p. 314). Et Citizen fuit à nouveau, fuit encore...
     Que faire donc ? Car à travers l'indécision de Citizen, c'est toute l'indécision de l'écrivain qui transparait, de l'écrivain qui entend rester, dans son métier, fidèle à lui-même. Que faire ? Tout d'abord pousser un grand cri de haine contre tout ce qui tente d'aliéner l'homme. Présenter l'utopie comme possible (« Transit »). Prôner la déviance, la rupture. Refuser de produire pour produire, de débiter de la littérature de simple consommation, dite d'évasion, aliénante et désengagée. « Pourquoi ne pas changer ? Pourquoi ne pas inventer autre chose, et parler du monde réel ? De notre monde... Pourquoi toujours se référer aux anciennes valeurs et aux vieux principes ? » (p. 108). Car livre sur le Spectacle, « Delium Circus » se met en scène lui-même par le biais du scénario de Bross Chaplin intitulé « L'homme qui voulait tuer Dieu-Public », scénario ayant aussi comme héros Citizen, mais dont les intentions sont à l'opposé de celles du roman. Fascinant jeu de miroir borgésien dans lequel Pelot, refusant toute confortable certitude, interroge son métier, s'interroge lui-même : Qu'écrire et pourquoi écrire ? Comment éviter au lecteur les pièges de l'identification ? Quelles sont les conséquences de mes écrits et ceux-ci sont-il toujours en accord avec mon moi ? Parler du réel, bien sûr. Mais parler du réel, est-ce se contenter de le reproduire de manière stérile et sclérosante par simple décalcomanie, est-ce enfoncer les portes grandes ouvertes de la contestation facile à court terme, est-ce s'installer dans une confortable attitude manichéenne ? Ou bien est-ce prendre la distance suffisante pour pouvoir englober la réalité dans une réflexion critique non réductrice, l'imaginaire ainsi que le talent et la sensibilité de l'écrivain décuplant l'impact d'une telle réflexion ?
     Tout en choisissant cette dernière voie, Pelot pose dans « Delirium Circus » la question essentielle, au cœur de la SF moderne : Parler du réel, certes. Mais comment ?
     « Il faut réfléchir, c'est tout. Réfléchir » (p. 318).


Notes :

1. Cf. « Sur l'œuvre de Pierre Suragne, déchirer le manteau des ténèbres » par D. Guiot dans Argon 6.
2. C'est aussi le sens du film d'Alain Jessua, récemment revu à la télévision, « Traitement de choc »


Denis GUIOT
Première parution : 1/3/1978
dans Fiction 288
Mise en ligne le : 5/2/2011


 
Base mise à jour le 9 septembre 2017.
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