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Jésus Vidéo

Andreas ESCHBACH

Titre original : Jesus video, 1998
Science Fiction  - Traduction de Claire DUVAL
Illustration de Kamran JEBREILI
L'ATALANTE, coll. La Dentelle du Cygne n° (35), dépôt légal : mars 2001
608 pages, catégorie / prix : 149 FF, ISBN : 2-84172-167-1

Couverture

    Quatrième de couverture    
     Non loin de Jérusalem, dans une tombe inviolée depuis deux mille ans, une mission d'archéologie exhume le manuel d'utilisation d'une caméra vidéo dont la sortie sur le marché est prévue... dans trois ans.
     Un homme muni d'un caméscope aurait-il visité la Palestine du Ier siècle ? Si oui, que sont devenus l'appareil et les enregistrements ? Et, surtout, qu'a-t-on, qui a-t-on filmé ? S'agit-il de la plus redoutable découverte archéologique de tous les temps ou d'un canular de génie ?
     En terre de Palestine et d'Israël, sur fond d'expertises scientifiques, de négociations acharnées et de sectes obscurantistes, s'engage une course effrénée où s'affrontent chercheurs, médias avides de sensationnel et services spéciaux du Vatican. Tandis que trois jeunes gens téméraires poursuivent leur quête parallèle et s'approchent pas à pas de révélations que tous ne jugent pas bon de rendre publiques. Ne feront-elles pas vaciller les fondements même de la culture occidentale ?
     Un frileur exceptionnel, par l'auteur de Des milliards de tapis de cheveux et de Station solaire.


    Prix obtenus    
Grand Prix de l'Imaginaire, traducteur, 2002
 
    Adaptations (cinéma, télévision, théâtre, radio, jeu vidéo, ...)   
A la poursuite du passé , 2002, Sebastian Niemann (Téléfilm)
 
    Critiques    
     Les romans d'Eschbach se suivent mais ne se ressemblent décidément pas. Des milliards de tapis de cheveux est, répétons-le, un pur chef d'œuvre, aussi puissant qu'original, aussi accompli dans la forme que dans le fond... Station solaire est un huis clos spatial bourré d'action et agrémenté d'une intéressante anticipation géopolitique, un thriller rapide et sans prétention...

     De prime abord, Jésus Vidéo semble beaucoup plus ambitieux que ce dernier. L'intrigue est prometteuse : des archéologues découvrent en Israël le squelette de l'un de nos contemporains – les plombages dentaires l'attestent – , accompagné du manuel d'un modèle de caméra dont la sortie n'est pas prévue avant deux ou trois ans. Et pourtant ces vestiges sont incontestablement âgés de deux mille ans. L'explication s'impose d'elle-même  : il s'agit du corps d'un voyageur temporel qui a probablement assisté à la crucifixion de Jésus. Reste à trouver la caméra et la cassette  !

     Ce voyage temporel, le lecteur s'en fait déjà une idée s'il connaît Voici l'homme de Michael Moorcock, que l'Atalante va d'ailleurs prochainement rééditer. Eschbach aurait pu traiter de front ce sujet-là  : que se passerait-il si nous obtenions la preuve incontestable de la véracité du récit de Voici l'homme – ou d'une toute autre histoire du même genre  ?
     Mais Eschbach a choisi une tout autre approche. Il se contente de narrer une course-poursuite, mettant en lice différents protagonistes acharnés à trouver la cassette, entre autres un financier cupide, un étudiant idéaliste, un inquisiteur et même un auteur de SF... C'est amusant au début, mais les multiples rebondissements, dont le seul intérêt est d'empêcher la progression des protagonistes et donc de l'intrigue, deviennent bientôt aussi prévisibles que fastidieux.
     La qualité d'un thriller peut parfois se situer dans le décor et les digressions. Ces dernières sont nombreuses, autour de l'archéologie, de l'Histoire Sainte, de la politique du Moyen-Orient, de la conservation des supports numériques ou des richesses du Vatican, mais elles demeurent toujours étonnamment superficielles et ne parviennent donc pas à combler le manque d'intérêt de l'intrigue.
     Même lorsqu'il aborde la question de la faisabilité du voyage temporel, Eschbach s'en tient à des généralités déjà lues ailleurs, au point que le roman semble destiné au grand public non lecteur de SF plutôt qu'aux habitués du genre. L'intention de l'auteur était peut-être justement d'élargir son lectorat potentiel avec ce thriller que l'on peut situer dans la lignée d'un Michael Crichton, très – trop – facile à lire et pourvu d'un dénouement flou qui ne choquera personne.

     L'écriture elle-même ne peut se comparer à celle des Milliards de tapis de cheveux, où chaque nouvelle dégageait grâce et poésie, où chaque phrase semblait ciselée avec précision. Dans Jésus vidéo, l'auteur délaye, se répète, se perd dans des dialogues creux et semble bavarder gentiment... sur six cents pages.
     La déception est évidemment à la mesure de l'espoir qu'avait suscité l'attente de ce nouveau roman. Jésus vidéo demeure un thriller distrayant, qui pourra sans doute captiver de nombreux lecteurs, mais nous attendons encore le retour de l'auteur prodigieux des Tapis de cheveux...


Pascal PATOZ (lui écrire)
Première parution : 2/4/2001
nooSFere


     Giono aimait à dire que le titre d'une œuvre était comme un drapeau qui entraînait le texte. S'il en est ainsi, Jésus vidéo hisse résolument le pavillon commercial en sacrifiant à la mode des titres anglo-saxons. A ceci près que celui de la version française (notez les accents) est un surprenant compromis franglais qui débouche sur un parfait non-sens. On en regretterait presque le Jesus video d'origine. Mais pourquoi pas Jésus en vidéo ?
     Passons...

     Bien que le Nazaréen ait profondément marqué notre histoire, rares sont les auteurs de littérature de l'imaginaire à s'y être frottés avec succès (seuls Boulgakov, Moorcock et Herbert viennent spontanément à l'esprit). Jésus, personnage difficilement utilisable dans une intrigue, apparaît le plus souvent au second plan du récit, voire sur la toile de fond.
     L'argument du roman d'Eschbach s'inscrit dans cette ligne  : ce n'est pas au Christ lui-même qu'il s'attache, mais au témoignage high tech qu'en a laissé un voyageur temporel. Le sujet est simple, mais séduisant  : la plongée dans le passé par le biais de fouilles archéologiques, le motif du secret, l'imminence d'une révélation sacrée qui risque de tournebouler l'humanité tout entière, les péripéties finales, sont autant d'ingrédients certes classiques, mais qui ont fait leurs preuves et satisferont plus d'un lecteur.

     On émettra davantage de réserves sur la construction du récit, aussi légère que celle d'une casemate. Dans la première partie du roman, chaque fin de chapitre est ponctuée d'un rebondissement inattendu, d'une découverte spectaculaire ou d'une déclaration fracassante. C'est plaisant au début, mais à la longue on se lasse de cette régularité métronomique derrière laquelle on devine une mise en équations butée et une application tâcheronne.
     Cette technique s'essouffle d'ailleurs d'elle-même et, dans la deuxième partie du roman, ces effets se raréfient pour faire place à une action plus traditionnelle, avec poursuites et bagarres. Le récit souffre alors de faiblesses et d'invraisemblances  : le mercenaire surentraîné qui espionne comme il respire se fait larguer au premier feu rouge par les bleus qu'il a pris en filature  ; le jeune loup, as de l'informatique, se trouve également doté d'un improbable talent de crocheteur de serrures...

     La même absence de finesse préside au traitement des personnages. Si l'auteur entreprend un portrait, il ne le lâche pas avant de l'avoir complètement exécuté, même s'il lui faut pour cela les deux tiers d'un chapitre. Ce procédé vieillot n'a hélas rien de balzacien  : le trait est grossier, schématique, caricatural au point de frôler parfois le ridicule. Les stéréotypes constituent l'essentiel de la galerie des personnages  : un milliardaire aux manières de bulldozer, un jeune loup antipathique mais malin, quelques scientifiques pas nets, un écrivain de science-fiction falot jusqu'à la transparence, une jeune juive sculpturale et judoka, un mercenaire aux yeux pâles, des hommes de main idéalement stupides, des religieux très bons (s'ils oeuvrent sur le terrain) ou très méchants (s'ils grenouillent dans les bureaux du Vatican), le comble étant atteint avec l'inquisiteur borné qui ne fait réparer sa voiture que chez un garagiste catholique – rendez-nous le père Eymerich  !
     La morphopsychologie est de règle. Chaque personnage porte son caractère inscrit en grosses lettres sur le visage  : l'inquisiteur a le nez crochu, le jeune loup est mince et muni de fines lunettes, les hommes de main ont les dents gâtées, le mol écrivain allemand est un peu enveloppé...
     Les relations entre les spécimens de cette faune accusent le même simplisme  : le gros richard terrorise son entourage, les fanatiques font des bêtises, le jeune loup se démène à coups de portable et de cartes de crédit... et se livre avec la belle juive à des tergiversations érotiques qui se veulent le reflet d'une psychologie complexe, mais feraient tordre de rire une collégienne de douze ans. Les comportements, parfois répétitifs jusqu'à l'exaspération, sont trop souvent insignifiants  : le jeune loup, par exemple, ricane à tout bout de champ et boit du café pour se donner une contenance dès que l'action ralentit. Les scénaristes de Dallas avaient déjà trouvé le truc, mais rien ici ne laisse soupçonner le moindre projet parodique...

     L'espace d'un instant, on a l'espoir que la dernière partie du roman (les cinquante dernières pages) va racheter le reste. Et de fait, un peu d'ambiguïté apparaît dans l'intrigue qui semble relancée... et puis tout retombe finalement dans un lourd didactisme.
     On peut cependant remercier Andreas Eschbach pour ses efforts pédagogiques  : Jésus vidéo nous apprend doctement ce qu'est un forum Usenet, comment on peut téléphoner à l'étranger grâce à un téléphone mobile, et passe en revue les performances de la gamme des caméscopes Sony. Les détails techniques se font moins précis dès qu'il s'agit de physique des particules, et les théories sur le voyage dans le temps sont traitées avec une désinvolture qui dénote un certain empressement à s'éloigner d'un sujet dangereux. On peut en dire autant de la part réservée à l'histoire religieuse, voire à l'Histoire tout court, domaines où le roman d'Eschbach souffre de la comparaison avec ceux d'Evangelisti et de Truong.

     Au total, on a le sentiment d'un énorme remplissage, impression soutenue par une narration qui multiplie les redites, accumule les chevilles dans les dialogues, s'empêtre dans les contradictions, bref semble se complaire dans un catalogue des erreurs stylistiques les plus rédhibitoires. Que l'auteur considère Jésus vidéo comme son oeuvre la plus accomplie (voir Galaxies n° 17) a de quoi donner des aigreurs d'estomac à qui tente laborieusement de digérer ce mate-faim de six cents pages. Où donc est passé le formidable conteur qui nous enchantait à chaque ligne dans Des milliards de tapis de cheveux  ?

     Adieu la magie, bonjour le commerce. Giono avait raison  : tout suit le titre, décidément.

Robert BELMAS (lui écrire)
Première parution : 15/4/2001
nooSFere


     Un homme a voyagé dans le temps, muni d'une caméra vidéo  ; il est arrivé à l'époque du Christ, il a utilisé son matériel. Mais... qu'a-t-il filmé ? Les Noces de Cana ? La Crucifixion ?... La Résurrection ... ?

     De prime abord, l'amateur de SF a de quoi être surpris : Là ou il s'attend à de grands discours philosophiques, il se trouve privé de toute spéculation venant des personnages qui animent l'intrigue. Ils ne cachent aucune finesse, leurs caractères étant nettement appuyés et caricaturés à la mode hollywoodienne (moins que ne pouvaient l'être ceux de Station Solaire, mais néanmoins calqués sur le même modèle).
     Déroutant ? Certes, mais parfaitement volontaire, et le lecteur comprend vite qu'il n'a pas affaire au nième bouquin théologico-mystico-psychologique centré sur le personnage du Christ. L'argument imaginaire du voyage dans le temps est ramené à une péripétie secondaire : l'aventure rappelle plutôt Indiana Jones et la Dernière Croisade qu'une spéculation intellectuelle sur un sujet sacré, dont la littérature de l'Imaginaire regorge déjà.

     La majesté du thème semble dénaturée au fil des pages, et telle était bien la volonté de l'auteur : nous la faire oublier. Car Eschbach n'a rien perdu de son sujet pour autant, et la fin du roman amène une profonde progression des personnages, qui contraste avec les traits convenus choisis au départ pour les dépeindre. La situation finale leur rappelle (ainsi qu'au lecteur) que l'histoire qu'ils ont vécue était plus qu'une course au scoop. C'est très logique, naturel, et pourtant inattendu, car rien dans le roman ne semblait annoncer une telle rupture de ton. On s'attendait à quelque chose de plus hollywoodien, de plus vulgaire, de plus simple. Mais le dénouement laisse une bonne part au Mystère, il en est même l'expression...
     Est-ce une pirouette facile ? Pas vraiment, car dès lors, le lecteur a de quoi être partagé. L'auteur cherche-t-il à contenter tout le monde avec une réponse de Normand, ou nous secoue-t-il au contraire pour nous ramener à l'essence même de la foi, qui est de croire ou de ne pas croire, sans plus d'arguments  ? Car la foi se résume toujours à cette conviction, quoi qu'aient pu professer les vaticinateurs du siècle dernier, quand la science prétendait pouvoir donner un jour réponse à tout, même à ce qu'elle n'étudiait pas.
     Et c'est là que réside le tour de force de l'intrigue. Car l'état d'esprit auquel se trouve réduit le lecteur trouve son expression à la fin du roman lui-même  : les personnages sont eux-mêmes divisés sur ce qu'il convient de croire... ou de ne pas croire. Ainsi, le lecteur a le choix d'adhérer ou non à ce dénouement en suspens, tout comme la liberté d'interprétation de la vidéo est laissée aux personnages.
     L'auteur a-t-il sciemment ménagé cet effet  ? En tous cas, on dirait qu'il a tout fait pour le mettre en place, et une relecture attentive du roman révèle une poignée de détails dans la psychologie des personnages qui semble avoir été volontairement jetée comme une préparation presque invisible du dénouement à venir.

     Eschbach nous ramène à nos convictions profondes, comme l'avait fait Silverberg avec Le Livre des Crânes. En cela, comparer Jésus Vidéo aux autres romans de SF qui, de près ou de loin, traitent du même sujet, est un piège dans lequel il est sûr que beaucoup de passionnés risquent de tomber. Jésus vidéo ne s'inscrit pas dans la droite ligne du Voici l'Homme de Moorcock, et s'apparente davantage à la littérature générale.
     Parmi les chefs-d'œuvre de la littérature générale (il y en a aussi  !), il est toujours agréable de constater que, parfois, certains usent de thèmes surgis de l'univers de la science-fiction.


Xavier NOY
Première parution : 17/5/2001
nooSFere


     Tout commence par une découverte peu banale lors de fouilles archéologiques en Israël : auprès d'un squelette vieux de deux mille ans, un étudiant exhume une pochette contenant la notice d'un caméscope Sony. Or, il s'avère que ce caméscope est d'un nouveau modèle qui ne sera pas commercialisé avant trois ans. D'autres indices sont particulièrement troublants, comme la présence de plombages modernes aux dents du squelette, dont l'âge ne fait pourtant aucun doute.
     Il n'en faut pas davantage pour que le responsable des fouilles et son commanditaire, un richissime homme d'affaires, évoquent l'hypothèse que le cadavre pourrait bien être celui d'un voyageur temporel qui aurait réalisé une vidéo de Jésus Christ.

     Sur ce point de départ particulièrement excitant, Andreas Eschbach bâtit une intrigue tout entière dévolue à la recherche de cette vidéo. Multipliant les rebondissements et distillant les révélations au compte-goutte, l'auteur s'attache surtout à dépeindre une galerie de personnages de plus en plus nombreux au fur et à mesure que l'intrigue avance. Peu à peu, le contenu de la vidéo perd de son importance aux yeux du lecteur. L'intéressant ici, ce sont plutôt les diverses réactions que provoque la possibilité d'avoir la preuve irréfutable de l'existence, ou de la non existence de Jésus Christ. Il y a l'écrivain de science-fiction qui est dépassé par la réalité  ; le financier apparemment cynique mais qui se révèle finalement obsédé par le contenu de la vidéo  ; l'étudiant à l'origine de la découverte qui s'obstine à découvrir la vérité  ; l'envoyé du Vatican qui ne voit là qu'une menace potentielle pour l'Eglise et qui bouscule sans même s'en rendre compte l'image idéalisée de l'Eglise que se fait le prêtre local, et bien d'autres personnages d'horizons très divers, qui ne font souvent qu'une brève apparition mais qui contribuent à créer un tableau très varié de réactions vis-à-vis de la religion.

     Au final, certains pourront regretter de ne pas en savoir plus sur le contenu de la vidéo et trouver que l'auteur prend peu de risques, qu'il reste bien consensuel. Il est vrai qu'on peut lui reprocher de manquer d'ambition dans son propos, car il évite soigneusement toute révélation fracassante en réduisant à la portion congrue la part science-fictive de l'histoire. Eschbach s'intéresse plus à notre époque qu'au passé et montre à quel point des événements vieux de deux mille ans influent encore aujourd'hui sur nos actes, alors que finalement, seuls devraient compter les actes présents et non leur justification à l'aune d'événements passés. Certes, ce n'est pas une révélation, mais cela n'empêche pas le roman d'être un divertissement très réussi et particulièrement prenant, où l'auteur égratigne au passage quelques-uns uns de nos travers actuels, telle l'importance exagérée que l'on accorde aux médias audiovisuels dans notre société. Jésus Vidéo n'est peut-être pas un roman très original, mais c'est un solide roman d'aventure qui réussit à tenir le lecteur en haleine pendant 600 pages. Comme quoi, c'est parfois dans les vieux pots qu'on fait les meilleures soupes  !

     Quoi qu'il en soit, après le coup d'éclat jusqu'ici inégalé de Des Milliards de tapis de cheveux, après le thriller spatial qu'était Station solaire, Andreas Eschbach explore avec ce troisième roman un nouveau registre très éloigné de ses deux précédents opus, et il fait preuve d'un talent polyvalent assez impressionnant. On attend avec curiosité de savoir où son imagination le portera ensuite...


Frédéric BEURG (lui écrire)
Première parution : 23/5/2001
nooSFere


     Les lecteurs qui, après avoir découvert les deux premiers romans et les quatre nouvelles d'Andréas Eschbach déjà publiés de ce côté-ci du Rhin, s'apprêtent à aborder les rives de ce troisième roman, vont éprouver un nouveau choc. Il y a en effet fort à parier que Jésus vidéo marquera au moins autant les esprits que l'avait fait Des milliards de tapis de cheveux voici dix-huit mois... Car, même si le nom de l'auteur est désormais familier aux aficionados, l'effet de surprise joue encore ; et même en tenant compte de ses trois livres plus récents (inédits), Jésus vidéo est à mon avis le chef-d'œuvre de l'auteur à ce jour.
     L'intrigue se situe aux marges du genre, l'argument SF étant assez sommaire. On découvre, sur un champ de fouilles archéologiques, à quelques kilomètres de Jérusalem, une tombe inviolée depuis 2000 ans ; à côté du squelette, quelques offrandes funéraires, parmi lesquelles le manuel d'utilisation d'une caméra vidéo qui, détail piquant, n'est pas encore apparue sur le marché au moment de l'ouverture de la tombe. La conclusion s'impose d'elle-même — ou presque : le défunt ne peut être qu'un voyageur du Temps qui, armé de son caméscope, a visité la Palestine au premier siècle de notre ère. Les questions les plus logiques surgissent alors : qu'est devenue la caméra ? où sont cachés les enregistrements ? et surtout, qu'est ce que le voyageur du Temps a bien pu filmer ? Certains se persuadent assez vite que la vidéo en question pourrait bien représenter la plus importante découverte archéologique de tous les temps, en admettant qu'on la retrouve ; et les convoitises sont aiguisées en conséquence. Sur fond de conflit moyen-oriental (avec intervention de Tsahal en prime), de déductions archéologico-historiques, de négociations délirantes et de sectes médiévales survivantes, une course à rebondissements s'engage pour mettre la main sur un objet minuscule, caché depuis deux millénaires, et dont le contenu pourrait faire vaciller les fondements mêmes des sociétés occidentales. Sur la grille de départ, un empire médiatique, qui voit d'avance dans cette découverte potentielle le scoop du siècle (et les recettes publicitaires qui vont avec), le Vatican, qui n'y voit apparemment pas grand'chose de bon, et un petit groupe d'étudiants aussi chanceux et débrouillards que téméraires...
     Le premier tour de force de ce thriller, qui n'en manque pas, est de tenir le lecteur en haleine pendant plus de 600 pages ; on regrettera seulement, en refermant le livre, qu'il n'y en ait pas 200 ou 300 de plus. Entre-temps, on aura croisé le Pape, Ted Turner, Hérode le Grand, Yasser Arafat, Flavius Josèphe, François d'Assise, les Juifs ultra-orthodoxes de Mea Shearim, les techniques paléontologiques de Jurassic Park, l'aveuglement académique poussiéreux, la Mafia, la firme Sony, le Projet Manhattan, et on aura même eu droit à des clins d'oeil à William Tenn, Poul Andersen et Michael Moorcock ! (la référence à ce dernier est ici inévitable, et les éditions de l'Atalante, décidément bien inspirées ces temps-ci, comme en témoigne la couverture de ce livre, annoncent d'ailleurs, dans la foulée, une réédition de l'inoubliable Voici l'Homme).
     Mais ce n'est pas tout, loin s'en faut. En effet, l'auteur livre ici, en sus, une galerie de portraits fort colorée, exercice auquel ses précédents romans (en raison de la structure, pour le premier, et des choix archétypiques, dans le cas du second) n'avaient pas habitué ses lecteurs : Stephen Foxx, Indy Junior version Eschbach, Judith et Yehoshuah Menez, deux jeunes archéologues israéliens, Peter Eisenhardt, écrivain allemand de SF (remember Peter Jairus Frigate ?), le Père Lukas, petit franciscain proche de la sainteté, John Kaun, sorte de Donald Trump à la destinée surprenante, sans oublier bien sûr Luigi Baptist Scarfaro, l'Eymerich des temps modernes, dont il serait déloyal de décrire les ressorts tant ils méritent d'être découverts au fil des pages...
     En Stephen Foxx, on retrouve le motif, cher à l'auteur, de l'individu qui repousse ses limites (et accessoirement celles des autres) pour aller chercher sa vérité au-delà des apparences et des convenances, au mépris de toutes les règles (y compris celles de la prudence) et de toutes les idées reçues. Eschbach semble faire sienne la maxime de l'un des plus célèbres de ses compatriotes, qui affirmait en son temps, avec les conséquences que l'on sait, qu' « un homme seul peut avoir raison contre tout un Concile ». Si Eschbach descend de Luther, Foxx est bien le petit frère du Nillian des Milliards de tapis de cheveux, du Jowesh de La Redécouverte (in Galaxies 17), de l'Owen de L'Envol du faucon sagittal (in Utopiae), du Tonak de Garfen Eden (nouvelle inédite en France, disponible sur le site de l'auteur), et du Quest du roman éponyme (encore inédit, même en Allemagne).
     Tout cela suffirait à faire de Jésus vidéo un grand roman, mais l'essentiel n'est pas encore là. Palpitant et divertissant, ce thriller nourrit en outre des ambitions plus profondes, et se donne les moyens des dites ambitions. Eschbach, en effet, distille subtilement, au fil des pages, rien de moins que sa vision des traditions philosophico-religieuses du monothéisme, sa perception du libéralisme dans le miroir des médias (notamment américains), sa lecture de l'histoire ecclésiastique (ah ! si Paul de Tarse avait vu...) et de l'Histoire tout court. Et, au bout du compte, une mystique très personnelle, dont la qualité, présentée en une conclusion qui confine au génie, ne laisse pas indemne (tout juste pourra-t-on s'interroger sur la pertinence des trois dernières pages...). Autant le savoir d'avance, l'Eglise Catholique Romaine en prend ici pour son grade (ce qui étonne d'autant moins que l'auteur est allemand, et donc confronté à un visage « concordataire » de l'institution, bien différent de celui que l'on perçoit généralement en France), même si, curieusement, le Pape lui-même est plutôt épargné. Mais on trouve chez Andréas Eschbach la même grandeur d'indignation que celle qui animait il y a quelques années Jacques Neyrinck lorsqu'il écrivait Le Manuscrit du Saint-Sépulcre (Cerf), un roman dont, soit dit en passant, la lecture est hautement recommandée. Comme chez son confrère suisse, la réflexion proposée par Eschbach dans Jésus vidéo, d'une grande finesse, est fort bien documentée, sans que jamais l'auteur n'inflige à son lecteur une quelconque lourdeur d'érudition. Nul n'est besoin d'être versé en archéologie biblique, ni familier des réalités du Proche-Orient, ni au fait des menées de la Curie romaine, pour entrer dans cette œuvre grandiose et y trouver son compte. Car, et ce n'est pas le moindre mérite de ce texte, mis à part quelques intégristes enragés, il ne se trouvera sans doute pas grand monde pour être profondément choqué. Et le message de Jésus vidéo, qu'on adhère ou non à la vision d'Eschbach, touchera autant la rose que le réséda, dans le droit fil de sa conclusion : la véritable ligne de démarcation, s'il en est une, n'est pas là...


Bruno DELLA CHIESA
Première parution : 1/3/2001
dans Galaxies 20
Mise en ligne le : 1/3/2002


     Bet Hamesh, Israël, de nos jours. Stephen Foxx possède une conception pour le moins personnelle des vacances réussies. Membre de la très respectable Explorer's Society de New York, il a choisi cette année de se joindre à un chantier archéologique en plein désert. Accroupi huit heures par jour à déblayer de la terre sous une chaleur étouffante, il sue sang et eau dans l'espoir de déterrer céramiques et ossements. Il est loin de se douter qu'il va bientôt faire une découverte susceptible de bouleverser l'histoire du monde. C'est dans une tombe banale, à quelques centimètres des restes d'un habitant de la Palestine du début de notre ère, qu'il exhume la notice d'un caméscope Sony qui, la datation au radiocarbone le confirmera, a effectivement deux mille ans. Mais si un voyageur du temps est bien retourné à l'époque du Christ pour le filmer, où a-t-il caché sa caméra ? Une folle course-poursuite s'engage dès lors entre Foxx et John Kaun, le richissime milliardaire américain dont l'argent finançait les fouilles, et qui voit dans toute cette affaire l'occasion d'un immense coup médiatique.

     On l'aura compris, l'intrigue de Jésus vidéo évoque avant tout une sorte d'Indiana Jones contemporain, même si le traitement qu'en propose Andreas Eschbach doit en réalité autant au thriller qu'au roman d'aventure. La mayonnaise monte d'ailleurs assez bien : le croisement des genres produit un récit fertile en rebondissements. Car Foxx, ses alliés et ses ennemis, ne ménagent guère leurs efforts, obnubilés qu'ils sont par l'idée de mettre la main sur cette relique technologique. Une intrigue rocambolesque qu'Eschbach choisit d'équilibrer par une documentation solide et un soucis quasi-obsessionnel du détail. Cette approche, à défaut de produire du réalisme, vaporise sur l'ensemble un vernis de vraisemblance plus que bienvenu. Faut-il pour autant crier au chef-d'œuvre, comme on l'a fait pour Des Milliards de tapis de cheveux, son premier roman ? Certainement pas. Faut-il le conseiller à tout prix aux monomaniaques de la S-F ? Même pas sûr, car le voyage dans le temps n'est ici qu'un instrument, dont la seule présence ne saurait suffire à inscrire totalement le livre dans le genre. Non, Jésus vidéo est décidément un hybride, dont la première qualité demeure le suspense. Non pas que l'on s'attache particulièrement au devenir des personnages, dont la psychologie n'est finalement qu'à peine esquissée, mais parce qu'Eschbach fait montre d'une habileté consommée dès lors qu'il s'agit de tenir ses lecteurs en haleine. Jésus vidéo est de ces romans que l'on a du mal à reposer, tant on veut en connaître la fin. À vrai dire, c'est précisément ce qui m'est arrivé, et ce n'est déjà pas si courant...

Johan SCIPION
Première parution : 1/8/2001
dans Bifrost 23
Mise en ligne le : 23/10/2003


 
Base mise à jour le 19 février 2017.
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