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Dehors les chiens, les infidèles

Maïa MAZAURETTE


Illustration de Nicolas SINER
MNÉMOS, coll. Icares n° (124)
Dépôt légal : octobre 2008
304 pages, catégorie / prix : 22 €
ISBN : 978-2-35408-042-6   
Genre : Fantasy 


Couverture

    Quatrième de couverture    
     Trois générations après la défaite des forces d'Auristelle contre les incroyants, les hommes ne connaissent plus qu'un monde plongé dans une nuit éternelle. Pour conjurer la malédiction divine, un seul espoir : réussir la mythique Quête qui ramènera la lumière sur le monde. Un exploit qui nécessite des talents complémentaires autant que des tempéraments bien trempés. Alors, tous les cinq ans, cinq adolescents sont condamnés à l'exil : la réussite, ou une errance sans fin dans la nuit...

     Dehors les chiens, les enchanteurs,
     les impudiques, les meurtriers, les idolâtres !
     Moi, Jésus, je suis l'étoile brillante du matin.
Apocalypse 22,16

     Née en 1978, Maïa Mazaurette est journaliste. Déjà auteure d'une autofiction, Nos amis les hommes (2001), d'un roman d'anticipation, Le pire est avenir (2004), et d'un essai aux éditions La Musardine, elle cultive une position singulière et provocatrice, entre fiction et réalité. Roman de fantasy dans la pure tradition du page-turning à l'américaine, Dehors les chiens, les infidèles met en scène les dérives du fondamentalisme dans un univers médiéval désespéré et violent.

 
    Critiques    
     « Un peu plus de haine dans une journée de guerre, quelle importance ? » (p.280)

     Lorsque le preux Galaad, champion d'Auristelle, perd la vie au cours d'une bataille contre l'Occidan Noir, les ténèbres s'abattent définitivement sur le monde. En outre, nombre d'enfants naissent désormais victimes de mutations qui en font des hommes-bêtes. Durant les quatre-vingt ans qui suivent cette Grande Défaite, des équipes de cinq adolescents partent tous les cinq ans à la recherche de l'Etoile du Matin, l'arme fabuleuse de Galaad...
     Spérance la Guide, Astasie l'Inquisitrice, Cyphérien le garant royal, Vaast l'espion et Lièpre la sentinelle forment le dernier groupe de ces Quêteurs chargés de rapporter la Lumière...

     La simple lecture du mot « quête » ayant une fâcheuse tendance à me donner de l'urticaire, je n'aurais sans doute pas lu ce livre s'il ne s'agissait pas d'un auteur que je ne connais pas — conséquence d'une curiosité compulsive qui me pousse à préférer le risque de l'inconnu à la qualité promise chez l'écrivain déjà apprécié — et surtout si ce titre cinglant n'avait pas irrésistiblement attisé la tentation. L'injonction « Dehors les chiens » m'a invité à entrer — sans doute par esprit de contradiction — alors qu'un intitulé aussi imaginatif que « Les Chroniques d'Auristelle » ou « La Quête de l'Etoile du Matin » m'aurait sans doute conduit à négliger cet épatant roman... Ca tient à peu de choses parfois...

     Heureusement, une fois le filtre « méfiance anti-quête » désactivé et les premières pages tournées, le récit emporte immédiatement son lecteur vers de sombres et captivantes contrées. Proche du nôtre, l'univers décrit évoque un bas Moyen-Âge uchronique et apocalyptique, où la magie se limite à quelques véritables miracles d'essence divine et où les créatures fantastiques ne sont rien d'autres que des hommes qui portent dans leur chair les stigmates de leur bestialité.
     Dans ce contexte, la Quête n'est qu'un prétexte, vite expédiée : une fois l'Etoile du Matin retrouvée — pas par nos héros d'ailleurs, même s'ils ont contribué à sa découverte — , la situation se complexifie jusqu'à l'affrontement final certes attendu, mais qui n'oppose pas platement le Bien contre le Mal... Les forces en présence se révèlent à la fois plus nombreuses et surtout beaucoup plus ambiguës.
     En effet, le thème principal de ce roman crépusculaire réside sans doute dans le mensonge : mensonges des liens familiaux ou des relations d'amitié ; mensonges des missions dont les véritables buts demeurent souvent cachés ; mensonges des soldats, des politiciens ou des religieux ; mensonges des légendes, des récits héroïques et plus généralement de l'Histoire enseignée, manipulée... Tout est truqué, de diverses manières, pour différentes raisons. Que cache Cyphérien sous sa capuche ? Vaast est-il bien le frère d'Astasie, comme on le leur a prétendu ? Pourquoi la Grande Défaite n'a-t-elle laissé aucune trace à l'endroit de son déroulement ? Qui a intérêt à ce que la Lumière disparaisse à jamais ?...
     Il est facile de voir dans cette nuit éternelle une métaphore du bien-nommé obscurantisme que les religions abattent comme un voile opaque sur l'humanité pour empêcher son accession à la connaissance, à la science, aux Lumières... Finalement, quoi de plus paradoxal au fait que les inquisiteurs cherchent à vaincre les Ténèbres ? Ces dernières ne forment-elle pas la meilleure justification de l'Eglise, le meilleur rempart contre l'incroyance, contre les sciences hérétiques ? Lucifer n'est-il pas lui-même le « porteur de lumière » ?

     Pour répondre à ces interrogations nuancées, nous suivons cinq adolescents sans nuances : leurs destins formatés et leur avidité d'absolu les rendent de prime abord peu capables de se mettre en question. Parmi eux, Astasie, l'inquisitrice intraitable, constitue le caractère le plus fort, le plus terrifiant aussi. Pourtant, elle ne s'aveugle pas et perçoit l'absence d'un véritable ennemi maléfique : « Il m'arrive de penser... après avoir bu, ou très tard dans la nuit, que même l'Antépape croit agir pour le mieux, pour le bonheur de ceux qui l'entourent. Les véritables méchants, les monstrueux égoïstes, cela n'existe que dans les histoires pour enfants, non ? Pourquoi quelqu'un voudrait faire le Mal ? » (p.198) Mais, pour autant, cette compréhension n'altère pas sa détermination destructrice : « La vérité, c'est nous croyants qui la détenons. Ceux qui refusent cette vérité et combattent notre vision du monde doivent être éliminés. Même s'ils sont de bonne foi. Surtout s'ils sont de bonne foi. » (p.198)

     Certains lecteurs regretteront peut-être que les autres protagonistes ne forment pas des figures aussi puissantes, ou qu'on ne revienne pas davantage sur le parcours antérieur des acteurs de cette tragédie. Mais après tout, dans la vraie vie, tous les membres d'un groupe n'ont pas un poids comparable et ces adolescents n'ont pratiquement pas eu d'enfance. L'impression initiale que ces individualités sont strictement complémentaires et indissociables — comme souvent en Fantasy — n'est en fin de compte qu'un mensonge parmi d'autres. Leur belle unité éclatera dès la Quête achevée.
     De même, certains regretteront sans doute la discrétion des méchants, à commencer par l'Occidan Noir, dont aucun membre n'a de véritable importance dans l'intrigue. Justement, l'intérêt de ce roman, qui évite bien des stéréotypes, réside davantage dans les fêlures internes d'Auristelle et de ses personnages principaux que dans la description d'un grand méchant sauronesque, incarnation d'un Mal absolu ici inexistant.
     Malgré ces choix, noirceur et violence restent bien au rendez-vous, plus réalistes et donc probablement plus inquiétantes.

     D'autres thèmes enrichissent encore ce roman relativement court (moins de 300 pages), comme ceux de la normalité et de la tolérance, avec les hommes-bêtes, ces Chiens que leur affliction désigne comme des parias. Des sujets classiques dès lors qu'il s'agit de religion, mais toujours d'actualité.
     La morale de l'histoire ? Elle pourrait résider dans ce simple conseil, que tous, fanatiques compris, devraient méditer : « Il y a un monde en-dehors de ce que vous avez vécu, un monde qui a évolué et qui maintenant, va changer encore plus vite. Vous ne pouvez pas vous permettre de tout circonscrire à votre petit univers. » (p.282)

     Roman aussi dur et vif que son titre le laissait présager, riche d'une thématique universelle bien maîtrisée, doté d'une écriture vigoureuse et d'une intrigue moins prévisible que d'ordinaire, Dehors les chiens, les infidèles échappe aux schémas les plus traditionnels de la Fantasy et se révèle ainsi bien plus stimulant que nombre de sagas poussives. Après un roman de SF, Le Pire est avenir, dont Jean-Pierre Lion a dit le plus grand bien (ici), Maïa Mazaurette confirme ainsi son talent et son statut d'auteur à suivre...

Pascal PATOZ (lui écrire)
Première parution : 19/1/2009 nooSFere


     Maïa Mazaurette est née en 1978. Journaliste, blogueuse qui « parle de sexe sans parler de cul » (si, c'est possible !), elle a publié son premier ouvrage, une autofiction, en 2001 chez Florent Massot, Nos amis les hommes, puis son premier roman en 2004 Le Pire est avenir chez Jacques-Marie Laffont (critique dans Bifrost n°37), un ouvrage qui devrait reparaître bientôt chez Mnémos et qui s'apparente aux anticipations sociales chères à J. G. Ballard. Plus récemment ont paru deux essais à La Musardine (en collaboration avec Damien Mascret) : La Revanche du clitoris et Peut-on être romantique en levrette ?

     Dehors les chiens, les infidèles est sa première fantasy.

     « Tous les cinq ans, Auristelle envoyait cinq adolescents en exil. La Quête avait commencé soixante-dix ans plus tôt, soit une décennie seulement après la défaite de Galaad : on estimait que quatorze groupes sillonnaient en permanence le continent pour trouver L'Etoile du Matin. Mais combien avaient réellement survécu ? » page 42.

     Voilà en quelques lignes l'intrigue de Dehors les chiens, les infidèles posée. Le groupe que l'on va suivre dans sa quête c'est celui de Spérance, Vaast, Astasie, Lièpre et Cyférien (ce qui, on le reconnaîtra sans peine, nous change des habituels noms/prénoms a consonance elfique, celte, ou plus couramment merdique). Le décor — mélange de croisade, de Sainte Inquisition, d'idéal aryen et de quête du Graal (la terre gaste est ici transformée en pays de la nuit) — est relativement original. Relativement, car en fait Maïa Mazaurette, sans doute de façon totalement inconsciente, marche sur les traces de Cendres, l'héroïne de Mary Gentle condamnée à repousser les barbares venus de Carthage sous le ciel noir de la Pénitence. Sans parler de l'influence de l'Excalibur de John Boorman, tout à fait tangible, et de divers éléments puisés dans la Matière de Bretagne. Le décalque est assez simple, sans être simpliste, et fonctionne.

     Outre cette originalité relative, on notera aussi le sens du scénario de Maïa Mazaurette, qui se permet plusieurs retournements de situations à la fois surprenants et logiques, ainsi qu'un sens aigu des personnages (la plupart sont réussis, tenus ; certains, comme Astasie, sont même très réussis et, de fait, portent le livre sur leurs épaules).

     Tout ça n'empêche pas Dehors les chiens, les infidèles d'être décevant, d'une ambition réelle, mais mal maîtrisée. La narration en points de vue papillonne sans élégance d'un personnage à un autre, les dialogues ne vont jamais très loin (ce n'est pas parce qu'on y met des jurons qu'un dialogue est bon), les descriptions s'arrêtent à peu près là où elles devraient commencer, etc. La quatrième de couverture parle d'un « univers médiéval désespéré et violent » ; personnellement, je n'ai pas tellement ressenti ce désespoir ni cette violence. A dire vrai, pendant les cent premières pages j'ai eu l'impression de lire un compte-rendu de partie de jeux massivement multijoueurs, et puis j'ai compris qu'il n'y avait rien de virtuel dans cette affaire, et qu'en fait Maïa Mazaurette n'avait pas pensé que « scène de crime », « organisation pyramidale » et autres anachronismes/incongruités desservaient son récit. A aucun moment, elle n'a cherché à adapter sa langue à son décor (contrairement à un Pelot ou à un Druon, pour n'en citer que deux), ce qui rend l'ensemble « facile », peu immersif (Tancrède, l'uchronie d'Ugo Bellagamba publiée aux Moutons électriques, souffre à mon sens du même problème de manque d'implication dans l'écriture).

     Tel un bateau sur des récifs, Dehors les chiens, les infidèles se brise aussi sur quelques phrases ou répliques particulièrement maladroites : « Au moins ces paysans-ci ne se consommaient-ils pas directement d'humains, comme c'était le cas dans les contrées sujettes au cannibalisme », page 39. L'eau mouille, et il pleut dans les villes sous la pluie. Ah ah ah.

     A sept euros en poche, pourquoi ne pas découvrir une nouvelle plume prometteuse ? Mais en ces temps de crise, quitte à dépenser 22 euros, dépensez-en plutôt 21 pour acheter La Guerre du Mein, « Acacia » tome 1 de David Anthony Durham (680 ! ! ! pages, et traduites qui plus est ; critique dans Bifrost 53), qui est à la fantasy moderne ce que Ran est au cinéma japonais.

     Pour conclure sur Dehors les chiens, les infidèles : une édition poche étant plus que probable, il convient de l'attendre en espérant qu'elle sera lourdement corrigée.

Thomas DAY
Première parution : 1/4/2009 dans Bifrost 54
Mise en ligne le : 10/10/2010

 
    Critiques des autres éditions ou de la série    
Edition GALLIMARD, Folio SF (2010)


     Dehors les Chiens, les Infidèles s’ouvre sur une scène de torture perpétrée par un groupe d’adolescents sur un vieillard, dignitaire d’un royaume dédié au satanisme, dans l’antre même de l’ennemi. Voilà pour le décor et l’ambiance. Le caractère radical du titre, extrait de l’Apocalypse de Saint Jean 1, ne trompe pas sur la marchandise : dès ses premières lignes, une atmosphère glauque et sordide de dark fantasy se dégage de ce récit extrême et on pense rapidement à des références du genre comme La Compagnie Noire, où des ordures affrontent des ordures en laissant peu de place à la morale (bien que les camps du Bien et du Mal soient identifiés, leurs méthodes ne diffèrent guère).

     Le récit débute donc dans la capitale de l’ennemi, repaire du Mal et de l’« Antépape » où la coterie est en mission d’infiltration, les pieds dans le sang, la sueur et la merde (au sens propre). Dans un premier temps, l’auteur ne quittera jamais son point de vue pour mieux nous faire ressentir les motivations de ses membres et l’horreur liée au risque d’une capture par l’ennemi. Et l’identification fonctionne à merveille car malgré le caractère extrémiste des protagonistes, Maïa Mazaurette parvient à les humaniser suffisamment pour que le lecteur s’intéresse à leur sort (saluons au passage le travail accompli sur la caractérisation des personnages, et l’excellente idée des mutants relégués au rôle de parias).

     Pour résumer l’intrigue, ce groupe de jeunes « Quêteurs » doit retrouver une relique destinée à sauver le monde, perdue lors d’une bataille légendaire où le camp de la lumière fut vaincu par les ténèbres. Un postulat a priori classique pour une œuvre de fantasy, si ce n’est que l’auteur détourne habilement les clichés pour livrer une version sans concession de ce qui pourrait passer, à première vue, pour la transposition d’une campagne basique de Donjons & Dragons, mais dans une version malsaine (pour ne pas dire « trash »). Car ici, les adolescents obéissent à un fanatisme religieux aveugle, obsédés par une quête sanglante dans une atmosphère déliquescente, à tel point qu’ils n’hésitent pas à mener une mission secrète en territoire ennemi en portant sur le front un anneau identifiant leur statut !

     Dehors les Chiens... traite d’intégrisme, de la manipulation des faits historiques et du détournement de la foi par la religion à des fins politiques, et on pense fort logiquement, à sa lecture, aux Croisades et à ses hordes d’enfants mobilisés par les Croisés. On songe aussi à la quête du Graal, objet chimérique après lequel des initiés coururent toute leur vie, et même à Excalibur, arme légendaire dont le porteur est accepté de facto comme le leader du peuple. Il s’agit donc, essentiellement, d’une critique de l’Église catholique romaine des temps obscurs (et notamment de l’Inquisition), mais aux références suffisamment subtiles pour ne pas tomber dans le cliché de l’anticléricalisme primaire. On s’étonne même parfois du premier degré affiché : ce parti-pris ne fait qu’accentuer l’ambiguïté du propos, et le démarque un peu plus d’un pamphlet basique contre la religion (mais peut-être y verra-t-on une réhabilitation des valeurs humanistes du christianisme originel, en opposition aux dérives politiques de l’Église l’ayant suivi ?).

     Alors certes, le livre n’est pas exempt de défauts et comporte quelques facilités : la recherche de l’Étoile du Matin dure depuis quatre-vingt ans, et les événements se bousculent en l’espace de quelques jours simplement grâce à une poignée de pages récupérées par les Quêteurs dans une bibliothèque. Cependant, avec un art consommé du suspens, une abondance de rebondissements et un sens certain du rythme, l’auteur contourne les écueils du genre en divertissant son lecteur tout en l’incitant à la réflexion. Personnellement, je n’en demandais pas plus.


Notes :

1. La véritable citation complète étant : « Dehors les chiens, et les enchanteurs, et les fornicateurs, et les meurtriers, et les idolâtres, et quiconque aime et pratique le mensonge ! Moi, Jésus, j’ai envoyé mon ange vous attester ces choses pour les Églises. Je suis la racine et la race de David, l’Étoile brillante du matin. ». Vous voilà prévenus.

Florent M. (lui écrire)
Première parution : 11/11/2010
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