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Trips

Robert SILVERBERG


Traduction de Jacques CHAMBON

CALMANN-LÉVY (Paris, France), coll. Dimensions SF n° (23)
Dépôt légal : 4ème trimestre 1976
272 pages
ISBN : 2-7021-0168-2
Format : 14,0 x 21,0 cm  
Genre : Science-Fiction



    Quatrième de couverture    
     Le premier héros de ce livre traverse une mégalopole, un tissu urbain proliférant et menaçant.
     Le dernier héros s'apprête à franchir la frontière ultime  : celle de la mort.
     Dans l'intervalle, nous aurons voyagé parmi des civilisations inconnues, des corps d'emprunt, des temps parallèles, une mer de visage... mais toujours le voyage ramène à soi.
     Le voyage obsède les personnages de Silverberg. Dériver de monde en monde, nager à contre-courant du temps, se perdre dans les eaux de la mémoire et du désir  : telle est leur quête. Mais c'est courir partout sans s'éloigner d'un pas. Le « vain travail de voir divers pays  » (et divers temps) ne permet pas de briser la cage de l'identité.
     Trips réunit huit nouvelles récentes et inédites d'un maître de la science-fiction américaine qui est, avant tout, un grand écrivain.

    Sommaire    
1 - Jacques CHAMBON, Préface, pages 7 à 12, Préface
2 - Traverser la ville (Getting Across), pages 15 à 51, trad. Jacques CHAMBON
3 - Ce qu'il y avait dans le journal de ce matin (What We Learned from this Morning's Newspaper), pages 55 à 73, trad. Jacques CHAMBON
4 - Une mer de visage (A Sea of Faces), pages 77 à 96, trad. Jacques CHAMBON
5 - Schwartz et les galaxies (Schwartz Between the Galaxies), pages 99 à 122, trad. Jacques CHAMBON
6 - Trips (Trips), pages 125 à 164, trad. Jacques CHAMBON
7 - Un personnage en quête de corps (Ringing the Changes), pages 167 à 180, trad. Jacques CHAMBON
8 - Les Jeux du Capricorne (Capricorn Games), pages 183 à 205, trad. Jacques CHAMBON
9 - Partir (Going), pages 209 à 270, trad. Jacques CHAMBON

    Cité dans les pages thématiques suivantes :     
 
    Critiques    

     Jacques Chambon a excellemment choisi, traduit et préfacé ces huit nouvelles datant de 1970 à 1974. Il a eu raison aussi de donner à l'ensemble ce titre, qui est celui de l'une d'entre elles : d'abord, bien que la drogue ne soit explicitement utilisée que dans une, toutes sont des visions gauchies de la réalité, où le mode d'approche science-fictif sert de révélateur ; ensuite, toutes sont des voyages (sens premier de « trips » en anglais) : traversée d'une ville tentaculaire, saut dans le temps, plongée (au sens le plus aquatique du terme) dans l'inconscient, périple imaginaire dans la galaxie et réel dans un monde uniformisé, exploration des possibles, déplacement d'un corps à un autre, traversée de la vie plus ou moins longue (le Capricorne est aussi bien un tropique qu'une période !), grand départ enfin. Mais cette dernière nouvelle, la plus belle, intitulée simplement Partir, n'est pas la seule placée sous le signe de la mort (qui obsède Silverberg, quadragénaire et écrasé par son abondante production) : trépas de l'individu dans presque toutes, paralysie d'un district urbain dans la 1ere, triomphe général de l'entropie dans la 2e. Pourtant, la conclusion parvient à n'être pas sombre : « partir » peut être un couronnement ; Silverberg cite d'ailleurs Castanedas (p. 125) : « Tous les chemins sont pareils : ils ne conduisent nulle part... Ce chemin a-t-il une âme ? S'il en a une, c'est un bon chemin. »
 

George W. BARLOW
Première parution : 1/3/1977 dans Fiction 278
Mise en ligne le : 12/5/2012



« Chaque jour est rempli de tels jeux de hasard : vous risquez votre vie chaque fois que vous ouvrez une porte. Vous ne savez jamais ce qui vous attend, jamais, et pourtant vous acceptez de jouer. Comment un homme peut-il espérer devenir tout ce qu'il est capable de devenir s'il passe toute sa vie à faire les cent pas dans la même basse-cour. Allez. Place aux voyages. » (« Trips »}

     Qu'il s'agisse de la mégapolis future (« Traverser la ville »), de glissements temporels (« Ce qu'il y avait dans le journal de ce matin »), du jeu psychotique des vases communicants (« Une mer de visages »), du refus-terreur de l'uniformisation culturelle et raciale (« Schwartz et les galaxies »), d'univers parallèles (« Trips »), d'échange des ego (« Un personnage en quête de corps »), ou des quêtes de l'immortalité et de la mort (« Les jeux du capricorne » et « Partir »), ces huit nouvelles sont référencées au « voyage », une thématique qui hante littéralement toute l'œuvre de Silverberg.
     Cette traversée d'univers spécifiques à l'auteur met à jour pêle-mêle ses fascinations pour l'anthropologie et les aventuriers — Magellan, Malinowski et le capitaine Cook, entre autres ; un certain fétichisme des objets culturels de type artisanal et ce qu'ils génèrent de dépaysement, d'exotisme ; une tendresse sensuelle pour ses personnages féminins... ; et des terreurs dont la plus récurrente est une crainte aiguë du vieillissement, l'horreur de ce qui se lit sous ou sur les masques, l'horreur de la mort.
     « Ce masque de maturité inaltérable se mit à se dissoudre et elle vit les effroyables yeux jaunes, le labyrinthe de rides et de plis, les gencives édentées, les lèvres baveuses, le cou décharné, le moi derrière la façade. Un millier d'années ! Un millier d'années ! Et chaque instant de ce millier d'années était visible. « Vous êtes vieux, » murmura-t-elle. « Vous me dégoûtez. Je ne voudrais pas être comme vous, non, pour rien au monde ! » Elle recula en tremblant. « Vous êtes si vieux, si vieux. Tout ça n'est qu'une mascarade ! » (« Les jeux du capricorne »).
     Mais nous portons tous la mort en nous. Et il n'est pas besoin d'avoir mille-dix-sept ans. A vingt-quatre ans, sans « aucun signe de déchéance physique », Nikki, l'héroïne de cette nouvelle, tend son visage vers le miroir et y voit apparaître « la tête de la mort. Peau parcheminée, yeux de cauchemar. Non ! Non ! Elle cligna des yeux et ses propres traits réapparurent. »
     La même insistance ponctue de façon obsédante la dernière nouvelle (« Partir ») qui traite directement du « dernier voyage » et de la difficulté de s'y résoudre. « Ces visages ratatinés, ces mains crochues à moitié paralysées, ces peaux parcheminées — était-ce là l'apparence qu'il offrait lui aussi ?... Staunt les contemplait d'un air ahuri, accablé et terrifié par leurs sourires sans dents. »
     La mort son corollaire, la quête de l'immortalité (« Les jeux du capricorne »). Mais cette dernière a quelque chose d'implacable et d'épouvantablement froid (comme la mort, justement). Derrière le masque jeune de l'homme âgé d'un millier d'années (Est-ce une allusion au Juif Errant ? Il est nommément cité dans un autre texte (« Schwarts et les galaxies », p. 120) à propos d'un « voyage sans fin conduisant de nulle part à nulle part », à la poursuite d'une identité culturelle perdue, fuite en avant dans l'imaginaire, plongée dans l'âme juive), derrière ce masque rayonnant de tous les feux de l'immortalité, les yeux sont sans chaleur « rien qu'une incroyable patience plus terrifiante que la colère ou le mépris. »
     Et cette thèse de l'immortalité reflète une autre des obsessions de Silverberg, l'obsession du « noyau central », d'un point nodal au carrefour des Je, des pays, des archétypes et des consciences, d'un « quelque part » où s'arrêter enfin, dans la sérénité. « Vous devez vous déplacer vers le centre, trouver le tourbillon à la frontière du Yang et du Yin, vous installer en plein milieu du mandala. Vous centrer. Vous saisissez la métaphore ? Vous centrer sur le maintenant l'éternel maintenant S'écarter du centre, c'est s'avancer vers la mort ou reculer vers la naissance, toujours le fatal mouvement de bascule. » Mais ce maelström, nœud central des deux grands Principes, Masculin/Féminin, s'il n'est pas maîtrisé se fait tunnel vers la non-vie de la schizophrénie.
     « On ne peut aider un autre au cours de son ascension de l'enfer que si on l'a au préalable rejoint là où il est descendu. » Cette assertion de Bruno Bettelheim 1 est vécue au sens propre d'une descente aux enfers par le héros d'« Une mer de visages » qui tombe « comme Lucifer » en citant Milton et Shakespeare, comparant sa chute à la mort... Naviguant sur le plan symbolique dans la conscience de sa patiente, le thérapeute tombe de Charybde en Scylla, confronté à sa propre schizoïdie. La mise à jour de la phobie de l'océan, univers horrifique signifiant (hanté par le kraken que l'on retrouve dans « Un personnage en quête de corps », p. 172) et dont l'étreinte gluante le dévore, l'aspire dans le vortex vertigineux de la folie, vers un non-être équivalant la mort, jusqu'au retour à la caverne utérine, refuge au centre de l'eau menaçante. On pense irrésistiblement aux fantasmes d'Artaud : « Ce n'est pas une façon de naître que d'être copulé et masturbé neuf mois par la membrane, la membrane brillante qui dévore sans dents comme disent les upanishads » 2.
     Toutes ces nouvelles sont d'inlassables et circulaires interrogations sur l'ETRE... Et les deux premières, « Traverser la ville » et « Ce qu'il y avait dans le journal de ce matin », pour être plus anecdotiques, n'en sont pas moins signifiantes sur un plan symbolique. Traverser la mégapolis, c'est prendre conscience de sa dépendance, de sa médiocrité, de son « âme de bureaucrate », amoureux du « statu quo », un voyage vers l'humiliation, où l'héroïsme renvoie à l'horreur et au mépris de soi. De même, le voyage dans le temps exploité de la façon la plus ordinaire qui soit, sur le plan prudent du plus-à-gagner, finit par créer une «  »boucle complètement démente » où les protagonistes se retrouvent enfermés dans le huis-clos grisaillant de leur morne simulacre de vie.
     Tour à tour sarcastique et tendre, amer et terrifié, Silverberg se prend au piège de ses rêves, se brise aux jeux multiples de son langage, explose aux rythmes de ses fascinations, s'égare aux confins de ses mondes intérieurs, sans perdre jamais sa distanciation, un certain regard froid et amusé sur son moi, même lorsque ce dernier se noie dans « Une mer de visages ».
     Beaucoup de plaisir donc à la lecture de ce recueil, mais un regret : le titre racoleur de l'antho reprend sans le traduire celui d'une des nouvelles, laissant abusivement penser qu'il s'agit de « voyages psychédéliques »...

Notes :

1. (1) 1969, La fortresse vide« , Paris, Gallimard NRF.
2. (2) ARTAUD, A. 1967, « Héliogabale » in Œuvres complètes VII, Paris, Gallimard, NRF.


Joëlle WINTREBERT
Première parution : 1/2/1977 dans Fiction 277
Mise en ligne le : 1/10/2012


 
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