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Escales 2000

ANTHOLOGIE

Textes réunis par Jean-Claude DUNYACH


Science Fiction  - Illustration de STAN & VINCE
FLEUVE NOIR / FLEUVE Éditions, coll. Grand format - SF n° (8), dépôt légal : septembre 1999
630 pages, catégorie / prix : 10,98 €, ISBN : 2-265-06656-7
Couverture

    Quatrième de couverture    
     La nouvelle génération des écrivains francophones de science-fiction s'est réconciliée avec son public. En imaginant un futur aussi rempli d'images choc qu'un film de Besson, les auteurs rassemblés ici montrent qu'ils ont parfaitement assimilé les leçons des grands auteurs américains et qu'ils sont même capables d'aller plus loin dans la démesure.
     Les douze récits réunis ici sont un condensé de la science-fiction à l'état pur, telle que la réclament beaucoup de lecteurs : des aventures, des décors spatiaux, des délires rigoureux et une pincée d'idées scientifiques pour faire rêver. C'est l'essence même de cette littérature qui revendique aussi bien l'héritage de Jules Verne que de Kubrick.
     Après Escales sur l'Horizon publié l'an dernier, Escales 2000 propose un nouvel état des lieux de la meilleure science-fiction francophone du moment.
     A l'approche du troisième millénaire, venez donc goûter au meilleur d'un genre en pleine explosion.


    Sommaire    
1 - Jean-Claude DUNYACH, Science-fiction : une littérature de la métamorphose ?, pages 9 à 26, Préface
2 - Fabrice COLIN, Fin de transmission, pages 27 à 58
3 - Sylvie DENIS, La Nuit des grenouilles, pages 59 à 121
4 - Thomas DAY, La Mécanique des profondeurs, pages 123 à 170
5 - Francis VALÉRY, L'Ile au bord du monde (Chroniques du Troisième Age), pages 171 à 252
6 - Jean-Louis TRUDEL, L'Arche de tous les temps, pages 253 à 292
7 - David CALVO, La Mer des Sargasses, pages 293 à 335
8 - Marie-Pierre NAJMAN, Les Points de vue d'Europe, pages 337 à 364
9 - Claire BELMAS & Robert BELMAS, Les Clans du Delta, pages 365 à 415
10 - Laurent GENEFORT, T'ien-keou, pages 417 à 450
11 - Yves MEYNARD, Soldats de sucre, pages 451 à 539
12 - Joëlle WINTREBERT, Imago, pages 541 à 566
13 - Johan HELIOT, Frères de larme, pages 567 à 602
14 - (non mentionné), Dictionnaire des auteurs, pages 605 à 613, Dictionnaire d'auteurs
15 - Jean-Claude DUNYACH, Petit vade-mecum à l'usage des curieux, pages 615 à 619, Article
16 - Jean-Claude DUNYACH, A vos plumes !, pages 621 à 625, Article
 
    Critiques    
     C'est derrière une magnifique couverture de Stan & Vince qu'il nous faut chercher ce qui est probablement la plus grosse déception de l'année : Escales 2000, second volet de la série anthologique initiée il y a près de deux ans par Serge Lehman et son très remarquable Escales sur l'horizon. Car tout ou presque irrite dans l'objet, à commencer par le quatrième de couverture. Où 1' on peut lire, je cite : « La nouvelle génération des écrivains francophones de science-fiction s'est réconciliée avec son public. En imaginant un futur aussi rempli d'images choc qu'un film de Besson, les auteurs rassemblés ici montrent qu'ils ont parfaitement assimilé les leçons des grands auteurs américains et qu'ils sont même capables d'aller plus loin dans la démesure. »
     Plus débile, tu meurs.
     l/ Parce que comparer de la littérature de science-fiction à la Sci-Fi telle que la filme Luc Besson (inventivité proche du zéro absolu, pas la moindre once de réflexion sur notre futur) est un crime.
     2/ Parce que si l'on compare Escales 2000 à Starlight 2, la dernière grande anthologie d'inédits anglo-saxons avec au sommaire (entre autres) Story of your life de Ted Chiang, Divided by infinity de Robert Charles Wilson, Congenital Agenesis of Gender ideation de Raphael Carter, Brown Dust de Esther M. Friesner, Mrs Mabb de Susanna Clarke et The House of expectations de Martha Soukup... Escales 2000 reste sur le carreau, ne contenant aucun texte aussi maîtrisé, intéressant et réussi que le moindre de ceux cités plus haut (les textes de Wilson, Chiang et Carter étant parmi les dix meilleures nouvelles publiées en 98 outre-Atlantique.)
     Ce quatrième de couverture se place tout à fait dans la tendance actuelle où Les Crépusculaires de Gaborit est un best-seller, où Laurent Kloetzer c'est aussi bien qu'Umberto Eco et Arturo Perez-Reverte (il manque Italo Calvino et Borges à la liste), où Le Grand Silence de Silverberg c'est le nouveau Autant en emporte le vent (il manque Guerre et Paix, En attendant Godot et Ulysse pour que tout cela soit exhaustif ; il est probablement méchant d'écrire que Le Grand Silence, tout compte fait, c'est sans doute moins bon que L'Oreille interne, ou Un jeu cruel d'un certain Silverberg... seulement parfois ça fait du bien d'être méchant).
     Mais entrons dans les détails, c'est à dire les textes. Après une introduction fort honnête de Jean-Claude Dunyach, Fabrice Colin ouvre le feu avec un texte décousu, illisible tant il est mal écrit, mal construit et ponctué de verbes « être ». A éviter. Suivent les longs textes de Sylvie Denis et Francis Valéry qui sont peut-être intéressants si on arrive à les lire jusqu'au bout. Est perdu au milieu de ces fleuves d'ennui le premier texte méritant un tant soit peu qu'on s'y arrête : La Mécanique des profondeurs de Thomas Day. Comme dans La Mère des colères (in Bifrost 08), le narrateur est ici une narratrice, une mutante, une femme-poisson payée pour « nettoyer » les bas-fonds d'un Amsterdam futur noyé sous les eaux, une héroïne poursuivie par la figure mythique d'un père serial-killer qu'elle n'a pas connu. Un texte riche de sève auquel on reprochera toutefois une fin bâclée manquant d'ampleur. Jusqu'ici, pourtant, sans doute aucun le meilleur texte de l'antho.
     Et nous voilà page 253 (sur 630) pour débuter la nouvelle de Jean-Louis Trudel qui, comme on le craint toujours chez cet auteur, est un article de hard science mal déguisé en récit d'aventures. Le bonheur sera de courte durée et il est dû à David Calvo : Frank Sinatra défiguré dans un attentat se rend sur la face caché de la Lune pour y retrouver le meilleur des chirurgiens esthétiques. Calvo est fou et ça c'est diablement jouissif !
     Ensuite Marie-Pierre Najman nous livre Les Points de vue d'Europe : on dirait une mauvaise nouvelle d'Eric Brown. Une réflexion sur l'art dans le cadre de la science-fiction qui n'a pas la puissance des textes du même genre signés par Joe Haldeman ces dernières années (on citera juste For White Hill). On ne s'étendra guère sur Les Clans du delta de Claire et Robert Belmas qui, comme toujours chez ces auteurs, est un récit médiocre où brillent quelques idées intéressantes. Ni sur T'ien-Keou de Laurent Genefort (prépublié dans Le Monde daté du 14 août de cet été), ambitieux, certes, mais non abouti. Comme dans Escales sur l'horizon, Yves Meynard se distingue avec ses Soldats de sucre, récit surprenant, excellent. La lecture des nouvelles de Joëlle Wintrebert et Johan Heliot ne rachète malheureusement pas l'ensemble alors que, cerise sur le gâteau, la conclusion A vos plumes permet à l'anthologie de virer au grotesque : c'est sans doute la meilleure nouvelle du lot et il est regrettable que Jean-Claude Dunyach ait oublié de la signer. A la décharge de ce dernier, j'affirmerai néanmoins que c'est aux auteurs de se défoncer (ce que, dans l'ensemble ils n'ont pas fait) et non à l'anthologiste de limiter les dégâts : un chef d'orchestre est impuissant si tous ses solistes jouent faux.
     Cette anthologie a au moins un mérite, celui de prouver combien l'anthologie Futurs Antérieurs de Daniel Riche était réussie.
     Enfin, pour conclure, ne soyez pas si tristes : après tout les meilleures nouvelles de Starlight 2 seront probablement traduites un jour. Un jour...

CID VICIOUS
Première parution : 1/12/1999
dans Bifrost 16
Mise en ligne le : 10/1/2002


     Deuxième escale du voyage entrepris par la nouvelle SF francophone, après « Escales sur l'horizon ». Je dis bien nouvelle, car elle regroupe en effet les forces les plus jeunes : aux côtés de valeurs déjà reconnues, nous y trouverons, en outre, des talents bien prometteurs, nés dans les années soixante-dix tels Calvo, Colin ou Heliot. Décidément, le genre se porte plutôt bien de ce côté de l'Atlantique !
     Jean-Claude Dunyach nous dit que « l'écriture d'une préface est un exercice cauchemardesque ». Néanmoins, la sienne est un bel exercice, centré sur une composante de cette littérature de connivence : la métamorphose. Soit une littérature qui « contribue à changer le regard que le lecteur porte sur le monde ». Rien n'est plus vrai. Et Dunyach de citer alors, dans son texte très dense, plusieurs voies de changement. Celle de la modification du temps par le voyage (belle allusion aux Vaisseaux du temps de Stephen Baxter), celle des romans-catastrophes, des univers truqués à la Dick, des mutations explicites, ou de l'exploration des espaces intérieurs. Cela se traduit aussi, formellement, par l'expression du non-dit (la toile de fond qui sera explicitée petit à petit), ce que joliment il nomme « la construction du labyrinthe », la déstabilisation du lecteur par le choc de concepts étranges qui cependant seront vite admis et intégrés dans le corpus des univers de la SF en tant que littérature collective. Littérature qui force le lecteur à « regarder les choses différemment, à décoder plutôt qu'à croire ». Ce qui l'amène à cette belle phrase : « Il faut aussi accepter d'être surpris. » Là, Dunyach rejoint l'aspect transformant, modificateur du genre, aspect essentiel, dont le côté inquiet se voit enjolivé par l'émerveillement ressenti à la découverte des mondes décrits. Ces deux éléments, intégrés, forment l'essence de la science-fiction. Très belle préface donc, qui, comme le souhaite son auteur, veut donner envie de lire.
     Cette envie se voit magnifiquement concrétisée par cette deuxième anthologie. Comme pour la précédente, je ne souhaite pas vous dévoiler toutes les intrigues proposées par les auteurs retenus mais, simplement, vous parler de mes coups de cœur. Et, en premier lieu, deux chefs-d'œuvre, signés Francis Valéry et Yves Meynard. Avec L'île au bord du monde, Francis Valéry livre une manière de mini-roman se déroulant sur une planète de la Ligue des mondes : un extraterrestre abattu y fait naufrage et sera contacté par la petite fille aveugle de l'ambassadeur terrien. Perfection de la trame, poésie de l'écriture, grande sensibilité, finale joliment optimiste : un vrai petit chef-d'œuvre. Ce que l'on pourrait dire également de Soldats de sucre d'Yves Meynard, qui baigne également dans un climat poétique, quoique complètement différent : tout est ici onirique, quasi-surréaliste. Un soldat de sucre sort de l'usine de production avec un léger défaut : un petit morceau de substance avait adhéré au moule. Il part guerroyer (contre qui ?) pour le compte de l'Enfant. Son régiment se fera décimer et il finira par rencontrer l'Enfant. Fable ? Conte ? Parabole ? Un peu de tout cela sans doute, mais incontestablement une belle réussite de l'étrange.
     Autres stars de la SF francophone d'aujourd'hui, Thomas Day, Laurent Genefort et Joëlle Wintrebert, tous trois avec une nouvelle forte. La mécanique des profondeurs de Day nous entraîne dans une Amsterdam engloutie, où rôde un tueur en série, parmi des mutants-poissons... Genefort nous fera suivre les épreuves de T'ien-Keou qui brigue l'admission dans un clan. Atmosphère légendaire orientalisante, style flamboyant, grande inventivité des images : de l'excellent Genefort ! Quant à Joëlle Wintrebert, avec Imago, elle réinvente brillamment le thème du « premier contact » : la meilleure manière de comprendre les extraterrestres n'est-elle pas de devenir l'un d'entre eux ? Même s'ils se présentent sous la forme d'une larve... L'idée est parfaitement exploitée.
     La force de cette seconde anthologie réside aussi, nous l'avons dit, dans l'arrivée de nouveaux talents, parmi lesquels David Calvo, avec La mer des Sargasses. En 1961, l'hélicoptère de Frank Sinatra explose. Le chanteur n'est pas mort, mais défiguré, et part à la recherche d'un chirurgien sur la face cachée de la Lune... Fin de transmission de Fabrice Colin nous fait assister à la vie des derniers humains sur une terre dévastée, à quelques heures de l'assaut final. Marie-Pierre Najman, dans Les points de vue d'Europe s'interroge sur les rapports entre l'art et la nature, par les yeux d'un « paysagiste de planète ». Claire et Robert Belmas nous déclinent la vie de mutants poursuivis : Les clans du Delta sont un bel exemple de ce « dépaysement » dont parlait Dunyach dans sa préface.
     Escales 2000 conclut par le dictionnaire des auteurs, bien sûr, mais aussi par un « Petit vade-mecum à l'usage des curieux » répertoriant les meilleurs magazines et revues SF (dont celle que vous tenez entre les mains), ainsi que les sites web SF. Enfin, « A vos plumes » intéressera les futurs auteurs, qui y liront la manière de soumettre un texte à un éditeur. Très pratique.
     La prochaine escale, déjà promise, sera coordonnée par Sylvie Denis (qui, incidemment, signe dans la présente une nouvelle très bien écrite, intitulée La nuit des grenouilles). Jean-Claude Dunyach disait du premier volume, Escales sur l'horizon, qu'il avait « ouvert un espace littéraire et établi un contrat-type avec le public ». Le contrat se poursuit donc, magnifiquement.

Bruno PEETERS
dans Phenix 54
Mise en ligne le : 1/1/2004


     Reprendre le flambeau de Serge Lehman et de ses Escales sur l'horizon était un pari risqué. Il est évident que Jean-Claude Dunyach — toujours volontaire — se devait pour réussir de faire différent, de jouer sur les multiples incarnations de la science-fiction. Dans son excellente préface, Science-Fiction : une littérature de la métamorphose ?, l'anthologiste ne se risque pas à élaborer une énième définition fumeuse mais préfère adopter un angle d'attaque plutôt original : la différenciation. En balayant les grands thèmes et les procédés littéraires de la SF, il parvient à mettre le doigt sur tout ce qu'elle a de spécifique et de particulier, mais aussi à montrer que ce genre joue sur la métamorphose, tant des idées, des concepts scientifiques, des schémas culturels, que de la mentalité du lecteur. Une préface fine, légère et brillante que ne sauraient ternir deux petits détails — du chipotage ! — , à savoir la présentation un peu trop didactique (voire scolaire) et un rien d'idéalisme naïf vis-à-vis du genre, faisant fi de toute espèce d'esprit critique.

     Fabrice Colin ouvre les hostilités avec un texte très glauque, Fin de transmission, dont les effets horrifiques — tantôt purement cliniques, tantôt gore — ne laissent pas place à la moindre lueur d'espoir. Cette poignées de rebelles, des marginaux pathétiques, qui attendent la mort sur Gaïa I — le berceau de l'humanité — n'ont plus que quelques heures de sursis avant le bombardement au chloridium par les chasseurs du Consortium. La présence parmi eux d'une entité extraterrestre, un kangsha Schiwa, représente l'unique échappatoire au néant total. Pour cela, il leur faut mourir et être absorbés par cette entité. Difficile de se prononcer sur un récit aussi noir, car Colin ne facilite pas les choses en adoptant un point de vue d'observateur détaché et en s'ingéniant à rendre ses personnages — aux différences prometteuses mais singulièrement sous-exploitées — tous plus détestables et lâches les uns que les autres. Ce qui aurait pu être une quête dure et désespérée de survie, même au prix de la damnation éternelle, n'est finalement qu'un huis clos malsain dénué de toute ombre de sentiment et de questionnement humains. Dommage que cette longue scène, bavarde et aux effets spécieux, ne donne matière ni à la réflexion ni à la compassion. Avec La Nuit des grenouilles, Sylvie Denis prouve — si besoin en était — toute l'étendue de ses talents de conteuse. À suivre les péripéties d'une mercenaire Maabe (de la famille des marsupiaux) traquée par les tueurs de Belmonte & SyCorps sur T'tat, une planète habitée par des castes de batraciens intelligents, confrontée à une des légendes vivantes des mercenaires de l'espace, entraînée dans une opération survie pour deux jeunes grenouilles plutôt antipathiques et pourchassée par des assassins sans états d'âme, le lecteur est emporté dans un maelström d'aventures exotiques, haletantes et bourrées d'action. Denis ne se contente pas de créer un univers haut en couleurs mais nous plonge implacablement dans ce monde original. Une très bonne nouvelle servie par un style impeccable, une écriture riche et épurée et une véritable sensibilité artistique qui ne peut que subjuguer les amoureux d'une SF aventureuse et intelligente.

     Thomas Day, dans La Mécanique des profondeurs, poursuit son exploration des fins d'un monde toujours plus sombre et condamné, sur le mode de la variation de la fin d'une ère et du début hypothétique d'une autre. Depuis plusieurs nouvelles, il tend à s'intéresser à cette zone grise, cette frontière intermédiaire ou finale entre la déliquescence sociétale et la fracture apocalyptique. Dans une Amsterdam sous les eaux livrée aux requins et aux krakens, Nausicaä — une mutante (une sirène ?) au service d'un ordre fascisant — nettoie la ville de ses gangsters et autres rebuts. À la poursuite d'un père psychopathe, le tatoueur, elle va rencontrer son destin et comprendre l'importance qu'elle tient dans une fin du monde magnifiée, ritualisée et programmée. Avec ce décor glauque et fascinant, des personnages intriguants et schizophrènes, le cœur de l'histoire aurait pu être un étonnant mélange de thriller futuriste et de SF horrifique, mais Day surprend le lecteur au quart final du récit en l'ouvrant à une dimension mystique déstabilisante, en suggérant un cataclysme et un nouveau monde aux règles plutôt floues. L'amateur de récits ouverts trouvera son compte grâce à cette nouvelle parfaitement menée, le lecteur plus terre-à-terre se sentira frustré par cette fin en queue de poisson... Dans le genre humaniste et poétique, L'Île au bord du monde nous permet de retrouver un Francis Valéry au meilleur de sa forme. Dénué de toute prétention scientifique, il nous balade sur une planète frontière, un espace neutre entre deux empires expansionnistes, où la solidarité, le bonheur de vivre et l'hymne à la beauté naturelle imprègnent les personnages d'une douceur et d'un humanisme contagieux. Quand un contrebandier adverse se crashe sur une île inexplorée et que la migration des Gorges d'or présente d'inquiétantes perturbations, humains et autochtones n'hésitent pas à voler au secours de l'extraterrestre et des oiseaux mythiques. Exotisme, aventures et sentiments au service d'une SF solide et respectueuse de son passé, tels sont les ingrédients de Valéry et la recette indémodable de ses récits colorés et envoûtants. L'Arche de tous les temps de Jean-Louis Trudel est un prolongement de sa nouvelle Scorpion dans le cercle du temps (in Escales sur l'horizon) et de Nova Stella (in Galaxies n° 13), ce début de cycle hard-science qui conte la résistance désespérée de quelques humains face à la politique d'asservissement des envahisseurs Suprémates. Les fans de hard-science seront comblés par l'habillage scientifique et l'intérêt intellectuel des théories, ils s'abreuveront à une véritable source de savoir dont le squelette fictionnel n'est pas primordial. Les littéraires, eux, ne peuvent que buter sur l'aridité et la froideur des démonstrations savantes, sur cet irritant étalage de connaissances qui semble avoir été plaqué de force sur une nouvelle dont l'intrigue principale et les ficelles sont plutôt minces et basiques. Les thèmes de l'invasion lente, de la trahison pernicieuse et du paradoxe temporel en vue d'armer les premiers envahisseurs d'armes futuristes ont été largement traités en littérature comme au cinéma (voir le récent Star Trek : Premier contact) et ne peuvent paraître renouvelés sous prétexte d'un solide contenu scientifique, aussi brillant soit-il. Telle est la limite absolue de la hard-science — la science ne peut pas surpasser la fiction — et la raison pour laquelle le lecteur adore ou déteste, sans juste milieu.

     Mélange d'uchronie et de steampunk, La Mer des Sargasses confirme tout le bien que l'on pensait de David Calvo. En 1963, la Lune est colonisée depuis de nombreuses années et les voyages spatiaux sont monnaie courante. Frank Sinatra, victime d'un attentat, fait pression sur Kennedy pour que le major Godspeed l'escorte sur la Lune afin de retrouver un chirurgien esthétique exilé et porté disparu. Mais les lieux sont plutôt inquiétants et Frank Sinatra cache bien son jeu. Surprenant, délirant et habile, David Calvo n'est jamais à cours d'idées lorsqu'il s'agit de rapprocher des icônes et des idées culturellement disparates pour façonner une réalité alternative surréaliste et attractive. L'écriture est certes encore un peu verte mais de nouvelle en nouvelle, l'imaginaire en ébullition et l'originalité de l'auteur promettent de futurs chefs-d'œuvre. Une bonne nouvelle, délicieuse et rafraîchissante. Dans un registre inhabituel, Les Points de vue d'Europe de Marie-Pierre Najman confronte SF et Art. Alors que des artistes à la solde de multinationales de voyages virtuels sculptent les planètes, semant des parcours d'oeuvres d'art sur les surfaces désertes de mondes-musées, l'artiste chargé d'Europe découvre un artefact extraterrestre. Ce questionnement artistique dans un univers science-fictif est rare et Marie-Pierre Najman réussit plutôt bien à décrire le processus esthétique de création à l'échelle planétaire comme moyen de communiquer ou de commercialiser l'Art. Ce texte est une curiosité bienvenue dans le sens où il donne matière à réflexion et ouvre des possibilités rarement explorées sur d'autres formes de voyages planétaires, d'autres buts à cette exploration et d'autres mobiles à cette colonisation artistique. Seul regret, qui empêche cette nouvelle d'être vraiment excellente, le manque de profondeur psychologique du personnage principal et sa passivité émotionnelle — il est plus spectateur qu'acteur — face à cette découverte qui devrait le bouleverser, remettre en cause toutes ses certitudes philosophiques et ses principes artistiques. Avec Les Clans du Delta, Claire et Robert Belmas nous livrent un très bon récit d'aventures dans un monde où la génétique déshumanise les êtres et façonne des mutants attachants mais victimes d'un génocide perpétré par des monstres cruels et avides de pouvoir. Quand l'idéalisme combat la tyrannie, les derniers mutants apparaissent comme l'ultime recours d'une humanité décadente. Monde original, intrigue solide et riche en rebondissements (presque bondiens), personnages touchants, les Belmas — lorsqu'ils laissent de côté le classicisme efficace qui les caractérise — sont capables de nous transporter dans un univers baroque et savoureux que l'on espère continuer à parcourir d'ici peu. Récit d'une initiation, T'ien-Keou de Laurent Genefort (prépublié dans Le Monde cet été) marque une rupture dans l'œuvre de son auteur. Une nouvelle voie dans laquelle il explore un ersatz de Japon satellisé où un jeune bleu va tenter d'intégrer une caste influente en passant une épreuve initiatique et dangereuse. Survivre à des robots-gardiens réputés invincibles lorsque les règles du jeu sont truquées ne peut conduire qu'à la mort ou pire. Genefort a du talent, beaucoup de talent, et sa nouvelle est remarquable tant au niveau de l'écriture que de la maîtrise de l'intrigue. T'ien-Keou est délicieusement mystique et montre que nos meilleurs auteurs rivalisent sans difficulté avec les anglo-saxons lorsqu'il s'agit de sortir de certains schémas culturels et clichés du genre, pour donner des nouvelles lyriques, étranges et pleine de souffle.

     Soldat de sucre, signée Yves Meynard, est le chef-d'œuvre de cette anthologie. L'une des meilleures nouvelles de ces dix dernières années ! Un bijou d'intelligence et de sensibilité ! Impossible de simplement résumer cette guerre que se livrent deux vieux enfants grâce à des armées de jouets « cyborgisés » ! Parce que mettre en mots le contenu serait trahir toute la profondeur psychologique et émotionnelle du fond de l'histoire. Poignante, haletante, envoûtante, Soldat de sucre est une merveille de sobriété et de démesure, d'originalité tant au niveau de la forme que du fond. Le lecteur ressort de sa lecture les yeux brillants, l'esprit en ébullition et le cœur chaviré. Yves Meynard, avec un talent rare, a su toucher l'enfant qui sommeille encore au fond de nous, réveiller nos plus beaux sentiments et nos pires peurs, il égale en cela Theodore Sturgeon et il peut être fier d'être parvenu à nous donner un texte aussi inoubliable que Cristal qui songe ! Gageons que cette perle va rafler de nombreux prix ! Autre grand texte : Imago de Joëlle Wintrebert. Celle-ci écrit peu mais ne rate jamais ses effets. Pour fuir une Terre à l'agonie, les scientifiques et les militaires lorgnent une planète très lointaine peuplée par une race insectoïde qui vit en ruche, un subtil mélange d'abeille et de fourmi en ce qui concerne le mode de vie et les particularités sociétales. Pour contacter la Reine, les hommes incarnent l'esprit de plusieurs ambassadeurs dans des larves extraterrestres. Mais les ambassadeurs disparaissent et le contact ne s'effectue pas. Une fois de plus, on ne peut que louer l'originalité de l'idée et la parfaite construction du texte. Toute en finesse, Wintrebert nous fait découvrir cette société hallucinante, dépeint les affres d'un homme prisonnier de son corps insectoïde parce que trop humain en esprit et réussit le tour de force de nous clouer sur place dans un final logique mais jouissif. Un régal ! Pour clore ce volume, Johan Heliot — une découverte, déjà lu dans Galaxies — nous propose Frères de larmes, fortement influencé par Mike Resnick, et qui apparaît comme un bon texte mais dont les tenants et les aboutissants de l'univers mis en place restent assez confus. Sur fond de négociations pour obtenir la libération d'entités extraterrestres, des races s'affrontent dans une ambiance de sécession imminente d'une enclave terrestre et de traquenards plus vicieux les uns que les autres. Plusieurs fils d'intrigues tissent cette nouvelle, ce qui explique peut-être ce sentiment d'inachèvement du récit. En effet, il y avait là matière à deux longs récits distincts et leur compression se fait au détriment de la cohérence et de la compréhension des différentes parties en présence de cet univers, des raisons qui poussent un clan à proclamer son indépendance et de l'importance des extraterrestres au cœur des négociations. Le final apocalyptique (et facile) n'apporte aucune réponse. Pas de quoi convaincre le lecteur mais, avec de l'expérience et un peu plus de travail, Johan Heliot devrait réussir à s'immiscer dans la cour des grands.

     En conclusion, Escales 2000 est une très bonne anthologie, fort différente de son illustre aînée, dont la majorité des textes sont excellents et surprenants. Jean-Claude Dunyach a gagné son pari et illustre ainsi la pertinence de la maxime de Frederik PohI, qui disait : « Le plus dur, ce n'est pas de trouver un chef-d'œuvre, c'est de dénicher les bons textes qui l'accompagnent. »

Daniel CONRAD
Première parution : 1/9/1999
dans Galaxies 14
Mise en ligne le : 10/5/2009


 
Base mise à jour le 9 septembre 2017.
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