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Petite musique de nuit

Lucius SHEPARD

Titre original : Barnacle Bill the Spacer and Other Stories, 1997
Science Fiction  - Traduction de William Olivier DESMOND
Illustration de Sofiane TILIKETE
FLAMMARION, coll. Imagine n° (9), dépôt légal : janvier 2000
252 pages, catégorie / prix : 85 FF, ISBN : 2-08-067836-1

Couverture

    Quatrième de couverture    
     Grâce aux avancées de la technologie, il est désormais possible de ramener les morts à la vie. Leur mode d'expression préféré : la musique. Une musique sublime qui change l'existence des vivants. Littéralement, comme va s'en apercevoir un critique musical en pleine crise conjugale au retour d'un concert d'« Après-la-vie », le quatuor qui est en train de réinventer le jazz...
     Boxeur professionnel, Mears est en train de perdre la vue, mais la cécité qui le menace lui donne accès à une autre forme de vision : il peut désormais voir le monstre qui se dissimule chez ses adversaires...
     En Egypte, un trafiquant confronté à une étrange expérience amoureuse et mystique se retrouve investi par le Prophète d'une mission sacrée...
     Quelque part dans le futur, une étrange société rurale accède dans la douleur à la découverte de ses origines...
     En quatre nouvelles et un court roman, un voyage puissamment évocateur dans l'univers torturé de personnages en quête de rédemption.

     Lucius Shepard, né en 1947 en Virginie, est de ces écrivains américains qui ont fait tous les métiers et bourlingué un peu partout dans le monde. Auteur de quatre romans (dont le monumental La vie en temps de guerre, Laffont), mais surtout apprécié dans ses nouvelles (cinq recueils parus chez Denoël), il se situe aux marges de la SF et du fantastique. Héritier de Conrad et d'Hemingway, c'est dans l'expérience vécue qu'il puise sa vision du monde hallucinée, hantée de préoccupations éthiques.


    Sommaire    
1 - Petite musique de nuit (A Little Night Music), pages 7 à 26, trad. William Olivier DESMOND
2 - La Bête des terres intérieures (Beast of the Heartland), pages 27 à 64, trad. William Olivier DESMOND
3 - Tous les parfums d'Arabie (All the Perfumes of Araby), pages 65 à 99, trad. William Olivier DESMOND
4 - L'Amérique du sport (Sports in America), pages 101 à 135, trad. William Olivier DESMOND
5 - Une histoire de l'humanité (Human History), pages 137 à 248, trad. William Olivier DESMOND
 
    Critiques    
     Même si les quatre premières nouvelles de ce recueil ont un petit parfum de fantastique, il s'agit ici de textes relevant de la littérature dite générale.

     Ainsi, même si dans Petite musique de nuit, un morceau théoriquement joué par des morts bouleverse la vie d'un critique musical, nous n'apprenons rien sur ces fameux « morts » — qui, pour ce qu'on en sait, pourraient être de simples acteurs —, et il est donc facile de donner une interprétation rationnelle de l'intrigue : l'effet ressenti peut n'être que le pur produit de l'imagination du critique, déséquilibré par la crise conjugale qu'il traverse…
     Dans La bête des terres intérieures, Shepard met en scène un boxeur au bout du rouleau et sujet à des visions. Mais ces visions sont-elles réelles ou bien la simple conséquence de son décollement de rétine et de ses probables lésions cérébrales ? Un dernier combat va d'ailleurs l'en guérir, en le précipitant dans les ténèbres de la cécité…
     Dans Tous les parfums d'Arabie, l'auteur met encore en scène des paumés, notamment une ex-femme soldat mutilée, qui cherche à revivre des sensations fortes. Le seul élément fantastique est une vision finale, manifestement induite par la peur et l'ingestion d'opium.
     Enfin, L'Amérique du sport nous montre deux misérables et sordides tueurs, sans le moindre élément fantastique.

     L'intérêt de ces nouvelles ne réside donc pas dans l'aspect fantastique, très secondaire, mais bien dans leur pathétique description de l'être humain. Les caractères présentés sont d'une grande justesse, et Shepard anime ses personnages avec une profonde tendresse et une ironie désespérée, leur donnant ainsi une véritable épaisseur. Dans un monde dépourvus de sens, ils ne sont plus poussés que par le besoin d'amour ou par l'instinct de survie, car ils ont tous perdus leurs rêves de gloire et ne sont plus que des coquilles vides : « Rien qu'un imbécile de plus, à court d'argent, ayant mauvaise haleine et Dieu sait quel problème de femme, un imbécile de plus qui, en un autre temps, aurait pu être champion du monde. » (p.64)
     Les relations entre hommes et femmes sont particulièrement complexes. Les couples se cherchent ou, construits sur de mauvaises bases, se heurtent. Ils se réconcilient dans l'union physique pour s'interroger ensuite sur le sens de cette étrange relation.
     A travers ces quatre textes, Shepard se montre un remarquable peintre de la désillusion, d'une profonde humanité.

     En revanche, Une histoire de l'humanité, la longue nouvelle de plus de 100 pages qui clôt ce recueil, est un véritable récit de science-fiction. Dans une société où la technologie s'est perdue, les hommes doivent lutter contre les tigres, les singes et les Mauvais. Les Dieux sont là, bien présents et il est facile de communiquer avec eux : ils se nomment les Capitaines, habiteraient une station orbitale et auraient autrefois effacé la mémoire des hommes…
     Cet étrange récit crépusculaire, dont l'ambiance rappelle celle de Zardoz, est une très belle histoire. Les personnages, leurs relations étranges avec les Capitaines, leurs rapports amoureux et leurs désillusions sont à nouveau, comme dans les précédentes nouvelles, au coeur des préoccupations de l'auteur. L'énigme ne se dévoile que partiellement à l'issue d'un voyage initiatique d'où surgit une insolite vérité.

     Au total, ce court recueil mérite sa place au sein de la collection Imagine, qui publie décidément de nombreux textes aux marges de l'Imaginaire.

Pascal PATOZ (lui écrire)
Première parution : 15/2/2000
nooSFere


     Lucius Shepard est un cas à part. Consacré en 1985 par le John W. Campbell Award comme meilleur nouvel écrivain de SF, il a par la suite publié de nombreuses nouvelles excellentes (dont un prix Nebula pour R & R, et un Hugo pour Bernacle Bill le spatial) et quatre romans assez impressionnants (Les Yeux électriques, La Vie en temps de guerre, Kalimantan et L'Aube écarlate). Au début des années 90, il était considéré comme l'un des grands espoirs de la SF américaine. Mais depuis, sa production littéraire s'est tarie. Néanmoins, il continue à distiller son venin si particulier dans quelques rares nouvelles parues ici et là. Ce recueil est donc bienvenu, car il contient presque tout ce qui restait inédit de Shepard en français.
     Parmi les cinq nouvelles de ce volume, il y a Petite musique de nuit, histoire d'un critique de jazz qui fait sa chronique sur un nouveau groupe de musiciens ressuscités de la mort. Au fur et à mesure qu'il rédige son article, tout en écoutant l'enregistrement de leur dernier concert, il commence à trouver la musique un peu trop contagieuse... Dans La Bête des terres intérieures, nous avons affaire à un vieux boxeur, à moitié aveuglé par tous les coups qu'il a reçu, mais qui continue quand même à livrer des combats. Et pourtant, sur le ring il vise clairement par moments le vrai visage de son adversaire. Tous les parfums d'Arabie est une sombre histoire de trafic de drogue qui tourne (évidemment) mal, et tombe même dans le délire le plus total. L'Amérique du sport est un véritable tour de force. À Boston, deux tueurs à gages amènent en voiture leur victime dans un endroit isolé où ils pourront la buter en toute tranquillité. Mais pendant le trajet, afin de la calmer, ils entament une conversation avec elle sur le sport. La conclusion est complètement renversante. Et pour clore le recueil, il y a Une histoire de l'humanité. Quelques siècles après un cataclysme qui a ravagé l'écologie de toute une planète, des colons humains survivent dans un état d'ignorance volontaire sur leur passé, sous la tutelle des mystérieux Capitaines restés en orbite. Mais quelques hommes et femmes, les « Mauvais », sont prêts à tout pour découvrir la vérité sur leurs origines.
     Bref, cinq nouvelles très fortes, et très variées, allant de la SF au fantastique ou même à la fiction tout court. Les seuls traits en commun sont la noirceur du ton, et la façon dont l'auteur réserve un dard empoisonné pour la fin de chaque histoire. Rien de mal à cela, mais il y aura peut-être beaucoup de lecteurs qui resteront encore sur leur faim. Car la vérité est que Lucius Shepard est bourré de talent, mais il écrit trop peu en ce moment, et c'est bien dommage.


Tom CLEGG (lui écrire)
Première parution : 1/6/2000
dans Galaxies 17
Mise en ligne le : 26/10/2001


     Lucius Shepard, c'est avant tout un style, une voix à part dans la S-F par le charme de son écriture soyeuse et bruissante, par la profondeur de ses propos, par la dimension humaine qu'il donne à son oeuvre. Sa façon de recentrer le récit sur l'humain, de sonder l'âme de ses personnages, fait presque perdre de vue l'aspect science-fictif du texte.

     Ainsi en va-t-il de la novella qui occupe la moitié de ce recueil, « Une Histoire de l'humanité » : on peut y voir les errements d'un homme qui s'illusionne sur ses sentiments pour la femme avec qui il trompe son épouse et qui cherche une vérité ou un avenir à leur relation. On peut aussi y voir un épisode tragique de cette humanité d'après la catastrophe, environnée de singes et de tigres, se protégeant des Mauvais, bandes organisées de pilleurs, qui lève le voile sur les mystérieux Capitaines dialoguant avec qui le désire ; ces survivants de l'ancien monde, loin d'être des alliés, sont surtout les représentants de la cruauté et de la perversion humaines. Dans les deux cas cependant, la vérité n'est pas celle qu'on croit détenir.

     Une histoire de cœur est également au centre de « Tous les parfums d'Arabie », où un trafiquant s'entiche d'une américaine dotée d'une main postiche, relation qui le conduit à être investi d'une mission sacrée par le Prophète.

     Aux visions qui l'assaillent sous l'emprise de la drogue qu'on l'a forcé à ingérer correspondent celles de ce boxeur professionnel sur le déclin, pratiquement aveugle, mais qui voit par moment son adversaire sous sa forme animale dans « La Bête des terres intérieures ». À la vérité délivrée par la vision correspond, par un subtil chassé-croisé, celle qu'il découvre le concernant, alors qu'il recommence sa vie avec une prostituée. Affaire de cœur encore.

     La trahison de la femme est présente dans les deux autres nouvelles, celle qui donne son titre au recueil et « L'Amérique du sport », une sombre histoire de gangsters sur fond de discussions de foot américain. La « Petite Musique de nuit » est celle que jouent les ressuscités (selon des moyens scientifiques et non grâce à un virus, comme dans Les Yeux électriques, premier roman de l'auteur), si pénétrante et hypnotique qu'elle semble délivrer des vérités à ceux qui l'écoutent et les place sous son emprise.

     Violent, elliptique et riche à la fois, Shepard réussit une envoûtante alchimie en abordant des thèmes de science-fiction sous l'angle intimiste, à travers des personnages que des préoccupations sentimentales distraient, qui permet de donner un éclairage bien particulier à chaque sujet traité. De telles petites musiques ne s'oublient pas facilement.

Claude ECKEN (lui écrire)
Première parution : 1/5/2000
dans Bifrost 18
Mise en ligne le : 5/10/2003


     Comme pour nous rappeler que Lucius Shepard est aussi un auteur de science-fiction, la moitié de ce recueil de cinq textes est occupée par une très longue novella post-apocalyptique : « Une histoire de l'humanité ». On y lit l'autobiographie de Robert Hylliard, pauvre type dépassé par la vie : sa femme s'éloigne chaque jour un peu plus de lui ; son fils entame sa crise d'adolescence ; et sa jeune maîtresse lui inspire bien plus qu'il ne le voudrait. Ce petit monde vit dans une société rurale isolée, bordée par un mystérieux plateau désertique, et sujette aux fréquentes attaques de singes bien trop évolués. Reste pour compléter le tableau les Mauvais, bannis de la vallée, qui survivent par leurs propres moyens. Et les Capitaines, hommes et femmes énigmatiques qui, eux, prétendent vivre à bord de vaisseaux spatiaux et assurer la survie de cette humanité égarée. Robert, tiraillé entre ses deux femmes, tient sagement son rôle dans cette petite communauté. Jusqu'au jour où une crise au sein de son couple propulse le triangle amoureux (sans oublier le fiston !) sur le plateau, à la rencontre de vérités peu ragoûtantes.

     La force de l'auteur, c'est de placer le lecteur dans la tête de ses narrateurs successifs, puis de faire tomber ce même lecteur dans des univers autres, en quelques lignes. Or ces univers ne sont pas anodins, ce sont des espaces extrêmement codifiés (la boxe, le post-apocalyptique, le monde du jazz...) et surtout contraints. Shepard se sert alors de ces contraintes pour extraire la substantifique moelle de ses héros. Ces hommes qui ont à peu près son âge, ne savent plus qui aimer, ni comment, et sont arrivés à un moment charnière de leur existence. Dans chacune de ces nouvelles, ils vont être appelés, par la violence des événements qu'ils subissent, à faire le point sur leur vie. Ces questionnements les amèneront à opérer de réels changements.

     Ces hommes condamnés à évoluer... C'est Mears, le boxeur sur le déclin, qui perd la vue et qui, argument fantastique, voit ses adversaires comme des bêtes démoniaques. Sa vue qui le quitte, c'est sa femme dont il est depuis longtemps séparé, mais dont il n'a jamais pu se défaire. Saura-t-il reconstruire ?

     C'est Penner, l'apprenti gangster, qui voit sa vie éclater sur un fond de discussion à propos des équipes de football américain.

     C'est Danny, le petit trafiquant installé au Caire, qui tombe sur une affaire qui le dépasse. Aux côtés d'une mutilée de la guerre du Golfe, il vivra une expérience mystique. Comme Penner, il trouvera finalement en lui des ressources insoupçonnées qui lui permettront de prendre le contrôle de sa vie.

     Quant à la « Petite musique de nuit » qui donne son titre au recueil, c'est celle qu'entend Wade, journaliste de jazz, qui a vu jouer les morts. Mais qui s'en soucie ? Pas lui en tout cas, dont le couple se désagrège, au point que lui-même en prend conscience. Ce texte de fantastique est certainement celui qui sonne le plus juste du recueil. Peut-être est-ce aussi celui où Shepard se révèle le plus.

W(illiam)
Première parution : 1/7/2008
dans Bifrost 51
Mise en ligne le : 6/11/2010


 
Base mise à jour le 9 septembre 2017.
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