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Derrière le néant

ANTHOLOGIE

Textes réunis par Henry-Luc PLANCHAT




MARABOUT - GÉRARD , coll. Bibliothèque Marabout - Science fiction n° 458
Dépôt légal : 1973
320 pages, catégorie / prix : 3
ISBN : néant   
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     Toutes les nouvelles qui figurent dans ce recueil sont extraites des premiers numéros de la revue « L'Aube enclavée », l'une des plus intéressantes consacrées à la science-fiction qui paraissent aujourd'hui en langue française. Dans leur diversité, elles tendent à illustrer une nouvelle manière d'aborder le monde des hypothèses, c'est-à-dire d'une façon à la fois plus dramatique, plus poétique et surtout, plus actuelle. C'est dire combien ici, à tout moment, la fiction dynamite la réalité !

    Sommaire    
1 - Henry-Luc PLANCHAT, Préface, pages 5 à 7, Préface
2 - Michael MOORCOCK, Le Temps, la mort, l'identité (Waiting for the End of Time... / Last Vigil), pages 13 à 30, trad. Denise HUET
3 - Ursula K. LE GUIN, Voyage (The Good Trip), pages 35 à 47, trad. Alain LE BUSSY
4 - James Graham BALLARD, Dis au revoir au vent (Say Goodbye to the Wind), pages 53 à 71, trad. Alain LE BUSSY
5 - Roger ZELAZNY, Autodafé (Auto-da-Fé), pages 77 à 87, trad. Henry-Luc PLANCHAT
6 - Gordon EKLUND, Chère Tante Annie (Dear Aunt Annie), pages 93 à 133, trad. Georges MENDAILLES
7 - John Thomas SLADEK, Agression (The Agressor), pages 139 à 152, trad. Philippe R. HUPP
8 - Eric Frank RUSSELL, Mutants à vendre (This One's On Me), pages 157 à 168, trad. Patrick SÉGALEN
9 - James SALLIS, Une tranche d'univers (Slice of Universe), pages 173 à 178, trad. Michel KNOSP
10 - K.W. EATON, Succession (Transference), pages 183 à 201, trad. Henry-Luc PLANCHAT
11 - Larry NIVEN & Hank STINE, Sans issue (No Exit), pages 207 à 213, trad. Henry-Luc PLANCHAT
12 - Joe L. HENSLEY, L'Éveil de Randy Moore (Lord Randy, My Son), pages 219 à 234, trad. Henry-Luc PLANCHAT
13 - Cordwainer SMITH, Le Vaisseau d'or (Golden the Ship Was -- Oh! Oh! Oh!), pages 239 à 249, trad. Henry-Luc PLANCHAT
14 - Cordwainer SMITH, Le Vaisseau ivre (Drunkboat), pages 251 à 292, trad. Henry-Luc PLANCHAT
15 - Robert SILVERBERG, Nous savons qui nous sommes ! (We Know Who We Are), pages 297 à 310, trad. Henry-Luc PLANCHAT
 
    Critiques    
 
     Planchat republie avec un titre accrocheur les principales nouvelles tirées des cinq premiers numéros de son fanzine, L'Aube Enclavée. On peut se demander quels impératifs commerciaux ont déterminé une telle reprise, un peu inutile, vu le nombre d'inédits qui mériteraient une première publication en français... Mais Planchat fait beaucoup pour la SF la plus moderne, on ne peut alors légitimement pas lui en vouloir longtemps...
     Avec, par ordre d'entrée en scène :
     Le temps, la mort, l'identité de Moorcock. Fin du monde sur fond de poésie cosmique. C'est l'optimisme mystique de Moorcock, avec un goût de démission au fond de la gorge : nous sommes immortels à travers les âges et les planètes, ça rassure pour le futur, mais ICI et MAINTENANT ? Pascal dissimulé dans l'ombre de Moorcock nous déclare : « C'est pas gai ici, les copains, mais on se rattrapera dans l'éternité ! » La « vie future » n'est que trop souvent l'occasion de se détourner du présent. De là sans doute une vision de l'histoire assez décevante : au moment où Blish nous plonge dans le cauchemar d'un cataclysme écologique (Nous mourrons nus. Fiction spécial 13, un des textes essentiels de ces dernières années) et Brunner dans un monde-Zanzibar, Moorcock piétine avec une fin du monde à la Rosny, aux causes naturelles. Mieux : la technologie a tout fait pour empêcher ce cataclysme, qu'elle en soit profondément remerciée... la science au service de l'humanité souffrante, avec ses centrales nucléaires à droite, ses boues rouges à gauche, ses bombes atomiques en dessus, et son DDT en dessous. Pendant ce temps les écrivains lucides montrent la science comme cause principale des cataclysmes futurs.
     Voyage d'Ursula K. Le Guin. Histoire très honnête sur un-type-qui — ne-se-laisse-pas-avoir par cette saleté de drogue ! Voilà une leçon de morale assenée à coups de clichés plus bêtes les uns que les autres, la drogue est un poison qui viole l'individu et les drogués sont des pouilleux. La New Thing des petits buvards rongée de l'intérieur par l'ordre moral. Le Guin ironise à bon compte sur ceux qui font du LSD une expérience mystique. Je crois en effet qu'il y a d'autres voies moins mécaniques — ou plus écologiques — pour s'illuminer, mais faut-il pour autant écraser Timothy Leary, Huxley, Rimbaud, Michaux et autres ? Jetez-vous plutôt sur le n° 29 (février 74) de la revue Actuel, consacré à l'herbe. C'est plus objectif. A part ça, ce texte est d'une attachante beauté, dramatique histoire d'amour brisé par la folie. Sans mélodramatiser, Le Guin nous remue, avec à son actif le grand souffle de la nature vierge qui balaie la pollution de la Ville...
     Dis au revoir au vent de J.G. Ballard. Une idée hors série que celle des « bio-textiles », vêtements vivants, mélanges hybrides de fleurs et de tissus. Plusieurs pages très planantes, fantastique et surréalisme mêlés. Sans oublier une atmosphère très érotique (c'est rare). Ballard, ici, c'est l'homme baroque, le décadent, le David Bowie de la SF. Ça change agréablement des Héros Virils de l'Age de l'Espace. Ce texte a des racines chez les objets vivants d'Ellison : je vois un homme assis sur une robe de soirée et cette robe lui mord la jambe... La new wave reprend les thèmes surréalistes de l'interpénétration des règnes : les objets vivent, les rochers bougent, les fleurs parlent. La new wave redit après le surréalisme dont on a déjà oublié le choc que chaque chose, même la plus vulgaire, a une valeur propre. C'est épicurien, jouisseur et sage. Et ça répond à la peur de la mort, très violente : en accouplant l'homme aux autres règnes, peut-être cela le prolongera-t-il ? Cette fois encore, ça ne marche pas, autant chercher à attraper le vent.
     Autodafé de Zelazny. Dans la lignée des Autos sauvages (Anthologie Planète, Chefs-d'œuvre de la SF) une mise en images saisissantes de l'angoisse devant l'automobile, aspect mineur d'une peur technologique plus générale : attention aux machines et au bétonnage de la nature. Zelazny exprime en plus quelques hantises personnelles : le héros, Manolo, est déjà mort deux fois dans l'arène, et les médecins par deux fois l'ont ressuscité en lui donnant une surhumanité quasi divine comme l'aime l'auteur (L'île des morts, J'ai Lu ; Toi l'immortel, Denoël). Mis en danger par la technologie... galopante, comment l'homme survivra-t-il ? Peut-on le sauver en le rattachant au passé, mythologie et religion ? Zelazny utilise ici une symbolique très précise, celle du Bélier (je vous renvoie à ce mot dans l'excellente réédition en format de poche du Dictionnaire des Symboles de J. Chevalier et A. Gheerbrant, Seghers-Laffont, 4 volumes) : Manolo sera un nouveau Sauveur scarifié pour sortir l'humanité du péché technologique. Dans ce beau texte, Zelazny réussît parfaitement à intégrer SF et tradition, il n'y arrive pas à tous les coups, raison de plus pour remarquer cette nouvelle.
     Chère Tante Annie de Gordon Eklund. Il faut SENTIR ce ton lyrique et prophétique, ce récitatif de théâtre grec à plusieurs voix, Sophocle traduit par Dick. Imaginez la France dirigée par les membres du courrier du cœur d'un magazine, découvrez douze membres/disciples d'une Annie-Jésus qui a un fils, Aérial, déchu comme Satan. Visitez le Courrier du Cœur Cosmique, avec pour enjeu la survie de l'humanité, une lutte entre Dieu et le Diable. Pour Eklund, l'homme a besoin de violence ; si on la lui supprime de force, il perd le goût de vivre et dégénère. Cette théorie n'est pas tellement fasciste : par violence, il entend plutôt vie passionnelle. L'anti-violence, ce sont les bons sentiments de l'Armée du Salut, le bromure dans le vin des soldats, les tranquillisants et la TV. Pour Eklund la violence des passions est préférable à l'uniformité monotone d'un troupeau de moutons... c'est la leçon de Un bonheur insoutenable d'Ira Levin (J'ai Lu), refus d'une transformation de l'homme en un robot insensible, avec le bonheur factice du zombie. Parfaitement indiqué dans notre situation.
     Agression de John T. Sladek. Le texte le plus fou et le plus violent de l'anthologie, qui fait référence au Procès de Kafka (Folio) : nous suivons un gros industriel, G., dans un univers parallèle, répétition parodique du nôtre. Nous assistons à la dégradation de l'homme par une succession de maux de notre quotidien, ici poussés à l'extrême : machine, administration, police, asile psychiatrique. Ironie suprême, G. est un répugnant industriel bien pollueur, on se réjouit de sa mésaventure, juste retour des choses... et puis finalement on se dit que le piège technologique semble bien irréversible puisque ceux qui l'ont déclenché s'y laissent prendre comme les autres... A cela, Sladek ne voit qu'une issue, le suicide par le feu. Pessimisme désolant alors que ce n'est pas encore le moment de tout abandonner, et puis c'est tellement difficile, par les temps qui courent, de se procurer de l'essence en bidon !
     Mutants à vendre d'Eric Frank Russell. On se demande ce que ce texte des années 50, à l'humour un peu facile, vient faire dans cette anthologie de SF moderne. En tout cas, ça repose du reste. Il y a de l'idéologie là-dessous : le journaliste porte en lui les valeurs sociales établies (il menace des flics, du fisc et d'une dénonciation dans la presse) et le vendeur de mutants représente alors un désordre à éliminer, celui de l'irruption du fantastique dans une société conformiste. Russell ici montre les rapports entre le marginalisme et la normalité : le fantastique peut avoir valeur politique par l'anarchie qu'il met dans l'Establishment.
     Une tranche d'univers de James Sallis. Une tranche d'univers savourée comme une tranche d'ananas par quelqu'un qui aurait renversé sa réserve de LSD dans sa tisane, avec la multiplication des sensations que cela implique : on est littéralement emporté par ce magnifique poème en prose sensuel, où se mêlent toutes les sensations, à la manière des mélanges baudelairiens et des symphonies d'odeur de la planète Kalasaï.
     Succession de K.W. Eaton. Scénario archi-classique en vase clos, dans lequel seuls les sentiments intéressent l'auteur, comme dans les tragédies du XVIIe. Nous suivons une cure psychanalytique traditionnelle (qui ne tient aucun compte des apports essentiels de l'antipsychiatrie, c'est gênant) sur un extra-terrestre plutôt bestial, menée par un psychiatre tantôt paternaliste, tantôt flic. Une erreur scientifique des Shumans est cause de la disparition totale de la race supérieure qui les a guidés et éduqués. Le but de la cure est de rassurer et déculpabiliser l'extraterrestre (comme les gens heureux qui ont raison de l'être rassureraient les responsables de Minamata, pour qu'ils n'aient pas trop de cauchemars !). Bel exemple de contre-écologie réactionnaire : s'il y a des fuites à une centrale nucléaire (ça n'arrive jamais, voyons ! mais en ce moment la Meuse est un peu trop radioactive à cause de la centrale de Chooz...) les responsables ne sont pas coupables, ce n'est qu'une erreur de calcul bien pardonnable, n'est-ce pas, dans leur Grande Lutte Nationale pour le Progrès.
     Sans issue de Larry Niven et Hank Stine. Tout aussi classique que le précédent. Nous apprenons que notre monde n'est ni plus ni moins qu'un rêve fait par Lucifer au cours de sa chute éternelle dans le néant. Il y a dans ces pages une habile imbrication réel/fantastique, mais c'est bien tout. Une telle idée ne date pas d'hier : je pense à Lovecraft et à ses Grands Anciens lucifériens, je pense à tout le courant romantique avec Nodier et Cie faisant du réel un rêve et vice versa. Je ne vois pas l'intérêt de ces reprises, d'autant que le Satan de Niven fait enfant sage à côté des monstres lovecraftiens et des Satan gothiques. Ici, la mythologie judéo-chrétienne ne dépasse pas le stade du catéchisme. Le pessimisme pseudo-métaphysique de Niven est encore une façon simple d'éluder tous les problèmes contemporains. Pour voir que le monde va mal, pas besoin de métaphysique, il me suffit de jeter un coup d'œil dans mon journal (Libération, bien entendu)... Et puis, est-ce vraiment « sans issue » ? J'en vois plein, moi, d'issues !
     L'éveil de Randy Moore de Joe L. Hensley. Un bon texte qui nous raconte l'histoire d'un Américain moyen et cancéreux, perdu dans un univers capitaliste de cauchemar, dont l'enfant attardé (à cause de la radioactivité, quelle mauvaise langue, ce Hensley !) se révèle être un nouveau Messie qui va apporter l'apocalypse promise. Encore du mysticisme, c'est décidément le leitmotiv de la new wave, et c'est assez triste : à l'approche de l'an 2000, quand notre civilisation montre ses lèpres matérialistes au grand jour, on retrouve ce besoin de s'en remettre et de se décharger sur une puissance supérieure. Est-ce déjà le moment de cacher notre tête d'autruche sous la Bible ?
     Le vaisseau d'or et Le vaisseau ivre de Cordwainer Smith. Le premier de ces deux textes est d'un humour hénaurme et démystificateur, c'est agréable. Derrière cette perfection de ton, malheureusement, l'auteur exalte les sentiments patriotiques les plus bas : la guerre est un lien sacré entre les gens, grâce à elle les hommes corrompus redeviennent bons, la guerre renforce la morale. C'est la volupté suprême pour laquelle un chef abandonne sa machine à plaisir parce que ses souvenirs guerriers l'excitent plus... vous voyez qu'il faut passer vite et en se bouchant le nez sur ce texte qui sent le pourri.
     Le vaisseau ivre, au contraire, est d'une rare qualité. Baroque et poésie très forte. Artyr Rambo sert de cobaye forcé à l'Etat pour découvrir l'Espace 3, qui est celui de la poésie. Occasion pour Smith d'une extraordinaire ré-écriture du Bateau Ivre de Rimbaud, qui n'a rien à envier à l'original par ses images et sa symbolique puissantes, c'est là le tour de force. L'ennui vient de voir cet Espace de la poésie et de l'imaginaire envahi par les militaires et les savants. Nouveau Larzac, nouveau Canjuers, c'est une colonisation du spirituel par un matérialisme guerrier. Le bateau est ivre pour la dernière fois, après lui les tankers et les pétroliers géants !
     Nous savons qui nous sommes de Robert Silverberg. Dans une Cité de Lumière, des hommes vivent heureux. Arrive l'étrangère nue qui bouleverse cet équilibre : remake du célèbre film cinémascope sur la faute originelle, avec Maurice Druon dans le rôle du Serpent. Pour Silverberg, la connaissance à trop forte dose tue, mais il suffit de savoir doser pour s'en tirer : une Machine de la Connaissance a déjà causé une fin du monde technologique, mais Silverberg encourage ceux qui l'ont décrétée tabou pour cela à lever ce tabou et à repartir à la conquête du Progrès. Ceux qui refusent (aujourd'hui les écologistes, les adeptes de la croissance zéro, etc.) sont décrits par l'auteur comme des attardés peureux et radoteurs. Une fois de plus le matraquage publicitaire sur la science-bonheur, l'expansionnisme et l'optimisme technologique. La science ne va pas vous mordre ! Il suffit de ne pas dépasser la dose prescrite sur l'emballage. Or, les doses sont toujours fixées par ceux que ça arrange, et dans certains cas, celui de la radioactivité par exemple, la moindre dose est dangereuse. Alors, avant de remordre dans la Pomme (une Golden traitée trente fois bien entendu) relisez plutôt Ravage (Folio) et la série complète de La Gueule Ouverte. L'Eden que nous promet ta technologie ne vaut pas qu'on quitte un paradis plus petit, mais qu'on peut encore cultiver soi-même. A la prochaîne Convention de SF, Silverberg gagnera un mongolien !
 

Bernard BLANC (lui écrire)
Première parution : 1/8/1974 dans Fiction 248
Mise en ligne le : 9/6/2015


 

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