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Aztechs

Lucius SHEPARD

Science Fiction  - Traduction de Jean-Daniel BRÈQUE
Illustration de Nicolas FRUCTUS
BÉLIAL' n° (36), dépôt légal : octobre 2005
416 pages, catégorie / prix : 22 €, ISBN : 2-84344-069-6
Couverture

    Quatrième de couverture    
     En six longs récits : le meilleur des plus récents textes de Lucius Shepard.

     Depuis la fosse du « Ground Zero » après le 11 septembre... Au sein d'un Mexique futuriste ultra violent où les I. A. se font la guerre par maffias interposées pour la régence mondiale... Du cœur de l'Afrique noire et ses magies mortelles après la chute de Mobutu... Dans la folie des nuits moscovites, au sein du terrifiant royaume d'un nouveau Keyzer Söze bâti sur les ruines de l'ex URSS...
     En six récits exemplaires, autant de peintures d'une humanité en quête d'elle-même, six voyages âpres, violents mais ô combien touchants, Aztechs nous parle d'aujourd'hui et des demains possibles, de nous, de ce que nous sommes et ce que nous deviendrons.

     Né en 1947 en Virginie, Lucius Shepard est un écrivain voyageur. Ainsi, depuis ses quinze ans, âge où il quitte les États-Unis en cargo pour rejoindre l'Irlande, il n'a cessé de parcourir le monde : Europe, Sud-Est asiatique et, surtout, Amérique centrale — où il couvrira notamment la guerre civile au Salvador comme journaliste freelance.
     Mille métiers pour autant de voyages, et une œuvre unique qui mobilise et émeut : Lucius Shepard ne cesse de repousser les frontières des genres et pioche au cœur de son vécu pour en tirer une vision du monde pétrifiante de justesse.
     Considéré outre-Atlantique comme un écrivain majeur, quelque part entre Ernest Hemingway et Joseph Conrad, il est lauréat de huit prix Locus, un Hugo, un Nebula et deux World Fantasy Award.


    Sommaire    
1 - Aztechs (Aztechs), pages 13 à 92, trad. Jean-Daniel BRÈQUE
2 - La Présence (Only Partly Here), pages 95 à 128, trad. Jean-Daniel BRÈQUE
3 - Le Dernier testament (Emerald Street Expansions), pages 130 à 174, trad. Jean-Daniel BRÈQUE
4 - Ariel (Ariel), pages 177 à 257, trad. Jean-Daniel BRÈQUE
5 - Le Rocher aux crocodiles (Crocodile Rock), pages 259 à 310, trad. Jean-Daniel BRÈQUE
6 - L'Éternité et après (Eternity and Afterward), pages 313 à 402, trad. Jean-Daniel BRÈQUE
7 - Alain SPRAUEL, Bibliographie, pages 405 à 414, Bibliographie

    Prix obtenus    
Grand Prix de l'Imaginaire, nouvelle étrangère, 2007
Prix obtenus par des textes au sommaire :
Ariel : Asimov's (prix des lecteurs), novella / Court roman, 2004
 
    Critiques    
     Ouvrir un recueil de Shepard, c'est plonger dans un univers aussi personnel qu'original, un univers qui se contrefiche du genre, de ses limites, codes, règles et autres entraves. Ouvrir un recueil de Shepard, c'est découvrir un auteur qui avance tout seul, sans béquilles, sans aide, sur le chemin de ses propres délires, fantasmes et hallucinations. C'est emprunter un bout d'autoroute abandonnée qui se transforme peu à peu en chemin boueux et piégé. Si l'actualité littéraire de cette fin d'année tourne beaucoup autour de la notion de transfiction, autant y (dé)classer Shepard sans arrière-pensée, sachant que ses textes toujours exigeants, jamais faciles et bien souvent passionnants, échappent à toutes les boîtes littéraires déjà explorées par d'autres. D'où une méfiance légitime d'un public habitué à sa routine, à ses styles, à ses déroulements narratifs dont le classicisme n'enlève parfois rien au génie, mais qui restent néanmoins bien cantonnés dans des limites aussi évidentes qu'infranchissables.

     Franc-tireur à la langue étonnamment travaillée (et remarquablement traduite par Jean-Daniel Brèque), Lucius Shepard fait partie de ces auteurs capables d'accoucher de textes qui hantent le lecteur pour de nombreuses années. D'un abord évident, voire simpliste, l'histoire coule tranquillement le long d'une rive calme, mais c'est pour mieux noyer son lecteur au moment où il s'y attend le moins. Car chez Lucius Shepard, rien n'est jamais acquis, rien n'est évident. Tout se multiplie, bifurque, se décale avec une telle rapidité et une telle facilité qu'il est parfois intéressant de revenir quelques pages en arrière pour savoir où exactement on s'est fait avoir. Mélange de réalisme onirique et de merveilleux noir, les textes réunis au sein d'Aztechs sont en quelque sorte la quintessence d'un auteur qui manquait depuis déjà quelques années. Rêve, réalité, fantasme... Difficile de dire ce que vivent les protagonistes généralement malheureux qui traversent plus qu'ils n'habitent des scénarios tissés comme autant de toiles visqueuses et collantes, dans lesquels il est si facile de se laisser piéger (voire dévorer vivant, mais c'est une autre histoire). « Ariel » mis à part, qui relève très nettement de la plus pure S-F et qui finalement reste le texte le moins intéressant du recueil, les nouvelles proposées ici explorent des voix aussi moites qu'inquiétantes. Aussi curieux que ça puisse paraître, le sublime « L'Eternité et après » n'est pas sans rappeler un certain Christopher Priest. Même approche résolument intérieure d'une histoire pourtant décrite de l'extérieur, même dérapage progressif vers la transgression, même fascination pour les situations qui se répètent, se nient, s'opposent et se rejoignent, autant de points communs qui explorent les pièges de la conscience avec une saveur inédite. Mais là où le héros priestien est en quelque sorte l'archétype du personnage étanche au monde et désincarné, le héros shepardien sue, saigne, éjacule et bave avec un réalisme parfois éprouvant. Le héros priestien subit et accepte, là où le héros shepardien subit et se bat... Au final, la route est la même et le sort souvent funeste. Ainsi, non seulement le personnage principal de « L'Eternité et après » se perd physiquement dans le labyrinthe d'une boîte de nuit moscovite appartenant à un parrain légendaire, mais il s'y perd mentalement. Dans ce parcours initiatique qui a tout de l'épopée, le jeune voyou bien placé dans la hiérarchie affronte une série d'épreuves dont il ne peut que sortir perdant. Car sa prétention est immense : racheter au parrain une prostituée dont il est tombé amoureux. Autant demander l'impossible. Et l'impossible, ça tombe bien, Lucius Shepard excelle à le décrire.

     Dans le même ordre d'idée, malgré une thématique a priori éloignée, « Le Rocher aux crocodiles » plonge son lecteur dans un Zaïre fantasmé, sombre, dangereux, cruel et bien évidemment magique. Une magie qui n'a vraiment rien de joyeux, le vieil animisme africain s'exprimant ici par la présence d'hommes crocodiles responsables de plusieurs tueries. Et si leur sorcier est en prison en attendant son interrogatoire, l'homme qui discute avec lui pour tenter d'y voir plus clair n'échappe évidemment pas à ce curieux magnétisme. Là encore, Shepard nous promène sur des terrains convenus, mais pour mieux nous perdre en chemin et nous abandonner nus, impuissants, face à des crocodiles aussi énormes qu'affamés.

     Et comme nous avons commencé par la fin, autant finir par le début avec la nouvelle « Aztechs », qui décrit froidement un Mexique pourri jusqu'à la moelle, où des IA démiurges utilisent les pauvres humains comme pions dans leurs guerres internes sans merci. Une fois de plus, le contexte futur proche à tendance cyberpunk rassure le lecteur, bien content d'y retrouver ses marques, mais les choses se corsent quand les personnages principaux traversent un désert au sens propre comme au figuré. Exit cyberpunk, exit futur proche, bienvenue à Lucius Shepard qui prend son temps avant d'assommer ses lecteurs en quelques paragraphes bien sentis...

     Si Aztechs n'est sans doute pas un chef-d'œuvre absolu de la littérature, sa densité, son intelligence et son évidente envergure en font un recueil tout simplement exceptionnel, ce qui n'est déjà pas si mal... On pourra, à juste titre, détester une couverture aussi piètrement réalisée que ridicule (l'amateur de cavaliers noirs à yeux rouges n'aimera pas Shepard, quant à ceux et celles qui sont susceptibles d'apprécier cette approche résolument décalée de la littérature, il y a fort à parier qu'ils n'accorderont pas l'ombre d'une chance au livre), mais c'est fort heureusement le contenu qui compte, et le Bélial' n'a pas à rougir. Ici, on ne se moque pas du client. Originalité qui détonne dans une S-F de plus en plus formatée, univers intérieur aussi riche qu'inquiétant, l'œuvre de Shepard cumule bien des superlatifs. A ce titre, Aztechs est une excellente manière de se frotter à une S-F radicalement différente, formellement magnifique et résolument adulte.

Patrick IMBERT
Première parution : 1/1/2006
dans Bifrost 41
Mise en ligne le : 23/4/2007


     La carrière de Lucius Shepard a eu des hauts et des bas : après une dizaine d'années prolifiques de 1984 à 1994, il a brutalement beaucoup moins publié, jusqu'à la fin des années 90. Mais, depuis 2000, il fait paraître à nouveau de nombreux textes, notamment par le biais de Sci Fiction, un site internet dont sont issus deux des textes de ce recueil (et qui malheureusement fermera ses portes à la fin de l'année). C'est cette dernière période que se proposent de nous faire découvrir les six longues nouvelles rassemblées ici — le sommaire ayant été composé par le regretté Jacques Chambon — , entre fantastique et science-fiction.

     Shepard a beaucoup voyagé, parcourant inlassablement le monde. Il en a tiré une capacité à nulle autre pareille à restituer de manière réaliste les ambiances des pays qu'il décrit, qu'il s'agisse de la frontière entre Mexique et États-Unis (Aztechs), la Russie de la mafia et des quartiers glauques (L'Éternité et après) ou encore Kinshasa (Le Rocher aux crocodiles). Ces décors parfaitement plantés permettent à l'auteur de placer idéalement au coeur de son propos son principal centre d'intérêt : la description de l'âme humaine, dans tout ce qu'elle a de plus fragile, de plus éphémère, mais aussi de plus violent. A ce titre, la nouvelle La Présence est sans doute la plus forte : parmi les ruines des deux tours du World Trade Center, un ouvrier aidant au déblaiement est confronté aux fantômes de New York, et se questionne sans fin sur les raisons pour lesquelles lui s'en est sorti. Autre texte poignant — au moins dans sa première partie, la deuxième étant nettement plus convenue — : Ariel, où un homme trouve véritablement un sens à son existence lorsqu'il doit partir à la recherche d'une femme, originaire d'un univers parallèle, qui lui rappelle de vieux souvenirs en grande partie enfouis. Les personnages de Shepard sont tous en phase de déshumanisation (laquelle, dans Aztechs, prend la forme de drogues permettant aux hommes de devenir de redoutables machines de guerre) ; toujours attachants, parfois sarcastiques, parfois désespérés, ils ont en commun de ne plus trouver de repères dans la société qui les entoure. Ces six textes sont alors autant de tentatives des protagonistes pour retrouver leur condition d'être humain et reprendre pied sur le réel. Parfois en vain, comme dans Le Dernier Testament, où, suite à un conditionnement, un marchand d'armes de défense devient le poète maudit François Villon.

     Ajoutons pour terminer que, comme bien souvent dans les volumes du Bélial' depuis quelque temps, on trouvera en fin de volume une précieuse bibliographie établie par Alain Sprauel. Une excellente initiative qui donne une raison supplémentaire d'acquérir cet ouvrage sans plus tarder.

Bruno PARA (lui écrire)
Première parution : 1/4/2006
dans Galaxies 39
Mise en ligne le : 12/11/2008


     Voyageur impénitent, journaliste freelance, Shepard a tiré de la matière de son existence une vision sans pitié du monde et peut être l'occasion de s'affranchir des poncifs du genre S-F. En témoigne par exemple « Le Train noir », extrait de l'anthologie Les Continents perdus (Denoël), où il dynamite le concept de la nouvelle-à-chute, véritable boulet hérité du père Fredric Brown, à ranger dans le rayon accessoire au côté des couvertures flashies.

     Mais le talent d'un grand écrivain ne se mesure pas à un inventaire existentiel. Il s'apprécie à la lumière de la création d'un espace intérieur possédant ses règles propres.

     C'est ainsi que l'on doit appréhender les six récits fortement différenciés d'Aztechs où, sous couvert de l'exploration des jungles humaines, émerge, ainsi que l'a remarqué Patrick Imbert à propos de la nouvelle « L'Eternité et après » (cf. critique in Bifrost 41), un univers Priestien.

     Lucius Shepard émule de Christopher Priest (ou vice-versa) ? Cela peut surprendre dans ce recueil à priori très hétérogène, dans lequel deux nouvelles à coloration S-F, « Aztechs » et « Ariel », côtoient deux récits fantastiques, « La Présence » et le déjà cité « L'Eternité et après ».

     « Aztechs » est un brillant exemple de post-cyberpunk dans lequel deux IA s'affrontent au bord de la frontière américano-mexicaine, alors qu' « Ariel » nous ramène dans les vieilles eaux thématiques des univers parallèles où deux sliders se poursuivent inlassablement.

     En fait, ce qui unit tous ces textes c'est l'idée de la dualité.

     Tout être humain, selon Shepard, est habité par un fantôme, comme par exemple dans « Le Rocher aux crocodiles » : dans un Zaïre hanté par Mobutu, des hommes se transforment en êtres reptiliens. C'est le cas aussi de « La Présence », hommage aux victimes de Ground Zero, à ce qu'elles n'ont pu accomplir ou exprimer de leur vivant, et enfin du récit « Le Dernier testament », dans lequel le héros incarné en François Villon se retrouve piégé en quelque sorte par les personnages des poèmes de l'auteur.

     La référence à Priest est également décelable dans l'entremêlement des espaces intérieurs et extérieurs de « L'Eternité et après », et lors de l'affrontement final de « Aztechs ». Plus curieusement, « Ariel » et « Le Dernier testament » présentent quelques similitudes avec La Fontaine Pétrifiante. En effet, l'intrigue se déroule à la fois dans le monde réel et dans le roman des protagonistes, confondant ainsi mémoire et imagination.

     On observe les mêmes choix stylistiques chez ces deux écrivains. La narration proprement dite se double d'une introspection des personnages. Voilà qui expliquerait la densité d'écriture de l'auteur américain soulignée par quelques-uns de ses lecteurs.

     Pour qui aime suivre l'écrivain dans ses évocations des trous noirs de la planète et des individus qui y sont piégés, « Le Rocher aux crocodiles » et « L'Eternité et après » donneront toute satisfaction. Le premier récit se situe dans la lignée des volumes Le Chasseur de Jaguar et Zone de feu émeraude, le second évoque l'affrontement de maffieux dans une boîte de nuit de la banlieue moscovite. La narration bascule brutalement dans le fantastique lorsque le protagoniste principal se retrouve prisonnier de l'esprit de son adversaire comme dans le roman de Dick L'Œil dans le ciel.

     Quant à la novella « Aztechs », qui évoque la virtuosité de Bruce Sterling et Norman Spinrad, on se réjouira de sa trouvaille centrale (une IA militaire dissidente reconvertie au business avec la pègre locale mexicaine) et de ses affrontements de mercenaires junkies (l'un d'entre eux s'appelle Dennard, mais renseignement pris, aucun rapport avec le prénommé Bob !).

     Au final, on sent néanmoins que le véritable Shepard se situe davantage du côté du « Rocher aux crocodiles » ou de son dernier roman traduit, Louisiana Breakdown. Les autres nouvelles restent un ton en dessous. Qu'importe : le Ritz en moins, Lucius Shepard est l'Hemingway de notre genre littéraire préféré, la science-fiction.

Jean-Louis PEYRE
Première parution : 1/7/2008
dans Bifrost 51
Mise en ligne le : 27/5/2010


 
Base mise à jour le 9 septembre 2017.
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