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Le Goût de l'immortalité

Catherine DUFOUR

Science Fiction  - Illustration de Philippe CAZA
MNÉMOS, coll. Icares SF, dépôt légal : octobre 2005
256 pages, catégorie / prix : 17,50 €, ISBN : 2-915159-52-1
Couverture

    Quatrième de couverture    
     Mandchourie, an 2113.
     La ville de Ha Rebin dresse ses tours de huit kilomètres dans un ciel jaune de toxines. Sous ses fondations grouille la multitude des damnés, tout autour s'étendent les plaines défoliées de la Chine.
     Le brillant Cmatic est mandaté par une transnationale pour enquêter sur trois nouveaux cas d'une maladie qu'on croyait éradiquée depuis un siècle. Ses recherches le mènent à Ha Rebin, où il rencontre une adolescente étrange. Avec elle, il va tenter de mener à bien sa mission dans un monde qui s'affole : décadence américaine, pandémie sanglante, massacres génétiques, conquêtes planétaires et montée de l'extrémisme vaudou. Et affronter le rêve le plus fou de l'humanité : l'immortalité, ou ce qui y ressemble...

     Combien d'entre nous sont vraiment assez sages pour souhaiter échapper à la grande roue ? La vie est une drogue terrible.

     Catherine Dufour est née à Paris en 1966. Elle signe avec le Goût de l'immortalité une œuvre au noir futuriste hors normes. Une lecture âpre et lumineuse, par un des auteurs les plus surprenants de l'imaginaire actuel français.


    Prix obtenus    
Grand Prix de l'Imaginaire, roman, 2007
Rosny aîné, roman, 2006
Bob Morane, prix spécial, 2008
Bob Morane, roman français, 2006
Lundi, roman, 2006

    Cité dans les pages thématiques suivantes :     
 
    Critiques    
     « J'hésite sur la forme. Quant au fond, je peux déjà vous promettre de l'enfant mort, de la femme étranglée, de l'homme assassiné et de la veuve inconsolable, des cadavres en morceaux, divers poisons, d'horribles trafics humains, une épidémie sanglante, des spectres et des sorcières, plus une quête sans espoir, une putain, deux guerriers magnifiques dont un démon nymphomane et une... non, deux belles amitiés brisées par un sort funeste, comme si le sort pouvait être chose. A défaut de style, j'ai au moins une histoire. En revanche, n'attendez pas une fin édifiante. N'attendez pas non plus, de ma part, ni sincérité, ni impartialité : après tout, j'ai quand même tué ma mère. Ce n'est pas un sujet qui peut se passer de mensonges. » (p.10)

     Le futur est sinistre. Une pollution extrême ronge notre planète où Plantes et Animaux ont pratiquement disparu. Les sociétés occidentales se sont effondrées, au profit d'une asie dominante. Les différences raciales ont été éradiquées par la suppression pure et simple de tout morphotype non souhaité. La fracture sociale est béante, opposant des tours hypertechnologiques et un monde sub-urbain digne du pire des camps de concentration, digne des enfers...
     La narratrice — sans nom — ressemble pour l'éternité à une petite fille de sept ans maladive et décharnée. Gravement intoxiquée aux métaux lourds, elle est morte ou aurait dû mourir dans l'enfance. Au lieu de cela, elle survit depuis plusieurs siècles grâce à la mystérieuse potion que lui prépare une maléfique guérisseuse...

     Voilà pour le décor et pour le personnage principal. Quant au récit, il s'agit d'une longue lettre adressée par la narratrice à l'un des puissants de ce monde. Un texte en forme de confession, destiné à dissuader une rencontre et surtout à passer un odieux marché...
     La hideuse petite fille raconte ainsi son parcours de zombie, de manière parfois émouvante, le plus souvent terrifiante. Et quand elle prétend « hésiter sur la forme », il ne s'agit pas d'une figure de style : elle plante le décor avec un « module ludo-éducatif », décrypte ensuite le contenu d'une puce intra-dermique, retranscrira plus tard des conversations... Sa confession ne comporte d'abord ni action ni dialogues, jusqu'à ce que fassent irruption deux récits enchâssés, les histoires respectives de deux autres protagonistes, cmatic l'entomologiste confronté à un étonnant paludisme issu du passé et cheng que la musique sauvera de l'enfer. L'ensemble forme une fresque effroyable, où des sociétés aux acronymes obscurs — iat, oise, ndeup, coanen — se mènent une guerre larvée à coup de maladies sans se soucier des conséquences humaines, et où le plaisir de certains peut consister à « voir peu à peu les gens ne plus savoir ce qui est juste et ce qui n'est pas juste, en arriver à considérer comme rien qu'un peu dérangeant les trucs les plus monstrueux... » (p.160)

     Deux thèmes dominent le propos. D'abord la souffrance, qui était déjà au coeur du précédent roman de catherine dufour, merlin l'ange chanteur, où l'archange se « shoote » à la souffrance humaine. Après nous avoir emmené au fond de l'horreur, l'auteur répond sans ambiguïté au fameux « Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort » nietzschéen : « La souffrance n'élève pas, elle abaisse. Elle ne rend pas intelligent, elle abrutit ; elle ne rend pas plus fort, elle fêle ; elle n'éclaircit pas la vue, elle crève les yeux ; elle ne mûrit pas l'esprit, elle le blettit. » (p.243) On en vient à se demander ce que pourrait donner une humanité sans souffrance.
     Ensuite l'immortalité et la valeur d'une vie prolongée : « Après tout, que peut-on attendre de gens qui, au bout de cent années d'existence, ne sont morts ni d'amour, ni de dégoût, ni d'épuisement ? Un peu de sagesse ? J'en cherche les effets autour de moi et je ne vois rien. Que peut-on espérer d'un monde que dirigent d'inusables vieillards ? Nous qui avons le temps, la connaissance et le pouvoir, nous ne savons que durer. Nous n'avons appris qu'à nous survivre. Nous sommes des monstres, mon ami. » (p.242) Mais ce que dénonce l'auteur, ce sont avant tout les moyens d'obtenir ces prolongations, clonage dans les tours, potion de provenance douteuse chez de plus pauvres. Sa propre survie peut-elle tout justifier, même la souffrance ou la mort d'autrui ? Si l'on dispose du choix, peut-on vraiment avoir la force de répondre non à cette question ?

     Sur ces thèmes pourtant classiques, catherine dufour réussit à surprendre, par l'originalité des personnages, par l'intensité oppressante d'une intrigue à tiroirs, par la violence de cet univers sans compassion, par l'âpreté ardente de son style, par l'évolution constante de la forme du récit qui en devient totalement imprévisible... Le goût de l'immortalité laisse un arrière-goût de désespoir, mais c'est un texte impressionnant par sa force et sa maîtrise, un roman dur et incisif qui ne peut laisser personne indifférent : à fuir si vous ne cherchez dans la SF que l'évasion et le merveilleux, à lire au plus vite si pessimisme et nature humaine ne vous effrayent pas.


*


     (Mmmh ? Comment ? Cette critique omet les majuscules aux noms propres, en ajoute à des noms communs, tandis que les acronymes sont en minuscules ? C'est normal, car « Nommer est la plus importante des choses. » disait confucius (cité p.239) et si dans l'avenir le Thé ou le Moustique ont plus d'importance que les individus ou les pays, ce ne sera ni la faute de l'auteur — qui vous aura prévenu — ni celle du chroniqueur — qui retourne se coucher.)


*


     Voir aussi les pages consacrées à ce livre sur le site de l'auteur, avec d'autres extraits et divers commentaires.


Pascal PATOZ (lui écrire)
Première parution : 1/11/2005
nooSFere


     C'est une longue lettre qu'écrit la narratrice, jamais nommée parce que peut-être innommable, à une personne qui désire la voir en chair et en os. Mais elle n'est pas « faite et refaite » comme ses semblables, qui tirent de leurs clones de quoi remplacer leurs organes défectueux : sa forme d'immortalité est bien pire et la fait ressembler au cadavre d'une adolescente. Elle en veut à sa mère, prostituée mandchoue aux cosmopolites clients, de l'avoir sauvée d'un empoisonnement au plomb en la confiant à iasmitine, la sorcière du dessus, dont l'appartement, transformé en officine ésotérique, recèle bien des mystères. Cloîtrée au 42e, à ha rebin, elle vit par procuration, à travers internet et grâce aux gens qu'elle croise. La seule personne qui lui ait manifesté un peu d'affection est une autre voisine, ainademar, polléinisatrice dont elle comprendra plus tard le sort qu'elle a subi.

     L'histoire qu'elle narre est celle de cmatic, bel entomologiste envoyé dans son immeuble en mission d'espionnage par une transnationale après qu'il ait enquêté en polynésie sur des Moustiques mutants propagateur de paludisme sur les races blanches exclusivement. C'est aussi celle de son ami shi et de cheng, une jeune fille qui est passée par les pires affres après avoir échappé à plusieurs épidémies virales, les rota 8 et 10, aux funestes conséquences sociales.

     Difficile de faire plus noir que ce récit aux allures de techno-thriller qui relate avec moult détails sordides une société gangrenée par la pollution, en proie à l'extrémisme vaudou, aux mains de multinationales toujours plus avides, où la génétique fait des miracles mais aussi des ravages. Réflexion sur les extrémités auxquelles on peut aller pour prolonger sa vie, ce roman est magnifié par une ironie sarcastique qui pare la froide lucidité d'un humour aussi féroce que désabusé. Les noms de ville et de personne ne méritent plus la majuscule, celle-ci revient au Vivant, à la Nature si malmenée par l'espèce humaine.

     Après trois romans à l'humour ravageur (Nestiveqnen), une poignée de nouvelles où s'affirmait son talent, notamment dans Bifrost (en attendant un recueil annoncé au Bélial' pour 2006), Catherine Dufour livre ici une œuvre qui suscite l'admiration. Son écriture somptueuse (peut-être juste un peu forcée, parfois), qui cisèle des aphorismes à chaque page, donne à cette tragédie l'éclat d'un joyau. Noir.

Claude ECKEN (lui écrire)
Première parution : 1/1/2006
dans Bifrost 41
Mise en ligne le : 31/3/2007


     Jusqu'à maintenant, on connaissait Catherine Dufour pour sa trilogie Quand les dieux buvaient chez Nestiveqnen, (de la fantasy survoltée, d'une efficacité comique redoutable, très proche de celle pratiquée par Pratchett), et pour quelques nouvelles publiées dans diverses revues et anthologies. Autant de publications où s'affirmaient déjà des qualités évidentes : Une écriture forte, rythmée, des fictions incisives, et de l'invention à revendre. Bref, on attendait beaucoup de son premier roman de SF, Le goût de l'immortalité. Eh bien, c'est exactement ce qu'elle nous offre : Beaucoup. Et même un peu plus. De la SF comme on aimerait en lire tous les jours : Ambitieuse, énergique, envoûtante. Une démarche courageuse, et une vraie révélation.

     Le récit débute en 2304, et se présente sous la forme d'une lettre qu'une très vieille femme adresse à un dénommé Marc. Dans cette lettre, elle va tout dire, tout raconter. Ecrire ses mémoires, et passer aux aveux. Nous voilà donc plongés en plein XXIIe siècle, en Mandchourie, dans la ville de Ha Rebin. La vieille femme, alors adolescente, vit avec sa mère dans une gigantesque tour. Elles ont pour voisine l'inquiétante Iasmitine, officiellement allergologue, mais guérisseuse à ses heures. Arrive un nouveau voisin, Cmatic, un entomologiste mandaté par une transnationale pour enquêter sur la soudaine recrudescence d'une maladie oubliée, le paludisme. C'est ce qui l'a conduit à s'intéresser aux activités suspectes de Iasmitine, et à emménager dans cette tour. Cmatic y fait la connaissance de l'adolescente et de sa mère. Son enquête prend alors une toute autre dimension...

     A partir de là, tout s'emballe. Le lecteur voyage dans un monde chaotique, aux enjeux géopolitiques complexes. Les personnages emblématiques et les récits parallèles se multiplient : immortalité, animaux génétiquement modifiés, extrémisme vaudou, transnationales aux agissements troubles... Le tout est conduit avec une rare maîtrise, soutenu par une écriture dense, précise, fluide. Et le final est éblouissant.

     Mais la grande force du livre — ce qui lui donne une tonalité si particulière — c'est d'avoir choisi comme narratrice un personnage féminin hors normes, fascinant, volontiers cynique, qui tout à la fois nous fait revivre ces événements passés, et les commente avec distance et ironie (c'est d'ailleurs un magnifique « portait de femme », un des plus beaux qu'on ait lu dans la SF récemment). De la même façon, le choix d'un récit tout entier sous forme de lettre pourrait s'avérer lassant. Il n'en est rien. La narration n'est jamais figée. Catherine Dufour est un écrivain qui a du souffle, et qui ne s'économise pas. Elle sait varier ses effets, nourrir son intrigue en permanence, et emporter son lecteur dans un véritable maelström dont il ne sort pas tout à fait indemne.

     Pour son premier essai dans le domaine de la SF, Catherine Dufour n'a pas choisi la facilité, et sa réussite n'en est que plus impressionnante. Elle s'impose d'emblée comme une figure incontournable de la jeune SF française, à découvrir urgemment : Le goût de l'immortalité est une œuvre marquante, au charme vénéneux. Un alcool fort. Un diamant noir.

Xavier BRUCE
Première parution : 1/4/2006
dans Galaxies 39
Mise en ligne le : 17/11/2008


 
Base mise à jour le 9 septembre 2017.
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