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Lumière des jours enfuis

Stephen BAXTER & Arthur C. CLARKE

Titre original : The Light of Other Days, 2000
Traduction de Guy ABADIA
ROCHER

Dépôt légal : septembre 2000
418 pages
ISBN : 2-268-03772-X
Genre : Science Fiction 


Couverture

    Quatrième de couverture    
     « Nous avons acquis le regard de Dieu. Un regard capable de contempler le passé immuable et sanglant comme si c'était aujourd'hui. Mais nous ne sommes pas Dieu et la lumière brûlante de l'histoire pourrait bien nous détruire.  »

     An 2033.Tandis qu'un astéroïde géant baptisé Absinthe fonce sur la Terre, l'empereur des médias Hiram Patterson annonce la création d'un procédé révolutionnaire de communication. La « Camver  » permet de visionner instantanément des images provenant de n'importe quel endroit au monde. Mais cette invention recèle des possibilités insoupçonnées, qui vont bientôt changer le sort de l'humanité.
     Le vieux rêve d'ubiquité est sur le point de se réaliser. Condamnés à brève échéance, les hommes sauront-ils en faire bon usage  ? La plupart, en attente de l'Apocalypse, semblent se délecter de voyeurisme, de révisionnisme et de passéisme morbide. Mais certains, parmi lesquels le propre fils d'Hiram Patterson, vont tenter d'échapper à l'œil Omniscient de la Camver...
     Allégorie sur le destin de l'humanité future, Lumière des jours enfuis est aussi une brillante exploration du pouvoir des médias et de la dérive de nos sociétés de l'image.

     Légende vivante de la science-fiction, Arthur C. Clarke est notamment l'auteur de 2001, l'Odyssée de l'espace, Les Enfants d'Icare, la Fin de l'enfance et Rendez-vous avec Rama (j'ai lu). Son œuvre totalise 50 millions d'exemplaires vendus dans le monde. Selon le mot de Ray Bradbury  : « Il est l'un des vrais génies de notre temps.  »
     Etoiles montante de la nouvelle science-fiction anglaise, Stephen Baxter a déjà publié Voyage (j'ai lu) et Les Vaisseaux du temps (Robert Laffont), récompensé par le British Science Fiction Award.

 
    Critiques    
     Arthur C. Clarke et Stephen Baxter se sont associés pour écrire ce roman basé sur l'existence d'un procédé permettant d'observer n'importe quel point de l'espace et du temps  : la Camver.
     L'idée a déjà été utilisée dans des romans de SF, notamment dans La Rédemption de Christophe Colomb de Orson Scott Card, et surtout Les Yeux du temps de Bob Shaw, à qui ce roman est d'ailleurs dédié. Si le concept n'est donc pas nouveau, il n'en est pas moins fascinant et offre bien des possibilités que les deux auteurs se sont efforcés de traiter.

     La première partie raconte la naissance des Camvers. Né de l'imagination d'un magnat de l'industrie dans les années 2030, il s'agit d'abord d'un simple moyen de communication utilisant les propriétés physiques des « trous de ver  » pour relier instantanément deux points de l'espace. Les explications techniques sont d'ailleurs plutôt convaincantes, du moins pour le profane, et rendent particulièrement crédible le reste du roman. Lorsque le système permet de transmettre l'image, la Camver devient d'abord un parfait moyen d'information permettant d'être immédiatement sur les lieux d'un événement, avant les concurrents et à moindres frais. Mais bien sûr, les possibilités d'une telle invention sont immenses et propices à toutes les dérives. Ainsi, les journalistes qui ont accès à cette technologie s'en servent aussi bien pour dénoncer des magouilles politiques ou financières que pour épier l'intimité des célébrités. Alors que l'utilisation des Camvers est encore restreinte à un petit nombre de personnes, le respect de la vie privée vole déjà complètement en éclats  : à tout moment de sa vie, chacun peut désormais être observé à son insu.

     Bientôt, les Camvers se perfectionnent et deviennent de plus en plus accessibles au grand public. Elles permettent désormais d'atteindre des distances inouïes (et ainsi d'explorer de lointaines planètes), et même d'observer les images du passé. A une période où l'humanité ne croit plus en son avenir (un gigantesque astéroïde menace de détruire la Terre dans 500 ans), un grand nombre de gens se réfugient dans l'exploration de l'histoire. Ainsi, on peut enfin élucider bien des mystères historiques, on connaît enfin la vérité sur la naissance des religions, ce qui ne va pas sans provoquer d'importants remous. La Camver bouleverse inévitablement un grand nombre de certitudes. Les grands hommes du passé ne sont pas exempts de défauts que la mémoire collective a oubliés. La justice a commis des erreurs qui se révèlent d'autant plus tragiques lorsque chacun peut désormais les reconnaître. Certains se réfugient dans le passé en revivant inlassablement les meilleurs moments de leur vie ou ceux passé avec des êtres chers qui ont disparu. D'autres refusent d'être constamment épiés et essayent d'échapper à l'œil impitoyable des Camvers, mais tout le monde voit sa vie changée par cette invention.

     Lumière des jours enfuis est un roman de facture très classique rendu passionnant par l'exhaustivité de la description de la Camver, depuis sa création jusqu'à l'exploitation de ses innombrables possibilités et conséquences sur la société humaine. La fascination des personnages du roman pour les images de la Camver évoque bien sûr des échos de notre monde où l'image prend une place de plus en plus importante. Il est facile de se laisser envoûter par les évènements du passé, et les épisodes où les auteurs s'amusent à revisiter l'histoire à leur manière sont parmi les meilleurs du roman. On y apprend la véritable origine du sourire de la Joconde, on assiste à la vie de Jésus ou encore au dernier instant d'un homme préhistorique dont le corps sera retrouvé des siècles plus tard dans les glaces et étudié pas des paléoanthropologues... Autant de moments surprenants, amusants ou tragiques. Mais à trop explorer le passé, on en néglige de se tourner vers l'avenir. C'est la leçon que tireront les personnages du roman qui incarnent les diverses réactions possibles face à la Camver. Le récit se poursuit donc jusqu'à ce que l'humanité digère cette invention à la fois si utile et si dangereuse. Le lecteur peut alors refermer le livre ébloui par les talents d'Arthur C. Clarke et de Stephen Baxter qui se sont conjugués ici pour le meilleur.


Frédéric BEURG (lui écrire)
Première parution : 21/10/2000 nooSFere


     Ce roman emprunte son titre à une nouvelle où l'écrivain irlandais Bob Shaw inventait le verre lent, un type de verre polarisé de telle sorte que la lumière mettait un temps important à le traverser. Dans « Les yeux du temps », la version romanesque de cette nouvelle, Shaw décrivait un certain nombre d'applications à son verre lent, comme par exemple l'utilisation comme écran mural paysager. C'est une idée du même type qui est à l'origine de Lumière des jours enfuis. Cette fois-ci, ce sont les trous de vers qui sont au centre du roman. Un jour, Hiram Patterson, un richissime patron de média, aidé de son fils, réussit à stabiliser l'un d'entre eux, permettant de visionner en temps réel tout ce qui se passe dans le monde. Une fois le phénomène totalement maîtrisé, Patterson peut s'en servir pour accroître le pouvoir de ses chaînes de télévision, par le biais du procédé Camver. Mais, si puissant et éclairé qu'il soit, il n'a pas anticipé la révolte de ses deux fils David et Bobby, brimés depuis leur enfance par ce père qui a laissé tomber l'un et « apprivoisé » l'autre grâce à un implant neurologique. Ni les problèmes récurrents posés par une journaliste, Kate, qui tombe fortuitement amoureuse de Bobby, lequel n'a pas de sensations à cause des expériences de son père. L'invention de Patterson va peu à peu lui échapper des mains, pour tomber dans celles du gouvernement, puis du grand public.
     On voit tout le côté rationnel des deux auteurs dans la description des conséquences logiques de l'invention de la Camver. Celle-ci a bien évidemment de profonds effets sur la société, puisque toute intimité familiale est bannie, (l'exhibitionnisme, banalisé, devient monnaie courante), tout secret économique impossible (comment traiter des affaires dans ces conditions  ?), tout acte délictueux exclu. Et quand on découvre qu'en plus de projeter dans l'espace, la Camver projette dans le passé, tout est bouleversé...
     Même si l'histoire de la famille Patterson est un moteur de l'intrigue peu crédible, les supputations des deux auteurs sont convaincantes. Ce roman se lit avec plaisir, et l'on se prend au jeu d'essayer de trouver une implication à laquelle les auteurs n'ont pas pensé. Certes, quelques inventions ultérieures, comme le couplage d'une Camver avec un moteur de recherche de séquences ADN, ou le procédé qui permet à Bobby de toucher Kate, semblent arriver un peu comme un cheveu sur la soupe. Mais qu'importe, puisque les auteurs nous régalent finalement de deux scènes d'anthologie, sortes de voyages à rebrousse-temps dans la destinée de l'Homme et de la Terre, à rapprocher de la scène célèbre de 2001 où se succédaient en contrepoint l'image du singe lançant un os en l'air et la vue de la station spatiale. En bref : du Clarke classique.


Bruno PARA (lui écrire)
Première parution : 2/5/2001 nooSFere


     En ce milieu de XXIe siècle, un procédé technique révolutionnaire, la « camver », permet à n'importe qui d'observer n'importe quoi, en temps réel, en tout point de la planète, et sans restriction aucune. Les impacts sur la société ne tardent pas à se faire sentir ; la notion de vie privée n'existe plus, et chaque citoyen se transforme en Big Brother potentiel. Les changements deviennent un véritable bouleversement lorsqu'il devient possible de visionner à sa guise, non seulement le présent, mais aussi le passé, avec une totale impartialité. Alors que toute vie terrestre est menacée par une collision avec un immense astéroïde, l'Humanité saura-t-elle faire bon usage de cet immense et nouveau pouvoir, ou bien se cantonnera-t-elle à d'égoïstes plaisirs de voyeurisme ? A moins que le futur ne soit sauvé par les jeunes générations.
     Pour reprendre un slogan à la mode, notre société est en mutation. La relative instantanéité des communications actuelles et la vitesse des transports contribuent à rendre notre planète plus petite, et nous nous acheminons peu à peu vers ce village planétaire décrit par McLuhan. Lumière des jours enfuis surfe sur cette vague, et extrapole à partir des connaissances physiques actuelles pour nous proposer une audacieuse vision des communications du futur proche, en étudiant leur impact sur la société.
     En particulier, cette société se retrouve confrontée sans ménagement à ce qui a fait sa petitesse ou sa grandeur ; aux qualités et aux défauts des individus qui la composent ; et à ses choix, bons ou mauvais, pris au cours des âges. Lumière des jours enfuis est donc, avant tout, un roman profondément humaniste. Le sense of wonder est au rendez-vous ; les auteurs nous entraînent, sans longueurs inutiles, tantôt vers des lointains radieux, tantôt vers des possibles effrayants, tout au long d'un récit bien ficelé. Mais si bien ficelé parfois, que l'on aurait presque envie de dire « trop bien léché » ; les auteurs tiennent parfois un peu trop le lecteur par la main, et les personnages sont un tantinet prévisibles.
     Néanmoins, la découverte de cette Humanité déstabilisée, à la recherche d'un nouvel équilibre, est certainement digne d'intérêt ; Lumière des jours enfuis anticipe une société future de manière tout à fait pertinente, et pose une nouvelle fois la question de la place de l'Homme dans l'ordre des choses. N'est-ce pas là l'une des plus grandes questions que pose la SF ?

Lionel DAVOUST (lui écrire)
Première parution : 1/12/2000 dans Galaxies 19
Mise en ligne le : 1/3/2002


     La technologie des trous de ver offre la possibilité de relier deux espaces très éloi­gnés l'un de l'autre. Si l'énergie qu'elle réclame ne permet pas encore de franchir des distances cosmi­ques, encore moins d'y expédier des humains, elle autorise par contre l'emploi de caméras capables de filmer ce qui se déroule à l'autre bout du monde. Tout le monde peut donc être espionné à son insu, et les journalistes ne s'en privent pas. Cette dé­couverte intervient au moment où un astéroï­de géant, Absinthe, contre lequel le monde est impuissant, annon­ce l'éradication prochaine de l'espèce hu­maine. Il n'y a plus de secret pour person­ne. Les révélations tant politiques que privées changent la donne.
     Pire : la Camver permet de filmer le passé et de révéler les mensonges des siècles révolus, sur lesquels s'est bâtie la civilisation. Les hauts faits héroïques, la naissance du christianisme, la conquête des libertés sont autant de cinglantes désillusions quand la légende est démolie par la réalité des faits. L'impact de ces révélations, s'il génère des troubles dans un premier temps, finit par faire émerger une nouvelle humanité, plus humble et plus sin­cère, car n'ayant rien à cacher.
     On songe aux Enfants d'Icare, où la venue d'extraterrestres est porteuse d'une nouvelle humanité. Sauf que dans le cas présent, l'apocalypse annoncée tue tout espoir dans l'œuf.
     Les protagonistes de cette ultime aven­ture lui donnent le relief humain nécessaire : l'inventeur de la Camver, Hiram Patterson, richissime conquérant industriel illustrant les temps anciens, ses deux fils Bobby et David — le premier étant un clone que le magnat a cherché à configurer à son image aux moyens d'implants cervicaux, le second, fils d'un premier mariage, étant le réel inventeur de la Camver — , et une jour­naliste, Kate, aussi radicale que critique face à Hiram, qui s'éprendra de Bobby et lui rendra sa liberté, sont autant de per­sonnages attachants parce que bien cam­pés.
     Une telle fresque narrant un changement radical de la société, malgré la justesse de certains comportements, n'est pas exemp­te de naïvetés ni d'erreurs de jugement qui prêtent à sourire, comme quand la jeune génération, se sachant espionnée par les invisibles Camvers, se promène nue et fait l'amour en public. A ces défauts s'ajoutent quelques lourdeurs stylistiques heureuse­ment éparses, probablement dues au souci de précision des auteurs, qui décrivent une personne affligée d'épithélium avec une figure « tavelée de multiples cratères de car­cinomes basocellulaires ».
     Le propos des auteurs n'est cependant pas la peinture sociale dans une période de crise, même si elle occupe une large place — et l'on regrette d'ailleurs que la construc­tion du roman soit bancale sur ce point. Après avoir montré comment la civilisation s'est bâtie sur des mensonges, ils opèrent une poétique rétrospective à travers les âges, remontant le temps jusqu'à l'origine de l'homme puis des espèces qui lui ont donné naissance, pour démontrer que la vie de notre espèce n'est qu'un chanceux hasard, favorisée par de nombreux acci­dents antérieurs qui auraient pu générer des voies différentes. Cette perspective très humble donne, sur la fin, la véritable tonali­té du roman, qui oppose le principe de vie à l'univers, la tragédie de Sisyphe dépas­sant sa condition humaine pour devenir celle de toute vie qui n'a rien à « attendre de plus de l'univers qu'un coup de massue régulier sur la vie et l'esprit d'évolution parce que l'état d'équilibre du cosmos est véritablement la mort ».
     Au final, un livre réussi, qui se perd par­fois dans les méandres de son sujet, vu son ampleur, et qui se veut, malgré tout, un message d'espoir, moins en faveur de l'hu­manité que de la vie.


Claude ECKEN (lui écrire)
Première parution : 1/12/2000 dans Bifrost 21
Mise en ligne le : 12/10/2002


 

 
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